Au pied du fort de la Conchée, le chantier actuel ne dispose que de huit jours par an

Le fort de la Conchée posé sur son rocher, au large de Saint-Malo
Le fort de la Conchée, au large de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Photo : Raphodon, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Huit jours. C’est le temps de travail dont dispose chaque année, au pied du fort de la Conchée, le chantier qui reconstruit son boulevard d’entrée. Trois jours en avril, un en mai, rien en juin ni en juillet, un en août, deux en septembre, un en octobre.

Le chiffre ne vient pas d’une légende malouine mais d’une étude d’impact déposée en 2025 et publiée par les services de l’État en Bretagne, dans le cadre d’une demande de dérogation pour espèces protégées. Elle croise les hauteurs d’eau relevées par le SHOM à Saint-Malo entre le 24 septembre 2023 et le 24 septembre 2024 avec l’altitude du pied de l’ouvrage, et aboutit à ces huit jours entre le 1er avril et le 31 octobre.

Cinq mètres plus haut, cent cinquante jours

Le plus instructif est la comparaison que fournit le même document. En remontant à environ cinq mètres au-dessus du pied du fort, on retrouve environ cent cinquante jours ouvrables dans l’année. Le fort n’est donc pas inaccessible : c’est sa base qui l’est, et uniquement elle.

Or c’est exactement là que se situe le travail à faire. Le boulevard d’entrée, presque entièrement détruit par les bombardements de 1944, se trouve au niveau le plus bas de l’ouvrage, celui que la mer recouvre à chaque marée. Reconstruire un fort par le haut serait une affaire de mois. Le reprendre par le bas se compte en années, et en journées utiles arrachées à la marée.

MoisJours de travail possibles au pied de l’ouvrage
Avril3
Mai1
Juin0
Juillet0
Août1
Septembre2
Octobre1
Relevé de l’étude d’impact de 2025, à la cote du pied de l’ouvrage, soit quatre mètres au-dessus du zéro des cartes marines. Maximum théorique : seuls sont comptés les jours ouvrés offrant au moins quatre heures consécutives de travail entre 9 heures et 17 heures, surcote marine de 0,94 mètre comprise, météo non prise en compte. Sans cette surcote, le même tableau donne quarante et un jours. Hors de cette période, les travaux ne sont pas envisagés.

Une précision s’impose, parce qu’elle change le sens du chiffre : ces huit jours décrivent le chantier d’aujourd’hui et les hauteurs d’eau d’aujourd’hui. Aucune source identifiable ne donne l’équivalent pour le chantier de la fin du XVIIe siècle. Ce qui vaut pour les deux époques, c’est la contrainte de saison, le marnage de la baie de Saint-Malo atteignant une dizaine de mètres.

Ce que l’étude mesure, précisément, ce sont deux altitudes. Le pied de l’ouvrage, à quatre mètres au-dessus du zéro des cartes marines, et un niveau situé un peu moins de neuf mètres au-dessus de ce même zéro. Entre les deux, le nombre de jours exploitables passe de huit à environ cent cinquante. Sur un rocher battu par un marnage qui atteint une dizaine de mètres, cinq mètres d’altitude valent dix-neuf fois plus de temps de travail.

Un fort bâti sous le feu anglais

Le chantier d’origine commence en 1692, d’après un projet de Vauban, sous la conduite de l’ingénieur Siméon Garangeau. Il s’agit de fermer la rade de Saint-Malo par le large, sur un rocher isolé. En novembre 1693, une escadre anglo-hollandaise vient mouiller près de l’îlot. La chronologie publiée par les propriétaires rapporte que les ouvriers employés aux fondations sont faits prisonniers et que les travaux déjà réalisés sont endommagés : c’est la seule source à le dire, et le nombre de captifs qu’elle avance n’est confirmé nulle part ailleurs. Le réseau des sites majeurs de Vauban, lui, retient du même mois de novembre 1693 l’envoi d’un brûlot anglais contre les remparts de Saint-Malo.

Vauban, lui, ne doutait pas du résultat. Une phrase de sa main, citée par un dossier scientifique public, dit l’ambition du lieu : la Conchée sera cy après la meilleure forteresse du Royaume.

Bâtir sur un rocher que la mer recouvre, sous le feu d’une escadre ennemie : le chantier a duré des décennies, et il n’est pas fini.

Les dimensions, et le désaccord qui les entoure

Les deux sources disponibles ne donnent pas la même emprise. L’inventaire général du patrimoine décrit un ouvrage de 70 mètres sur 32. Les propriétaires annoncent 65 mètres sur 32. L’écart de cinq mètres n’est expliqué par aucun des deux documents, et il tient probablement à ce que l’on inclut ou non dans la mesure.

Ce que les deux s’accordent à décrire, c’est la forme : un ouvrage allongé posé dans le sens du rocher, avec une façade à embrasures tournée vers le large et un flanc d’entrée protégé par le boulevard, celui qui a été détruit en 1944 et qui est aujourd’hui en reconstruction.

Entre les deux chantiers, celui du XVIIe siècle et celui d’aujourd’hui, il y a eu 1944. Le fort, pris dans la bataille de Saint-Malo, a vu son boulevard d’entrée presque entièrement détruit, constat que reprend le dossier d’État de 2025. C’est cette destruction, et non l’usure de la mer, qui a ouvert le chantier en cours : il s’agit de reconstruire ce que les bombardements ont emporté, au seul endroit de l’ouvrage où la mer ne laisse presque jamais travailler.

Classé, privé, et restauré depuis des décennies

Le fort est classé au titre des monuments historiques par arrêté du 13 septembre 1984, et il se trouve en outre dans un site classé par décret du 18 août 1935. Fait rare pour un ouvrage de cette importance, il est propriété privée : des particuliers réunis dans une association loi 1901, la Compagnie du fort de la Conchée, qui compte une vingtaine de membres et conduit les travaux.

L’avancement annoncé par ces propriétaires est de l’ordre de 80 % de l’ouvrage restauré. Le reste, c’est-à-dire l’entrée et sa plateforme, est précisément la partie qui ne dispose que de huit jours par an. L’ordre dans lequel un chantier se fait n’est pas un choix quand la mer décide du calendrier.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la Conchée est un vaisseau de pierre posé sur un caillou, à quatre kilomètres de la ville, entouré d’eau de tous les côtés. Saint-Malo est au sud, les îles de la rade alentour, et rien d’autre. La photographie aérienne montre mieux que tout texte pourquoi le chantier est ce qu’il est : il n’y a pas de terre autour, pas de quai, pas de route, pas de place pour une grue.

La visite est à l’avenant. L’accès ne se fait que par la mer, en taxi-bateau, quelques jours par an annoncés par les propriétaires, et sans aménagement pour les personnes à mobilité réduite. L’office de tourisme de Saint-Malo prévient d’ailleurs que l’accès est difficile et qu’il est déconseillé aux jeunes enfants.

Un dernier élément mérite d’être noté : le fort se trouve dans un site classé depuis 1935, soit presque un demi-siècle avant son propre classement comme monument historique. Le paysage de la rade a donc été protégé avant l’ouvrage qui en est l’un des éléments les plus visibles.

Il y a enfin une ironie dans ce dossier. Vauban avait conçu la Conchée pour être imprenable par la mer. Trois siècles plus tard, c’est la mer qui empêche de la réparer.

Sources : étude d’impact déposée en 2025 pour la reconstruction du boulevard d’entrée, publiée par les services de l’État en Bretagne ; base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée du fort de la Conchée et notice d’inventaire général de Bretagne ; décret de classement du site du 18 août 1935 ; documents de la Compagnie du fort de la Conchée ; réseau des sites majeurs de Vauban.

Questions fréquentes

D'où vient ce chiffre de huit jours par an ?

D'une étude d'impact déposée en 2025 pour la reconstruction du boulevard d'entrée du fort, dans le cadre d'une demande de dérogation pour espèces protégées, publiée par les services de l'État en Bretagne. Elle croise les hauteurs d'eau relevées par le SHOM à Saint-Malo entre le 24 septembre 2023 et le 24 septembre 2024 avec l'altitude du pied de l'ouvrage, et aboutit à huit jours de travail possibles entre le 1er avril et le 31 octobre. Le détail mensuel est éloquent : trois jours en avril, un en mai, aucun en juin, aucun en juillet, un en août, deux en septembre, un en octobre.

Était-ce aussi difficile au XVIIe siècle ?

Vraisemblablement, mais aucune source identifiable ne le chiffre pour le chantier d'origine. Les huit jours concernent le chantier d'aujourd'hui et les hauteurs d'eau d'aujourd'hui. Ce qui est établi pour les deux époques, en revanche, c'est la contrainte saisonnière : les travaux ne sont possibles que du printemps au début de l'automne, le marnage de la baie atteignant une dizaine de mètres.

Pourquoi est-ce si contraignant ?

Parce que tout dépend de l'altitude à laquelle on travaille. La même étude montre qu'en remontant à environ cinq mètres au-dessus du pied de l'ouvrage, on retrouve environ cent cinquante jours ouvrables par an. Autrement dit, la base du fort est le seul endroit vraiment inaccessible, et c'est précisément là que se trouve le boulevard d'entrée à reconstruire.

À qui appartient le fort ?

À des particuliers réunis dans une association loi 1901, la Compagnie du fort de la Conchée, constituée le 29 novembre 1988, qui compte une vingtaine de membres et conduit la restauration. Le fort est classé au titre des monuments historiques par arrêté du 13 septembre 1984, et il se trouve par ailleurs dans un site classé par décret du 18 août 1935.

Peut-on le visiter ?

Rarement, et seulement par la mer. Le fort est à quatre kilomètres au large, sans accès à pied ni débarcadère praticable en toutes conditions. Les ouvertures au public se comptent en quelques jours par an, annoncées par les propriétaires, et le trajet se fait en taxi-bateau. L'ouvrage n'est pas accessible aux personnes à mobilité réduite.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut