9,8 millions d’euros et dix-neuf ans de fermeture : le viaduc des Rochers Noirs a rouvert

Le viaduc des Rochers Noirs au-dessus des gorges de la Luzège, vu depuis Soursac
Le viaduc des Rochers Noirs, entre Lapleau et Soursac (Corrèze). Photo : Renhour48, CC0, via Wikimedia Commons.

Dix-neuf ans de fermeture, 9,8 millions d’euros de travaux, et un pont suspendu de 1913 remis aux piétons à 92 mètres au-dessus d’une rivière corrézienne. Le viaduc des Rochers Noirs a rouvert aux Journées européennes du patrimoine de septembre 2024.

Le chiffre le plus net du dossier est celui de la part de l’État. La fiche de travaux de la direction régionale des affaires culturelles de Nouvelle-Aquitaine l’écrit sans détour : le montant de l’opération de restauration générale est fixé à 9 552 000 euros hors taxes, la direction régionale participant à hauteur de 4 776 000 euros, soit un taux de subvention de 50 %. Le Département de la Corrèze, propriétaire, annonce de son côté un investissement de 9,8 millions d’euros hors taxes et reprend le même montant de subvention, à l’euro près.

Un financement à sept lignes

Le détail complet n’existe que sur une image, celle du panneau de chantier reproduit dans le dossier de presse départemental du 19 septembre 2024. Il ne figure sur aucune des pages de présentation du site, et c’est pourtant le document qui dit comment un ouvrage de ce genre se paie aujourd’hui.

FinanceurMontantPart
État, direction régionale des affaires culturelles4 776 000 euros48,5 %
Conseil départemental de la Corrèze2 259 439 euros23,0 %
Union européenne, fonds FEDER1 353 000 euros13,8 %
Région Nouvelle-Aquitaine700 000 euros7,1 %
Fondation du patrimoine, Mission Stéphane Bern500 000 euros5,1 %
Fondation du Crédit agricole Pays de France100 000 euros1,0 %
Souscription publique150 000 euros1,5 %
Total : 9 838 439 euros, conformes aux 9,8 millions annoncés. Parts calculées sur ce total.

Une souscription publique de 150 000 euros pour un chantier de près de dix millions : la part est faible en proportion, mais elle est la seule des sept lignes à venir directement des particuliers. Le viaduc avait été retenu en juin 2020 parmi les dix-huit sites emblématiques de la Mission patrimoine, au titre de la Nouvelle-Aquitaine. Le Département date la sélection du 25 juin, le ministère de la Culture a dévoilé la liste le 30 juin.

L’inventeur n’a jamais vu le chantier

Le système de suspension employé ici porte le nom d’Albert Gisclard, polytechnicien né à Nîmes en 1844, entré dans le corps du Génie puis passé ingénieur civil. Il dépose en 1900 un brevet de pont suspendu à câble avec un haubanage particulier du tablier, qui permet de faire passer des charges plus lourdes qu’un pont suspendu classique, et donc des trains. Il en confie la licence exclusive de construction aux établissements de Ferdinand Arnodin, à Châteauneuf-sur-Loire.

Le 31 octobre 1909, Gisclard meurt à Fontpédrouse pendant les épreuves en charge d’un autre de ses ponts, celui de La Cassagne, sur la ligne de Cerdagne devenue le Train jaune. Le train d’essai part en dérive et déraille. L’accident fait six morts, dont l’ingénieur lui-même, et le pont porte depuis son nom.

La construction du viaduc corrézien, elle, commence en 1911. L’inventeur du système était mort deux ans plus tôt, et l’article technique de référence sur l’ouvrage, publié dans Le Génie civil du 31 mai 1913, est signé Gaston Leinekugel Le Cocq, gendre d’Arnodin. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées chargés du contrôle, écrit cet article, furent frappés des avantages techniques et économiques de ce nouveau type de pont.

Un pont bâti sur le brevet d’un homme mort dans les épreuves d’un autre de ses ponts, deux ans avant le premier coup de pioche.

Les mesures, et pourquoi elles diffèrent

La hauteur fait l’unanimité : 92 mètres au-dessus de la Luzège, au point le plus resserré des gorges, chez l’État comme chez le Département et l’agence de tourisme. L’article de 1913 donne par ailleurs la cote du rail sur les culées, 374,28, et celle des dés de granit qui couronnent les piles, 396,997, soit 22,72 mètres au-dessus du rail.

La longueur, en revanche, varie selon ce que l’on mesure, et les deux valeurs se défendent. La travée centrale suspendue fait 140 mètres d’axe en axe des piles au projet, 139,765 mètres réellement implantés le 30 août 1911. Le débouché total entre les parements des culées atteint 158,375 mètres, en comptant une travée courbe de 10,975 mètres côté Lapleau et une travée de 7,40 mètres côté Soursac. La première mesure parle de portée, la seconde de franchissement.

Le reste des cotes de 1913 dit la minceur de l’ouvrage : un tablier de cinq mètres entre les axes des garde-corps, à voie unique, divisé en douze travures sur onze points d’appui créés par la triangulation de la ferme Gisclard, avec un platelage en tôle d’acier de six millimètres rivée. Les piles mesurent 53,717 mètres côté Soursac et 41,717 mètres côté Lapleau, assises sur le rocher.

Du train au piéton, puis à rien

L’ouvrage naît du plan Freycinet de 1878 et de la constitution d’un réseau ferroviaire secondaire. En 1908, trois lignes sont déclarées d’intérêt public en Corrèze, dont Tulle-Ussel, et Hippolyte Rouby, sénateur et maire de Lapleau, milite pour un tracé passant par l’est du département. Le viaduc est inauguré en 1913 par le président Raymond Poincaré. Le Département de la Corrèze donne la date du 11 septembre 1913, quand la fiche de la direction régionale des affaires culturelles écrit, elle, le 1er août 1913. La mairie de Lapleau confirme la venue de Poincaré sans avancer de date.

Suit un demi-siècle de tacot : le Transcorrézien reliait Tulle à Ussel en huit heures. Le rail s’arrête à la fin des années 1950, et le viaduc devient une route, la départementale 89E de Lapleau à Soursac. En 1983, les voitures sont interdites à leur tour, des ruptures de fils ayant été constatées à l’intérieur des câbles. Restent les piétons, jusqu’à la fermeture totale de 2005.

Entre-temps, la protection a connu un épisode rare : une inscription au titre des monuments historiques prononcée le 2 novembre 1995 a été annulée, avant que l’ouvrage ne soit finalement classé par arrêté du 6 décembre 2000. La notice du ministère porte toujours, à la rubrique état de conservation, la mention désaffecté.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le viaduc est un trait clair au-dessus d’une entaille boisée. Les gorges de la Luzège se resserrent exactement là, et c’est ce resserrement qui a dicté le choix du système Gisclard plutôt qu’un pont métallique ordinaire : les courbes à respecter côté Lapleau, le tunnel côté Soursac, la profondeur du ravin, et au bout des études comparatives, le coût.

En contrebas du tablier, une passerelle himalayenne de quarante mètres de long et d’une dizaine de mètres de haut au-dessus de la Luzège, inaugurée le 12 avril 2014, a rétabli la liaison piétonne pendant les années de fermeture. Les deux ouvrages se superposent aujourd’hui dans la même vue, l’un de 1913, l’autre de 2014, pour franchir la même rivière.

Le chantier s’est achevé en septembre 2024, après des études confiées en 2020 et des travaux démarrés fin 2022. Le Département a annoncé engager plus de 800 000 euros supplémentaires pour les aménagements routiers, le stationnement, les aires de pique-nique et les sanitaires. Pour les conditions de visite du moment, il faut se renseigner auprès du Département ou de l’office de tourisme : aucune page officielle datée ne les établit pour l’automne 2026.

Sources : direction régionale des affaires culturelles de Nouvelle-Aquitaine, fiche Monuments historiques en travaux consacrée au viaduc des Rochers Noirs, version de septembre 2024 ; Département de la Corrèze, dossier de presse de réouverture du 19 septembre 2024 ; base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée du viaduc ; Le Génie civil du 31 mai 1913, article de Gaston Leinekugel Le Cocq ; mairie de Lapleau.

Questions fréquentes

Combien a coûté la restauration ?

9,8 millions d'euros hors taxes. La fiche de travaux de la direction régionale des affaires culturelles de Nouvelle-Aquitaine fixe le montant de l'opération à 9 552 000 euros hors taxes et indique une participation de l'État de 4 776 000 euros, soit un taux de subvention de 50 %. Le panneau de chantier reproduit dans le dossier de presse du Département de la Corrèze affiche pour sa part un investissement de 9,8 millions d'euros hors taxes et le même montant de subvention de l'État, à l'euro près.

Qui a financé le reste ?

Six autres financeurs, dont le détail figure sur le panneau de chantier : le Conseil départemental de la Corrèze pour 2 259 439 euros, les fonds européens FEDER pour 1 353 000 euros, la Région Nouvelle-Aquitaine pour 700 000 euros, la Fondation du patrimoine au titre de la Mission confiée à Stéphane Bern pour 500 000 euros, la Fondation du Crédit agricole Pays de France pour 100 000 euros, et une souscription publique pour 150 000 euros.

Quelle est la hauteur exacte ?

92 mètres au-dessus de la Luzège, au point le plus resserré des gorges. C'est la valeur donnée par la direction régionale des affaires culturelles, par le Département de la Corrèze propriétaire, et par l'agence de tourisme départementale. Aucune de ces sources ne précise en revanche depuis quel niveau les 92 mètres sont comptés, ni quand la mesure a été faite. L'article technique publié dans Le Génie civil du 31 mai 1913 donne seulement la cote du rail sur les culées, 374,28, sans indiquer celle du fond du ravin.

Pourquoi deux longueurs différentes selon les sources ?

Parce qu'elles ne mesurent pas la même chose. La travée centrale suspendue fait 140 mètres d'axe en axe des piles au projet, et 139,765 mètres réellement implantés le 30 août 1911. Mais le débouché total entre les parements des culées atteint 158,375 mètres, en ajoutant une travée courbe de 10,975 mètres côté Lapleau et une travée de 7,40 mètres côté Soursac. Les deux chiffres sont justes.

Depuis quand était-il fermé ?

Les voitures ont été interdites en 1983, en raison de ruptures de fils à l'intérieur des câbles, l'ouvrage restant ouvert aux piétons. La fermeture totale au public, pour raisons de sécurité, est intervenue en 2005. Entre cette date et la réouverture de septembre 2024, il s'est écoulé dix-neuf ans, pendant lesquels une passerelle himalayenne installée en contrebas et inaugurée le 12 avril 2014 a rétabli la liaison piétonne entre les deux rives.
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