Quand le barrage de l’Aigle lâche de l’eau, elle ne coule pas : elle décolle. Ses deux évacuateurs de crues ont un coursier qui se relève à l’extrémité, et la base du ministère de la Culture emploie elle-même l’image, un profil en tremplin de ski.
Le procédé n’est pas décoratif. Une lame d’eau qui retombe au pied d’un barrage creuse ses fondations. En la projetant loin dans la gorge, on déplace le point d’impact et on protège l’ouvrage. André Coyne l’a expérimentée d’abord à Marèges, selon l’Association française de génie civil, avant de l’appliquer ici, et il a publié sur le sujet en 1951 lors du congrès de la Commission internationale des grands barrages, à New Delhi.
Une voûte, et non plusieurs
Il faut préciser au passage que l’Aigle n’est pas un barrage à voûtes multiples. Quatre sources techniques identifiables vont dans le même sens. La notice du ministère décrit un poids-voûte, qui combine maçonnerie, enrochements et une voûte en béton armé repoussant les efforts de poussée sur chacune des rives.
La notice que l’Association française de génie civil consacre au concepteur est la plus explicite : elle range l’Aigle parmi les barrages-voûtes, aux côtés de Saint-Étienne-Cantalès, de Bort-les-Orgues et du Chastang, et cite comme barrages à voûtes multiples deux autres ouvrages, Grandval et Roselend. La monographie du comité français des barrages et réservoirs classe de son côté l’Aigle sous le code poids et voûte, et Grandval sous le code voûtes multiples.
Deux explications de l’erreur sont plausibles, sans être établies. Grandval est aussi de Coyne, aussi dans le Cantal, et c’est bien un ouvrage à voûtes multiples. Et sur les photographies prises de l’aval, les deux coursiers d’évacuateurs dessinent de grandes courbes de béton qui ressemblent à des voûtes.
La vraie singularité est ailleurs : l’usine est encastrée au pied du barrage, ce que la littérature d’époque appelait un barrage-usine.
Cinq ans de chantier en pleine Occupation
L’ouvrage mesure 289 mètres en crête pour 90 mètres de hauteur sur fondation selon la monographie, 92 selon l’exploitant et la notice du ministère, et représente 240 000 mètres cubes de béton. La retenue tient 220 millions de mètres cubes sur 25 kilomètres. Le chantier a couru de 1941 à 1946 pour sa phase active, les travaux préparatoires ayant commencé dès 1935 selon le ministère de la Culture. La monographie du comité français des barrages désigne Coyne comme maître d’oeuvre et Ballot, Bachy et Schneider comme entrepreneurs.
Coyne, né en 1891 et mort en 1960, dirigeait le service technique des grands barrages depuis 1935. Il a présidé la commission internationale des grands barrages de 1945 à 1952, fondé son propre bureau d’études en 1947 et reçu le grand prix d’architecture en 1953. La notice du ministère de la Culture lui associe, pour la conception technique, André Decelle, ingénieur des Ponts et Chaussées et prisonnier évadé, chef d’aménagement, qui deviendra directeur général de l’électricien national de 1962 à 1967.
L’usine encastrée au pied était l’autre audace du projet. Elle développe aujourd’hui 360 mégawatts, chiffre sur lequel l’exploitant et le registre national des installations de production s’accordent, même s’ils comptent différemment les machines, six turbines pour l’un, cinq groupes pour l’autre. La conception initiale en prévoyait quatre, un groupe supplémentaire ayant été ajouté entre 1979 et 1982.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Type | poids-voûte, voûte unique | ministère de la Culture, comité français des barrages, exploitant |
| Longueur en crête | 289 mètres | monographie du comité français des barrages, 2022 |
| Hauteur sur fondation | 90 mètres selon la monographie, 92 selon l’exploitant et le ministère | monographie de 2022, exploitant, notice ACR0000960 du ministère |
| Béton | 240 000 mètres cubes | monographie de 2022 |
| Construction | 1941 à 1946 | monographie de 2022 et exploitant |
| Puissance installée | 360 mégawatts | exploitant et registre national des installations |
Le barrage de la Résistance, et ce que l’on peut en dire
Le surnom est officiel au sens où l’exploitant l’emploie sur sa page de visite, et où un dossier de l’Inventaire général porte en titre le barrage de l’Aigle dit barrage de la résistance. Il faut pourtant distinguer trois registres de sources, parce qu’ils n’ont pas la même valeur.
Le premier est institutionnel, mais il ne se limite pas au nom : la notice du label du ministère de la Culture parle d’un haut-lieu de la Résistance limousine et écrit que les ingénieurs et constructeurs parviennent à retarder la mise en service pour ne pas faciliter l’approvisionnement énergétique de l’occupant allemand, et l’exploitant explique le surnom par un chantier volontairement retardé. Ces phrases ne citent ni source ni chiffre. Le deuxième est un témoignage : le texte publié en 1988 dans une revue d’histoire de l’électricité, dont Persée ne met en ligne qu’un résumé d’une page, qui date de novembre 1942 à juin 1944 l’organisation clandestine d’une résistance d’entreprise rattachée à l’Organisation de résistance de l’armée, et situe au 6 juin 1944 la mobilisation de la totalité du chantier. Son auteur était lui-même le chef de cette organisation. C’est une pièce de première main, ce n’est pas une étude critique indépendante.
Le troisième registre est associatif et mémoriel, et c’est lui qui documente le plus la main-d’oeuvre. Environ 1 500 travailleurs, une trentaine de nationalités, et des groupements de travailleurs étrangers créés par Vichy où les républicains espagnols étaient majoritaires, avec des Italiens ayant fui le fascisme et des Polonais exilés. Une page associative avance 600 à 700 Espagnols sur le seul chantier de l’Aigle, en s’appuyant sur un ouvrage et sur une cote des archives départementales du Cantal.
Ce qu’aucune source ne mesure : on lit souvent que le chantier a été volontairement ralenti pour priver l’occupant de son électricité. Le ministère de la Culture l’écrit dans sa notice, à propos de la mise en service, et l’exploitant aussi, à propos du chantier, sans source ni chiffre. Aucune étude publiée dans les corpus consultés ne mesure ce ralentissement. Le résumé du témoignage de 1988 fait état d’une option de novembre 1940, tranchée par Coyne : pousser à fond l’avancement du chantier, mais sans que l’énergie serve à l’effort de guerre allemand. Ces versions ne sont pas forcément incompatibles, mais aucune n’est mesurée.
Ce que l’on voit d’en haut
Vu du ciel, l’ensemble se lit d’un coup : la gorge étroite, la voûte qui la barre, l’usine collée au pied comme un bâtiment de plus, et les deux coursiers qui s’écartent en courbe sur la face aval. Rien n’est posé à côté, tout est dans l’épaisseur du barrage, ce qui était précisément le programme.
L’usine est entrée en service en avril 1945, selon le témoignage de 1988, pour la reconstruction du pays. La date d’inauguration du 15 octobre 1945, souvent citée, vient d’une page associative reprise par la presse régionale et n’a pas été retrouvée dans une source institutionnelle. Des travaux complémentaires se sont succédé de 1947 à 2010, dont la suppression en 2001 de la fonction explosible du bouchon de béton de la galerie de dérivation.
L’exploitant propose aujourd’hui trois offres de visite gratuites sur le site. Et si l’on veut voir les tremplins travailler, il faut une crue, ou un lâcher programmé.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice ACR0000960 au titre du label Architecture contemporaine remarquable ; monographie de l’Aigle publiée en 2022 par le comité français des barrages et réservoirs ; pages officielles de l’exploitant ; registre national des installations de production et de stockage d’électricité, version du 2 janvier 2024, diffusé par l’opérateur du réseau de transport ; notice André Coyne de l’Association française de génie civil ; André Decelle, Un chantier sous l’occupation, le barrage de l’Aigle, Bulletin d’histoire de l’électricité, numéro 12, décembre 1988 ; dossier de l’Inventaire général IA15000481, connu par son intitulé seul, le serveur ayant renvoyé une vérification anti-robot ; journal d’un organisme social de la branche et sites associatifs locaux pour la main-d’oeuvre du chantier.

