À Turenne, le château a perdu son corps de logis : ses pierres sculptées ornent les maisons

La tour César de Turenne, le jardin de buis qui a remplacé le corps de logis et le village en contrebas
Turenne, en Corrèze, vue depuis la tour César. Photo : Babsy, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Entre les deux tours classées de Turenne, l’espace est vide. Le corps de logis a été détruit au XVIIIe siècle, après le rachat de la vicomté par la couronne, et ses pierres sculptées sont parties orner les maisons du village.

Turenne se trouve en Corrèze, aux confins de la Dordogne et du Lot. Le village est perché sur une butte du Jurassique entourée d’une vaste dépression, bordée à l’est par la faille de Meyssac, qui marque la fin du Massif central.

Une butte qui contrôlait une route

La position n’a rien de décoratif. La butte domine la vallée de la Tourmente et contrôlait l’ancienne voie reliant Limoges à Brive, Cahors et Toulouse. Une forteresse posée là ne surveille pas un paysage, elle surveille un itinéraire.

La première implantation du château semble d’ailleurs avoir été ailleurs : à quelques centaines de mètres à l’est, sur le Puy de Gondres. Le site actuel a été choisi ensuite, et il est resté.

Le sous-sol raconte une histoire plus ancienne encore. La butte est un témoin de calcaire jurassique, déposé en mer peu profonde il y a quelque 160 millions d’années, et des fossiles de coquillages, dont des coquilles Saint-Jacques, s’observent au pied du village et du château.

ÉlémentRepèreCe que cela change
tour Césartour ronde, au nordservait d’observatoire
tour du Trésorrez-de-chaussée du XIIIe sièclequadrangulaire, antérieure à la tour César
corps de logisdétruit au XVIIIe siècleun jardin de buis l’a remplacé
rachat de la vicomté par la couronne1738la démolition du château suit
pierres sculptéesréemployéestête romane, porte flamboyante, pierre tombale
collégiale, reconstruction1593 à 1661classée le 6 juillet 1987
maisons Livet, Duché et Ceyrouxinscrites en 1949des XVe et XVIe siècles
Turenne en repères.

Deux donjons côte à côte

De la forteresse subsistent deux tours, classées au titre des monuments historiques et reliées par un pan de maçonnerie. La tour César est la tour ronde, que la base POP et la commune rattachent au XIIIe siècle.

L’autre vestige est un donjon rectangulaire, appelé indifféremment tour du Trésor ou tour de l’Horloge. De plan quadrangulaire, il est muni de contreforts plats, à la manière des donjons romans, alors que l’architecture militaire médiévale a vite préféré les tours rondes. Sa datation reste discutée, du XIIe au XIIIe siècle, et la commune le tient pour antérieur à la tour César.

Le village lui-même descend en cascade sous ces tours, du XIIIe au XVIIe siècle, avec quantité de maisons nobles. Selon les travaux de Dimitri Paloumbas-Odile sur le castrum et les maisons de Turenne, la rue droite aurait été doublée, ce qui a rétréci cette voie principale montant directement au château.

Les habitants ont employé les pierres sculptées du château pour décorer leurs maisons.

La collégiale, bâtie sur la fortune des vicomtes

La collégiale, dont la base POP situe la reconstruction de 1593 à 1661, conserve un retable de maître-autel en bois sculpté et doré sorti de l’atelier des frères Tournié, à Gourdon, et des stalles de bois qui permettaient aux chanoines du collège de Turenne d’assurer l’office.

La notice de la base POP l’enregistre sous le nom d’église Saint-Paul, héritage des deux paroisses du bourg, et la décrit bâtie en croix latine, avec un clocher-porche à l’ouest, une nef de quatre travées et un chœur à chevet plat.

La première église paroissiale, elle, se trouvait dans l’enceinte du château : elle a été détruite en 1575, pendant les guerres de Religion. La collégiale actuelle a donc été élevée à l’écart du bourg, et c’est la fortune des vicomtes qui a payé le chantier.

Ce que la démolition a suivi : le château a été démoli après le rachat de la vicomté de Turenne par la couronne de France, en 1738. Les vicomtes de Turenne avaient joui pendant des siècles de privilèges considérables, et la disparition de leur forteresse accompagne celle de leur autonomie : on ne démolit pas seulement des murs, on efface une juridiction.

Ce que la vicomté avait de particulier

Turenne n’était pas une seigneurie ordinaire. La vicomté a joui pendant des siècles de privilèges considérables, au point que ses vicomtes battaient monnaie et levaient l’impôt, et que le territoire échappait largement à la fiscalité royale.

Cette autonomie explique la taille du château, et elle explique aussi sa fin. Le rachat de 1738 ne relève pas d’une opération militaire mais d’une transaction : la couronne acquiert la vicomté, et la forteresse qui en était le siège perd sa raison d’être.

Ce qui subsiste est donc le résultat d’une démolition de paix, non d’un siège. Les deux tours ont été conservées, le corps de logis situé entre elles est tombé au XVIIIe siècle, et la commune indique que les habitants ont réutilisé ses pierres sculptées pour orner leurs maisons.

Un village classé, maison par maison

Turenne figure parmi Les Plus Beaux Villages de France, et la liste de ses édifices protégés est longue pour une commune de cette taille : la maison Livet du XVe siècle, la maison Duché du XVIe, la maison Ceyroux du XVe, toutes inscrites au titre des monuments historiques.

S’y ajoutent le château de Linoire, du XVe siècle, inscrit pour une partie et classé pour l’autre, et l’ancienne chapelle des Capucins, classée. La collégiale et son retable le sont également, l’édifice depuis 1987.

Ces demeures ne sont pas des fermes agrandies. Leurs tourelles d’escalier, leurs fenêtres à meneaux et leurs toits d’ardoise relèvent d’un vocabulaire urbain, celui d’une petite capitale où résidaient les officiers de la vicomté.

Cette densité de protections dit ce qu’était Turenne : la capitale d’une vicomté, avec sa noblesse résidente, et non un simple bourg agricole. Les maisons nobles sont la trace bâtie de cette fonction.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la butte se détache nettement de la dépression qui l’entoure, et l’on comprend immédiatement pourquoi une forteresse a été élevée là plutôt qu’ailleurs.

La vue montre aussi ce qui manque. Entre les deux tours subsistantes, l’espace est vide : c’est là que se tenait le corps de logis, détruit au XVIIIe siècle après le rachat de la vicomté, et ce sont les pierres sculptées remontées sur les maisons du village qui en gardent la trace.

Elle rend enfin lisible la forme du village, qui descend la pente en cascade sous les tours. Une rue principale monte au château, et tout le reste s’organise autour d’elle, par terrasses successives qui suivent les courbes de niveau de la butte.

À voir autour

  • Collonges-la-Rouge : le grès rouge et le premier des Plus Beaux Villages
  • Commarque : des ruines qui ont servi de carrière
  • Najac : une forteresse vendue comme bien national

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : commune de Turenne, page Histoire du château, pour les tours, le corps de logis et le réemploi des pierres sculptées ; base POP du ministère de la Culture pour les protections ; Remy, Séraphin et Faucherre, « Le castrum vicomtal de Turenne », Congrès archéologique de France, 163e session, 2007 ; Dimitri Paloumbas-Odile, Turenne. Son castrum, ses maisons, PULIM, 2019 ; BRGM pour la géologie de la butte.

Questions fréquentes

Que reste-t-il du château ?

Deux tours, classées au titre des monuments historiques. Une tour ronde, dite tour César, et un donjon rectangulaire appelé tour du Trésor ou tour de l'Horloge, de plan quadrangulaire et muni de contreforts plats à la manière des donjons romans. Une maçonnerie relie les deux. La commune et la base POP datent la tour César du XIIIe siècle, et la base du donjon rectangulaire est tenue pour antérieure.

Pourquoi le château a-t-il été démoli ?

Parce que la vicomté a été rachetée par la couronne de France en 1738. Le corps de logis qui s'élevait entre les deux tours a été détruit dans le courant du XVIIIe siècle, tandis que les deux tours ont été conservées.

Où sont passées les pierres du château ?

Sur les façades du village. La commune indique qu'après la démolition, les habitants du bourg ont employé les pierres sculptées qui en provenaient pour décorer leurs maisons : on y repère une tête romane, une porte de style flamboyant et un fragment de pierre tombale. Le corps de logis lui-même, décrit comme somptueux, a laissé place à un jardin de buis taillé planté de quelques grands arbres.

Quel est l'intérêt de la butte ?

Une position de contrôle. Le village est perché sur une butte du Jurassique entourée d'une vaste dépression, bordée à l'est par la faille de Meyssac, qui marque la fin du Massif central. La butte domine la vallée de la Tourmente et commandait l'ancienne voie de Limoges à Brive, Cahors et Toulouse.

Qu'est-ce que la collégiale ?

L'église Notre-Dame-et-Saint-Pantaléon, dont la base POP situe la reconstruction de 1593 à 1661, dans un style sobre. Elle conserve un retable de maître-autel en bois sculpté et doré sorti de l'atelier des frères Tournié, à Gourdon, et des stalles de bois de part et d'autre du chœur. L'édifice est classé au titre des monuments historiques par arrêté du 6 juillet 1987.

Y a-t-il des fossiles ?

Oui. La butte est un témoin de calcaire jurassique déposé en mer peu profonde, il y a environ 160 millions d'années, et des fossiles de coquillages, dont des coquilles Saint-Jacques, s'observent au pied du village et du château.

Le village est-il protégé ?

Turenne est classée parmi Les Plus Beaux Villages de France, et plusieurs édifices sont inscrits ou classés au titre des monuments historiques : la maison Livet du XVe siècle, la maison Duché du XVIe, la maison Ceyroux du XVe, le château de Linoire du XVe, l'ancienne chapelle des Capucins.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut