Une réserve naturelle régionale de deux cent cinq hectares a été classée le 16 juin 2025 autour des tours de Merle, en Corrèze. Son périmètre est en morceaux, et le document qui la crée dit pourquoi.
Le dossier de demande, rédigé par le conservatoire d’espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine, l’écrit noir sur blanc : cent quatre propriétaires de terrain sur le secteur du projet ont été contactés, et onze sont favorables à l’intégration de leurs parcelles dans le périmètre.
Le résultat se lit sur la carte. La délibération du conseil régional décrit un périmètre discontinu, qui ne réunit que les parcelles de propriétaires volontaires et forme un chapelet d’entités distantes au maximum de trois cents mètres les unes des autres. Deux cent quarante-cinq parcelles, onze propriétaires, et des trous partout.
Un conseil régional ne décrète pas une réserve sur des terres qui ne sont pas à lui : il demande, et il prend ce qu’on lui accorde.
Ce que les scientifiques avaient prévenu
Le morcellement n’a pas été découvert après coup. Le conseil scientifique régional du patrimoine naturel l’avait signalé dans son avis du 5 décembre 2024, dans une phrase qui est une réserve nette : le conseil indique que le morcellement des parcelles entraînera des difficultés pour l’information du public et le respect de la réglementation.
La réponse est consignée dans le même document, et elle ne conteste pas le constat : la Région et le conservatoire précisent qu’il n’a pas été possible d’avoir des parcelles regroupées malgré un travail de concertation et de discussions très conséquent.
L’avis a tout de même été favorable, et à l’unanimité. Un premier avis d’opportunité du même conseil, examiné le 11 mai 2021, portait sur un projet plus petit : cent quatre-vingt-dix-sept hectares, deux cent trente-sept parcelles, deux communes seulement. Il avait été voté par vingt-sept voix pour, aucune contre et une abstention.
Quatre surfaces pour une seule réserve : il faut suivre, parce que les chiffres bougent d’un document à l’autre. Cent quatre-vingt-dix-sept hectares et deux cent trente-sept parcelles dans l’avis de 2021. Deux cent cinq hectares dans l’avis de décembre 2024. Deux cent cinq hectares quatre-vingt-seize ares quatre-vingt-quatre centiares pour deux cent quarante-neuf parcelles en page 4 du dossier du conservatoire, et deux cent cinq hectares quatre-vingt-huit ares trente-six centiares pour deux cent quarante-cinq parcelles en page 2 du même dossier, surface que son tableau foncier totalise à l’identique. Le même document porte donc deux surfaces et deux comptes de parcelles. La délibération retient deux cent cinq virgule neuf hectares et deux cent quarante-cinq parcelles, et le projet de règlement écrit la forme légale, deux cent cinq hectares quatre-vingt-huit ares trente-six centiares. C’est celle que nous retenons.
Des ruines classées en 1927, dans une notice qui doute
Au cœur de ce périmètre se tiennent les restes d’une place fortifiée, classés monument historique par arrêté du 30 juillet 1927. La notice de protection, reprise dans l’export national des immeubles protégés, est remarquable par sa prudence : c’est l’État qui doute, pas un commentateur.
Les ruines sont les restes d’une petite place fortifiée, écrit-elle, d’une châtellenie ou réunion de châteaux qui, suivant la tradition, étaient la propriété de divers seigneurs et servait de refuge aux habitants en temps de guerre. Dans leur ensemble, les constructions paraissent dater du quatorzième siècle, mais peuvent aussi remonter à une période plus ancienne.
Puis vient la liste, introduite par un conditionnel que nous ne gommons pas : les éléments composant ces ruines seraient les suivants. Onze éléments suivent, et trois sont qualifiés de présumés.
- Une grange occupant, selon la tradition, l’emplacement de la seconde chapelle Sainte-Anne bâtie en 1674.
- L’emplacement de la maison dite de Veilhan, et celui du pont-levis de Veilhan, dont une culée existe encore.
- Un château, et la maison de Fulcon de Merle, datée 1365.
- Le château présumé du commandeur de Saint-Léger, celui présumé du prieur de Saint-Léger, et les restes présumés du château de Saint-Bauzire.
- La tour de Noailles, la tour de Pestel, et la maison de la garde du pont dont les piles ruinées existent encore.
Pourquoi nous n’écrivons pas sept tours : parce qu’aucune source institutionnelle que nous ayons lue ne donne de nombre. La documentation touristique annonce sept tours pour sept familles, d’autres pages en donnent six, et la notice du ministère n’avance aucun chiffre : sur ses onze éléments, deux seulement sont nommés tour. Nous attribuons donc le sept à la tradition qui le porte, sans le reprendre à notre compte.
Une seconde protection, plus discrète, figure au champ d’observations de cette même notice : le site est inscrit par deux arrêtés, l’un du 9 juillet 1942, l’autre du 4 avril 1945. Il faut être précis sur ce point, parce que la délibération régionale écrit site classé au titre des monuments historiques, formule qui mélange deux régimes. Les restes du château sont classés monument historique ; le site, lui, est inscrit, et inscrit n’est pas classé.
Quatorze chauves-souris sur trente-six, et des résineux qui avancent
La raison écologique du classement est écrite dans la délibération, et elle tient aux ruines autant qu’à la forêt. Une des originalités de cette réserve naturelle, écrit le conseil régional, est d’inclure les tours de Merle dont les ruines médiévales trônent sur un haut et étroit éperon rocheux et abritent d’importantes colonies de chauves-souris.
Le chiffre qui suit est frappant, et il faut lire son périmètre exact. Sur les trente-six chauves-souris connues et protégées en France métropolitaine, quatorze ont été inventoriées sur ce secteur. Le verbe est celui de la source, et il porte sur le secteur, pas sur les tours.
Ce que les sources nomment précisément pour les ruines est plus restreint : y hibernent la sérotine, la barbastelle et les pipistrelles, et s’y installent en été pour la reproduction et la mise bas le grand rhinolophe, le petit rhinolophe, le murin à oreilles échancrées et le grand murin. La délibération compte par ailleurs huit habitats d’intérêt communautaire et trente-deux espèces à forts enjeux de conservation, là où l’avis scientifique de décembre 2024 en comptait neuf : aucun des deux textes n’explique l’écart.
Sur la menace, la délibération est précise, et elle nomme une essence : certains propriétaires renouvellent leurs parcelles en plantant des résineux, plus particulièrement du douglas, et ces plantations très fréquemment monospécifiques entraînent une diminution de la biodiversité, une rupture dans le corridor forestier feuillus et une banalisation du paysage.
L’avis scientifique de décembre 2024 ajoute deux éléments que la délibération ne reprend pas. D’abord une première : quatre-vingt-dix pour cent de la future réserve seront des milieux forestiers, et ce sera la première réserve naturelle régionale à caractère boisé de Nouvelle-Aquitaine. Ensuite un pari sur l’avenir : il y a encore beaucoup d’éléments naturels à découvrir dans cette réserve, écrit le conseil, en citant des cortèges de coléoptères similaires à ceux des forêts primaires d’Europe centrale, identifiés dans une vallée voisine.
Un règlement qui interdit la lumière
Le projet de règlement mis en consultation en septembre 2024 contient une interdiction que l’on ne lit pas souvent, et qui se comprend quand on sait ce qui dort dans les tours.
Il est interdit d’utiliser un éclairage artificiel, quel que soit son support, sa localisation et sa durée. Trois exceptions seulement : l’éclairage nécessaire aux inventaires scientifiques, sur autorisation écrite du gestionnaire, celui des véhicules autorisés, et celui des secours.
- Hors des sentiers, la circulation est interdite. Sur les sentiers, les groupes sont limités à moins de trente-cinq personnes à pied, moins de quinze à vélo et moins de quinze à cheval.
- L’escalade est interdite dans toute la réserve, de même que la marche et la déambulation dans les cours d’eau, le canyoning, les inscriptions et les feux.
- La cueillette est interdite, sauf pour les propriétaires et ayants droit, dans la limite de deux kilogrammes par jour et par personne.
- La coupe rase est interdite, et les travaux sylvicoles comme l’exploitation des bois le sont entre le 1er mars et le 15 août.
- Le classement vaut dix ans, renouvelable par tacite reconduction, sauf si les propriétaires notifient le retrait de leur accord entre trois et six mois avant l’échéance.
Une précaution de lecture : le règlement que nous avons lu est le projet mis en consultation en septembre 2024, pas l’annexe adoptée. La délibération du 16 juin 2025 classe conformément au détail du périmètre en annexe, et ces annexes ne figurent pas dans le document de neuf pages que nous avons pu lire. L’interdiction d’éclairage, les seuils de trente-cinq et quinze personnes et la limite de deux kilogrammes de cueillette sont donc données telles qu’elles figuraient à ce projet, et non comme certainement en vigueur dans cette rédaction.
Le même règlement montre que la réserve n’est pas un sanctuaire vide. Une aire de nourrissage du milan royal y est maintenue, sous agrément sanitaire délivré à une association de protection des oiseaux. Deux lignes électriques aériennes à quatre-vingt-dix mille volts traversent trois parcelles de Saint-Cirgues-la-Loutre. Une concession et une centrale hydroélectriques sont visées à plusieurs reprises, jusqu’à la pose de panneaux informant le public des risques associés à la montée rapide des eaux. Et des plantes indigènes peuvent être introduites, par exception, dans le jardin médiéval du domaine des tours.
Le domaine touristique lui-même, qui s’étend sur un peu plus de onze hectares, n’est d’ailleurs pas entièrement dans la réserve : les parties où sont prévus le parking, la maison d’accueil et la restauration ont été volontairement laissées dehors, écrit le dossier du conservatoire, afin de simplifier la gestion et d’éviter d’avoir trop souvent besoin de dérogations.
Vu du ciel, un éperon de cent dix-huit mètres de large
Nous avons mesuré l’éperon plutôt que de le décrire, en interrogeant le modèle altimétrique de l’Institut géographique national le 2 novembre 2026, et nous donnons les points pour que tout soit recalculable.
Au sommet, aux coordonnées que porte la notice de protection, le sol est à trois cent onze mètres deux. À quarante-sept mètres horizontaux vers l’ouest, la surface modélisée est à deux cent cinquante-cinq mètres cinq ; à soixante et onze mètres vers l’est, à deux cent cinquante-sept mètres neuf. D’un pied à l’autre, l’éperon ne mesure donc que cent dix-huit mètres de large, pour une cinquantaine de mètres de hauteur.
Ce que ces cinquante-cinq mètres ne sont pas : une hauteur fixe au-dessus de la rivière. Le règlement de la réserve vise une concession et une centrale hydroélectriques, et des opérations de vidange sur le cours d’eau au pied du site. La valeur que le modèle rend au pied de l’éperon est donc une surface, qui peut être un plan d’eau dont la cote d’exploitation varie, et non le lit d’une rivière libre. Signalons d’ailleurs un écart que nous ne tranchons pas : le dossier du conservatoire donne, pour l’ensemble du périmètre, des altitudes allant du sommet des plateaux à cinq cents mètres jusqu’à deux cent quatre-vingts mètres au niveau de la rivière. Les deux énoncés ne portent peut-être pas sur le même point du cours d’eau.
Pour situer ce lieu, le sommet de l’éperon est à douze kilomètres six du centre d’Argentat-sur-Dordogne et à deux kilomètres trois du chef-lieu de sa propre commune, distances calculées par la formule de haversine sur les coordonnées de la notice et les centres communaux publiés par l’interface des données communales.
Trois communes, trois cent vingt-quatre habitants, cinq protections
L’échelle humaine de ce territoire mérite d’être donnée, parce qu’elle explique le reste. D’après l’interface publique des données communales, interrogée le 2 novembre 2026 et qui ne date pas ses populations, Saint-Geniez-ô-Merle compte quatre-vingt-quinze habitants, Saint-Cirgues-la-Loutre cent quatre-vingt-huit et Saint-Bonnet-les-Tours-de-Merle quarante et un. Trois cent vingt-quatre en tout, sur quatre mille vingt-neuf hectares : la réserve en représente cinq virgule onze pour cent.
Rapportés aux quatre-vingt-quinze habitants de la commune des tours, les vingt mille visiteurs annuels que cite le dossier du conservatoire, et que la délibération reprend mot pour mot, font deux cent dix visiteurs par habitant et par an.
Un superlatif qui se durcit d’une page à l’autre : sur ces vingt mille visiteurs, le dossier du conservatoire écrit d’abord, à sa rubrique touristique, qu’en Corrèze ce site historique est l’un des plus fréquentés. Trois pages plus loin, le même document écrit premier site touristique du département de la Corrèze en nombre de visiteurs par an. Le chiffre, lui, n’a pas changé. La délibération régionale ne reprend que la seconde formule, la plus forte. Nous n’avons trouvé aucun palmarès départemental de fréquentation par site, et nous ne reprenons donc pas ce superlatif : ce n’est pas une preuve qu’il est faux, c’est un échec de recherche que nous déclarons.
Côté monuments historiques, nous avons interrogé l’export national, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, sur ces trois communes exactement, en testant les deux graphies du nom. Cinq notices, dont deux classées et trois inscrites : les restes du château de Merle classés le 30 juillet 1927, une croix de chemin inscrite le 18 mars 1927, les ruines de l’ancienne église classées le 14 octobre 1969, l’église Saint-Cyr-Sainte-Julitte de Saint-Cirgues-la-Loutre inscrite le 26 novembre 1928 et le château du Rieux inscrit le 17 avril 1931.
Quatre de ces cinq protections tombent entre mars 1927 et avril 1931, la cinquième est de 1969, et aucune n’est postérieure. Cette absence ne vaut que pour ces trois communes nommément interrogées et pour ce fichier, pas pour la Xaintrie. Signalons d’ailleurs que le nom Xaintrie n’apparaît lui-même que dans deux notices de tout l’export : une fois comme élément d’un nom de commune, Rilhac-Xaintrie en Corrèze, et une fois dans le texte d’une notice du Cantal, qui décrit la grange Maziol, à Nieudan, comme une grange-étable caractéristique de la Xaintrie construite en 1802.
Pour l’ancienne église, la notice du ministère raconte un abandon et un sauvetage en une phrase chacun, sans nommer personne. L’église devenue inutile en 1920, elle fut désaffectée et tomba progressivement en ruines. Et plus loin : le clocher ajouré a été sauvé de la ruine par les habitants. Ni quand, ni par qui.
Sources : délibération numéro 2025.858.SP du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, séance plénière du 16 juin 2025, adoptée à l’unanimité, pour le classement, les deux cent cinq virgule neuf hectares et deux cent quarante-cinq parcelles, les onze propriétaires, les trois communes, la durée de dix ans, le périmètre discontinu et ses entités distantes de trois cents mètres au plus, les huit habitats d’intérêt communautaire et trente-deux espèces à forts enjeux, les quatorze chauves-souris sur trente-six inventoriées sur le secteur, les genres hibernant dans les tours et les espèces s’y reproduisant, les vingt mille visiteurs annuels, la phrase sur les ruines qui trônent sur l’éperon et celle sur les plantations de douglas ; avis numéro 2024-40 du conseil scientifique régional du patrimoine naturel de Nouvelle-Aquitaine, examiné le 5 décembre 2024 et publié par la direction régionale de l’environnement, pour l’avis favorable à l’unanimité, les deux cent cinq hectares dont cent quarante-quatre propriétés du conservatoire, les quatre-vingt-dix pour cent de milieux forestiers et la première réserve boisée de la région, les neuf habitats, la réserve sur le morcellement et la réponse qui lui est faite, les neuf espèces végétales montagnardes et les cortèges de coléoptères ; avis d’opportunité numéro 2021-11 du même conseil, examiné le 11 mai 2021, pour le projet initial de cent quatre-vingt-dix-sept hectares et deux cent trente-sept parcelles sur deux communes et pour le détail du vote ; dossier de demande de classement rédigé par le conservatoire d’espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine en juin 2024 et publié par la Région, pour les cent quatre propriétaires contactés et les onze favorables, la répartition foncière, les onze hectares du domaine touristique, les parties volontairement laissées hors réserve, les altitudes de cinq cents et deux cent quatre-vingts mètres, et les deux formulations successives sur la fréquentation ; projet de règlement de la réserve publié par la Région en septembre 2024, pour l’interdiction d’éclairage artificiel et ses exceptions, les seuils de groupes, l’interdiction d’escalade, la limite de cueillette, les règles sylvicoles, la tacite reconduction, l’aire de nourrissage du milan royal, les deux lignes électriques, la concession hydroélectrique et le jardin médiéval ; notices PA00099859, PA00099860, PA00099861, PA00099848 et PA00099842 du ministère de la Culture, lues dans l’export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices interrogées par nos soins le 2 novembre 2026, pour les cinq protections et leurs dates, le texte intégral de la notice de 1927 avec ses onze éléments et ses trois présumés, les mentions de site inscrit de 1942 et 1945, le récit de l’abandon de l’ancienne église et les deux seules occurrences du nom Xaintrie ; interface publique des données communales et modèle altimétrique de l’Institut géographique national, interrogés le 2 novembre 2026, pour les populations et les surfaces des trois communes, pour toutes les altitudes et pour les deux distances. Ne sont pas établis : le nombre de tours du site, le superlatif de premier site touristique du département, le contenu des deux fiches de site inscrit de la direction régionale de l’environnement, injoignables ce jour, la nature de la roche de l’éperon, le détail ligne à ligne du tableau foncier, les résultats de l’opération archéologique de 1999, et l’adoption du plan de gestion annoncé pour 2026 et 2027.

