Treize ans de chantier et environ 23 millions d’euros : c’est ce qu’il a fallu pour remettre une maison particulière dans l’état où son architecte l’avait livrée en 1932. Son nouveau propriétaire voulait la démolir et lotir la parcelle.
La villa Cavrois se trouve à Croix, dans le Nord, aux portes de Roubaix. Elle présente une façade de 60 mètres de long et 2 800 mètres carrés de plancher.
Carte blanche, mais budget tenu
Le commanditaire est Paul Cavrois, propriétaire de la société textile Cavrois-Mahieu, père de sept enfants avec son épouse Lucie. Il cherche une demeure familiale et s’adresse à Robert Mallet-Stevens.
La particularité de la commande tient à sa liberté. L’architecte a carte blanche, à condition de respecter strictement le budget alloué, et conçoit tous les détails de l’édifice jusqu’au moindre élément mobilier, ce qui était une première pour lui. Chaque pièce reçoit son traitement propre.
Les dates varient selon la source officielle consultée : le gestionnaire parle d’une conception menée entre 1929 et 1932, la notice de protection situe la construction en 1931 et 1932. L’écart n’est pas une contradiction, l’un datant le projet et l’autre le chantier.
| Élément | Valeur | Ce que cela change |
|---|---|---|
| façade | 60 mètres de long | 2 800 m2 de plancher |
| conception | 1929 à 1932 | la notice de protection dit 1931 et 1932 |
| décès de Madame Cavrois | 1986 | la propriété est vendue à un promoteur |
| classement | décret du 12 décembre 1990 | arrêté du 2 août 2013 pour les parcelles |
| achat par l’État | 2001 | la villa et la partie centrale du parc |
| restauration | treize ans, environ 23 M€ | parc 2012-2013, intérieurs 2012-2015 |
| fréquentation | 106 770 visiteurs en 2022 | plus d’un million cumulés annoncés en 2025 |
Quatre noms sur la notice
La notice officielle de protection ne cite pas que l’architecte. Elle mentionne André Salomon comme ingénieur, Jean Prouvé comme maître de l’œuvre, et Pierre Barbe comme architecte, la villa ayant été considérablement transformée à partir de 1947 à la demande de la famille.
La notice dit aussi ce que chacun a fait : André Salomon a étudié l’éclairage, Jean Prouvé a réalisé les cache-radiateurs en aluminium, aujourd’hui disparus. Le gestionnaire ajoute que Prouvé a également livré les portes et la cabine d’ascenseur, et que Mallet-Stevens est resté l’unique maître d’œuvre du chantier.
C’est aussi ce qui explique la difficulté de la restauration. Restituer un état de 1932 dans une maison dont l’architecte avait conçu tous les détails suppose de retrouver bien autre chose que des murs, et une partie de ce second œuvre avait disparu quand l’État a racheté la villa.
Barbe, lui, intervient après la guerre. La villa a été occupée par l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, puis transformée en caserne, et c’est au lendemain de la Libération que les Cavrois lui font modifier la distribution intérieure, pour y aménager deux appartements destinés aux fils de la famille.
Abandonnée, la villa est en proie au vandalisme, écrit son gestionnaire.
De la vente au lotissement, et retour
La chute commence en 1986, au décès de Madame Cavrois. La propriété est vendue à un promoteur qui voulait lotir le parc. Le nouveau propriétaire, une société civile immobilière, projette de démolir la villa.
S’ensuit une période d’abandon que le gestionnaire situe entre 1987 et 2001. Le gestionnaire résume la période en une phrase, abandonnée, la villa est en proie au vandalisme, et constate qu’elle se dégrade rapidement malgré son classement au titre des monuments historiques, obtenu par décret du 12 décembre 1990.
C’est ce classement qui permet le sauvetage. L’État achète en 2001, grâce à une association de sauvegarde, la villa et la partie centrale du parc. La maison du gardien, les terrasses, la piscine et les dégagements circulaires pour l’accès en automobile figurent déjà dans le décret de 1990. Un arrêté du 2 août 2013 précisera seulement que ce classement porte sur la totalité des parcelles BC 345, 347, 349, 354 et 355.
Ce que treize ans de chantier veulent dire : restituer un état de 1932 suppose de retrouver les teintes, les matériaux et les dispositifs d’origine, pièce par pièce, dans un bâtiment dont une partie du second œuvre avait disparu. Le parc a été traité de janvier 2012 à avril 2013, les intérieurs de juillet 2012 à mai 2015, sous la maîtrise d’œuvre de Michel Goutal.
Une maison qui était un manifeste
La villa Cavrois n’est pas seulement une grande maison des années trente. Elle est la réalisation la plus emblématique de son architecte, et la première de sa carrière dont il ait imaginé et conçu tous les détails.
Le programme est celui d’une famille nombreuse et fortunée du textile du Nord : chambres d’enfants, appartements des parents, pièces de réception, espaces de service, le tout réparti dans deux ailes symétriques de part et d’autre du corps central qui abrite le hall salon.
La façade longue de 60 mètres découle de cette distribution symétrique, que le gestionnaire rattache à la tradition des résidences aristocratiques du XVIIe siècle. Chaque pièce reste traitée selon sa fonction propre, du mobilier des domestiques à celui des maîtres.
Une fréquentation qui surprend
La villa a ouvert au public en 2015. Elle a reçu 106 770 visiteurs en 2022 et 105 120 en 2019, selon les données ouvertes du ministère de la Culture, et le gestionnaire annonçait en 2025, pour les dix ans de l’ouverture, plus d’un million de visiteurs depuis 2015.
Ces chiffres méritent une comparaison. La même source donne 101 190 visiteurs au château d’If en 2022 : une maison particulière de 1932, dans une commune du Nord, attire autant qu’une forteresse célèbre de la rade de Marseille.
Ce que la visite propose est documenté : des intérieurs ramenés à leur premier état, un mobilier racheté pièce par pièce depuis 2009 et replacé dans les espaces pour lesquels il avait été dessiné, une chambre d’enfants laissée en l’état de délabrement comme témoin, et une matériauthèque installée dans l’ancienne cave à vins.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la villa se lit comme une composition de volumes horizontaux posés dans un parc, dont la tour de l’escalier d’honneur est le seul élément vertical. Les 60 mètres de façade prennent alors leur sens : c’est la longueur d’un château, et c’est bien un château moderne que son architecte avait en tête.
La vue montre aussi ce qui a disparu. Le parc s’étendait à l’origine sur 5 hectares : plus de la moitié a été lotie dans les années 1990. Seules la partie centrale et le miroir d’eau, achetés par l’État avec la villa, ont été restaurés, ce qui permet, écrit le gestionnaire, de retrouver la composition et l’esprit de l’œuvre de Mallet-Stevens.
Elle fait enfin apparaître la géométrie du dessin : les garde-corps blancs des terrasses et de la piscine prolongent les lignes architecturales de la bâtisse, et l’allée circulaire du nord, conçue pour la dépose des invités en automobile, met en scène l’arrivée devant la façade.
À voir autour
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Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : Centre des monuments nationaux, site officiel villa-cavrois.fr, pour la durée et le coût de la restauration, les dimensions et l’histoire du monument ; base POP du ministère de la Culture pour le décret du 12 décembre 1990, l’arrêté du 2 août 2013 et les auteurs portés sur la notice ; ministère de la Culture, jeu de données ouvert Fréquentation des monuments nationaux ; réponse du ministère de la Culture à la question écrite n° 14370, JO Sénat du 25 avril 1996, pour le motif du classement de 1990 et les projets du nouveau propriétaire.

