Le 23 janvier 1516, une nef partie de Lisbonne pour Rome mouille devant un îlot nu de la rade de Marseille. Elle transporte un rhinocéros indien que le roi du Portugal offre au pape. Onze ans plus tard, une forteresse sortait de ce caillou.
Le château d’If occupe un îlot de l’archipel du Frioul, à trois kilomètres de Marseille. L’île mesure 33 125 mètres carrés, 300 mètres dans sa plus grande longueur et 180 dans sa plus grande largeur.
Un rhinocéros pour le pape
L’épisode est rapporté par l’Inrap, qui a conduit un diagnostic archéologique sur le site en 2014 : le 23 janvier 1516, une nef portugaise allant de Lisbonne à Rome fit escale à l’île d’If, et elle transportait le célèbre rhinocéros indien que Manuel Ier offrait au pape Léon X.
L’animal était un cadeau diplomatique de premier ordre : le monument rappelle qu’aucun rhinocéros n’avait été vu en Europe depuis le IIIe siècle après Jésus-Christ. Il n’arrivera jamais à Rome. Une tempête surprend le navire dans le golfe de Gênes, au large de la Toscane, et la bête, entravée pour le transport, périt noyée. La suite, le cadavre retrouvé puis empaillé, est introduite par le monument lui-même d’un prudent « on dit ».
Le gestionnaire du château tire de cette escale l’origine de la forteresse : François Ier, venu voir la bête, aurait mesuré à cette occasion combien Marseille était mal défendue. Il le formule au conditionnel, et l’Inrap ne reprend pas ce lien. Reste l’escale, elle, datée au jour près.
| Élément | Valeur | Ce que cela change |
|---|---|---|
| escale du rhinocéros | 23 janvier 1516 | onze ans avant le chantier |
| édification selon l’Inrap | entre 1527 et 1529 | sur ordre de François Ier |
| chronologie du gestionnaire | décidé en 1516, achevé en 1531 | deux récits officiels divergents |
| superficie de l’île | 33 125 m2 | 300 m sur 180 m au plus large |
| protestants incarcérés | 3 500 entre 1699 et 1713 | en attente des galères |
| classement | arrêté du 7 juillet 1926 | château et mur d’escarpe |
| fréquentation | 101 190 visiteurs en 2022 | 106 080 en 2019 |
Une forteresse dissuasive, puis une prison
Le château est bâti pour défendre la rade, et le monument estime qu’il a tenu ce rôle. En 1536, Charles Quint tente de prendre Marseille : l’attaque maritime est très vite repoussée, l’empereur se rabat sur la voie terrestre, en vain. Le Centre des monuments nationaux écrit que le château d’If remplit alors parfaitement sa mission et se révèle même dissuasif.
En 1702, Vauban fait rehausser les murs d’enceinte et construire une maison de garde, aujourd’hui appelée caserne Vauban. L’île reste un ouvrage militaire bien au-delà : le ministère de la Défense ne remet le site au ministère de la Culture qu’en 1994.
Sa fonction réelle a été tout autre. Le ministère de la Culture retient que la configuration des lieux en faisait une prison réputée inviolable, et le monument écrit que le château devient rapidement une prison d’exception.
3 500 protestants y ont été incarcérés entre 1699 et 1713, en attente des galères de Marseille.
Les prisonniers réels
Entre 1699 et 1713, 3 500 protestants sont incarcérés au château d’If avant d’être envoyés aux galères de Marseille. Le monument précise qu’on y incarcéra surtout les fortes têtes, les hommes ayant refusé de plier.
D’autres noms sont attestés. Jean-Baptiste Chataud, commandant du Grand-Saint-Antoine, le navire accusé d’avoir apporté la peste à Marseille, y est enfermé de septembre 1720 à septembre 1723. Mirabeau y séjourne de 1774 à 1775, avant d’être transféré au fort de Joux.
Une légende tenace veut que le général Kléber y ait été prisonnier. C’est faux : sa dépouille y a été déposée en 1801 pour une quarantaine, puis oubliée, et n’est repartie pour Strasbourg qu’en 1818. Le monument tient à le rappeler.
Quatre siècles de graffiti : les murs du château portent des inscriptions gravées par les prisonniers sur une période d’environ quatre cents ans. Elles ont fait l’objet d’un recensement exhaustif et d’une étude archéologique en 2018. Le plus grand ensemble est attribué aux détenus de 1848.
Monte-Cristo, et ce qui s’ensuit
Le château doit sa notoriété mondiale à un prisonnier qui n’a jamais existé. Alexandre Dumas y enferme Edmond Dantès, et la fiction a fait ce que deux siècles de garnison n’avaient pas fait : amener du monde.
Des visiteurs non officiels arrivent dès la parution du roman, une quarantaine d’années avant l’ouverture au public, officiellement datée de 1880. Le ministère de la Défense ne cède définitivement le site qu’en 1994.
L’effet se mesure encore. En juillet et août 2024, le château a enregistré une hausse de 43 % de sa fréquentation, que le ministère de la Culture attribue au passage de la flamme olympique et au succès du film tiré du roman.
Ce que l’archéologie a trouvé
Le site a été fouillé récemment. En septembre 2014, en amont de travaux de réfection des sols dont le Centre des monuments nationaux assurait la maîtrise d’ouvrage, le service régional de l’archéologie a prescrit un diagnostic confié à l’Inrap, sous la responsabilité de Françoise Paone.
L’objectif n’était pas de dégager des ruines, mais, selon l’Inrap, de détecter, caractériser et évaluer la conservation des sols historiques, dont la lisibilité est inégale et la topographie ponctuellement marquée par des incohérences, résultant de phénomènes érosifs ou de remblaiement. L’opération a duré trois semaines, et les entrées du château étant trop étroites pour les engins de terrassement, un hélicoptère Super Puma de l’armée de l’air les a déposés sur place.
L’étude des graffiti, menée en 2018, relève de la même logique. Ce ne sont pas des objets enfouis mais des traces en élévation, laissées sur environ quatre cents ans, et le monument attribue le plus grand ensemble aux prisonniers de 1848, pour l’essentiel des ouvriers insurgés.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’île apparaît pour ce qu’elle est : un rocher de 33 125 mètres carrés, 300 mètres de long et 180 de large au plus, largement occupé par le château et son mur d’escarpe. Tout n’y est pas minéral pour autant : la notice de protection recense un jardin du gouverneur et son mur de clôture, et le monument compte près de 400 espèces végétales sur l’archipel, dont l’astragale de Marseille et l’euphorbe sapinette.
La vue donne aussi la distance : le monument situe l’île à trois kilomètres de Marseille, et l’Inrap à quatre kilomètres de l’entrée du Vieux-Port.
Elle situe enfin l’île dans l’archipel du Frioul, dont If est la troisième par la taille, et dans le périmètre du parc national des Calanques, créé par décret du 18 avril 2012, dont le cœur marin couvre 43 500 hectares et le cœur terrestre 8 500 hectares, îles du Frioul comprises.
À voir autour
- Les calanche de Piana : une route taillée dans le granit rose
- L’île Tatihou : un lazaret et une tour de Vauban
- Le fort du Portalet : une prison dans la vallée d’Aspe
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : Inrap, communiqué du 15 septembre 2014 sur le diagnostic archéologique au château d’If, pour l’escale du 23 janvier 1516 et les dates d’édification ; Centre des monuments nationaux, site officiel du monument, pour la chronologie, le rhinocéros, les prisonniers, les graffiti, l’ouverture au public, les dimensions de l’île et le parc national ; base POP du ministère de la Culture pour le classement du 7 juillet 1926 ; ministère de la Culture, jeu de données ouvert Fréquentation des monuments nationaux, pour les chiffres de visite.

