Le trou entre les deux cachots a été percé pour les touristes : le château d’If, forteresse décidée par François Ier en 1516

Le château d'If sur son île, au large de Marseille
Le château d'If, au large de Marseille (Bouches-du-Rhône). Photo : Vlad Mandyev, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au premier étage du château d’If, un trou dans le mur fait passer les visiteurs du cachot d’Edmond Dantès à celui de l’abbé Faria. Il a été percé pour eux. Le gestionnaire du monument l’écrit sur sa propre page : les gardiens du château ont creusé eux-mêmes le fameux tunnel, pour faire rêver les touristes.

L’administratrice du site, Armelle Baduel, l’assume sans détour : « Oui, ce n’était pas réel, mais nous, le ministère de la Culture, on l’a laissée. » Deux autres sources vont dans le même sens, un reportage de franceinfo de juillet 2024, tourné sur place avec elle, et un guide du château cité par le Parc national des Calanques, qui l’attribue aux militaires du dix-neuvième siècle. Toutes deux parlent depuis le site.

En revanche, la date du percement n’est pas établie. Les sources vont du dix-neuvième siècle au début du vingtième, et le guide cité par le Parc emploie lui-même un selon toute vraisemblance qui est sa prudence. Nous n’en donnons donc aucune.

Une forteresse, pas une prison

Car le lieu n’a pas été bâti pour enfermer. Il a été voulu par François Ier lors de son séjour marseillais de janvier 1516, achevé en 1531, et destiné à commander l’entrée du port. Trois fiches institutionnelles concordent sur l’essentiel : la fiche du ministère des Armées donne 1516 pour la décision et 1531 pour l’achèvement, la fiche patrimoine de la Ville de Marseille donne l’ordre de François Ier en 1516, et la notice du ministère de la Culture parle d’une construction sur ordre de François Ier à la fin du premier quart du seizième siècle, sans donner ces deux dates. Le séjour de janvier 1516 est documenté par le Centre des monuments nationaux.

Autrement dit, un ouvrage militaire sur un rocher d’environ trois hectares, à quelques kilomètres du Vieux-Port. Le château lui-même est un carré de vingt-huit mètres de côté sur trois étages, avec trois tours, Saint-Christophe la plus haute, Saint-Jaume et Maugouvert.

A-t-il servi ? Les deux institutions qui se prononcent se contredisent frontalement, et il faut donner les deux. Le ministère des Armées écrit que la portée de ses canons ne dépasse pas les cent cinquante mètres et que l’ouvrage ne remplit pas sa vocation défensive lors du siège de 1536. Le Centre des monuments nationaux écrit qu’il remplit parfaitement sa mission, se révèle dissuasif, et que les galères impériales ont dû rebrousser chemin.

« Oui, ce n’était pas réel, mais nous, le ministère de la Culture, on l’a laissée. » Armelle Baduel, administratrice du château d’If, à franceinfo, le 13 juillet 2024.

Ce que disent vraiment les trois mille cinq cents protestants

Le chiffre revient partout, et il ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Il figure sur une plaque apposée dans la cour en 1953, dont le texte parle de 3 500 protestants condamnés pour cause de religion qui ramèrent sur les galères de Marseille de 1545 à 1750, et précise que plusieurs furent incarcérés au fort Saint-Jean, au fort Saint-Nicolas et à If.

Des galériens donc, et trois établissements. Le plus frappant est que la démonstration vient de la source la plus proche du monument : le Centre des monuments nationaux cite la plaque, relève lui-même dans son texte que la commémoration est géographiquement plus large qu’If même, puis resserre le chiffre sur le château dans son propre résumé.

Des détenus réels, il y en eut. Le chevalier Anselme en 1580, Jean-Baptiste Chataud, capitaine du Grand-Saint-Antoine dont la cargaison apporta la peste de 1720, incarcéré de 1720 à 1723, Mirabeau en 1774 et 1775, et le protestant Jean Serres, dont le témoignage d’août 1709 sur le cul de tour nous est parvenu. Le ministère des Armées écrit en revanche noir sur blanc que le Masque de fer et Sade n’y ont jamais été incarcérés.

ÉlémentCe que disent les sourcesAttribution
Commandeséjour de François Ier en janvier 1516, achevé en 1531Centre des monuments nationaux pour le séjour, ministère des Armées pour 1516 et 1531
Prison d’Étatdès 1580 pour la Ville de Marseille, fin du dix-septième siècle pour les Arméesdeux siècles d’écart
Le troupercé par les gardiens, date non établiele gestionnaire lui-même
Classementclassé le 7 juillet 1926, inscrit le 6 août 2021notice PA00081333
Dimensions de l’île33 125 mètres carrés, 180 mètres sur 300Centre des monuments nationaux
Fréquentation116 299 visiteurs en 2024 selon le gestionnaire, rapporté par un tiers, 101 190 en 2022données ouvertes pour 2022
Sur la qualification de prison d’État, deux institutions donnent des dates séparées de deux siècles : nous les attribuons plutôt que de trancher.

Reprotégé en 2021 jusqu’aux batteries allemandes

La protection a connu un épisode récent et peu repris. Au classement du 7 juillet 1926 s’ajoute une inscription par arrêté du 6 août 2021, qui protège nommément les batteries allemandes et les murs parados des deux guerres mondiales, le bâtiment Vauban, les anciennes casernes devenues accueil et restaurant, et la citerne dite neuve.

L’export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices, permet de mesurer ce que cela représente à l’échelle de l’archipel : le Frioul ne compte que deux immeubles protégés, le château d’If et l’ancien hôpital Caroline sur Ratonneau, inscrit le 5 août 1980. Deux notices pour tout un archipel.

Un chiffre que nous ne publions pas : la hauteur de vingt-deux mètres attribuée aux tours circule sur des pages qui remontent toutes à une même origine probable. Aucune institution ne la donne, et nous ne la reprenons pas.

L’île est par ailleurs en cœur de Parc national depuis le 18 avril 2012, et c’est l’autorité compétente qui l’écrit, titrant sa page un îlot en cœur de Parc national. Le cœur terrestre couvre 8 500 hectares, le cœur marin 43 500. Les remparts restaurés de mars 2019 à octobre 2021 ont reçu des gîtes en tuiles pour le phyllodactyle d’Europe, un petit gecko protégé.

Reste l’image, et elle est simple. Vu d’en haut, le château d’If est un dé de pierre posé sur un caillou blanc, à portée de vue du Vieux-Port. C’est cette proximité visible qui a fait de lui une prison imaginaire efficace : on le voit depuis la ville, et depuis lui on voit la ville. Dumas n’a eu qu’à s’en servir.

Un mot enfin sur la prudence qu’impose ce dossier. Le site du gestionnaire se contredit sur ses propres dates médiévales, donnant le sac de Marseille tantôt en 1423 tantôt en 1414, et le rattachement au domaine royal tantôt en 1481 tantôt en 1487. Une date isolée prise sur cette page ne peut donc pas être tenue pour établie, et nous n’en reprenons aucune sans recoupement.

Sources : fiche Chemins de mémoire du ministère des Armées, lue dans la capture d’archive du 9 novembre 2024, le domaine ne répondant pas ; fiche patrimoine de la Ville de Marseille, également lue en capture, la page étant rendue en JavaScript ; notice PA00081333 de l’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture ; pages du Centre des monuments nationaux, gestionnaire du site ; Parc national des Calanques ; jeux de données de fréquentation du Centre des monuments nationaux et du ministère de la Culture sur la plateforme nationale ; reportage de franceinfo du 13 juillet 2024. Le chiffre de 2024 provient du gestionnaire mais rapporté par un tiers, et il est signalé comme tel.

Questions fréquentes

Le cachot de Dantès est-il authentique ?

Non, et c'est le gestionnaire du monument qui le dit. Le Centre des monuments nationaux écrit que les gardiens du château ont creusé eux-mêmes le fameux tunnel pour faire rêver les touristes. L'administratrice du site l'assume publiquement : oui, ce n'était pas réel, et le ministère de la Culture l'a laissée. Deux autres sources vont dans le même sens, un reportage de franceinfo de juillet 2024 et un guide du château cité par le Parc national des Calanques, mais toutes deux parlent depuis le site. En revanche la date du percement n'est pas établie, les sources allant du dix-neuvième siècle au début du vingtième.

Trois mille cinq cents protestants y ont-ils été enfermés ?

Le chiffre existe, mais il ne dit pas cela. Il figure sur une plaque apposée dans la cour en 1953, dont le texte parle de 3 500 protestants condamnés pour cause de religion qui ramèrent sur les galères de Marseille de 1545 à 1750, et précise que plusieurs furent incarcérés au fort Saint-Jean, au fort Saint-Nicolas et à If. Trois établissements, et des galériens. Le Centre des monuments nationaux cite la plaque et relève lui-même que la commémoration est géographiquement plus large qu'If, avant de resserrer le chiffre sur le château dans son propre résumé.

Le château a-t-il servi à quelque chose militairement ?

Les deux institutions qui s'expriment se contredisent, et nous donnons les deux. Le ministère des Armées écrit que la portée de ses canons ne dépasse pas les cent cinquante mètres et que l'ouvrage ne remplit pas sa vocation défensive lors du siège de Marseille en 1536. Le Centre des monuments nationaux écrit au contraire qu'il remplit parfaitement sa mission, se révèle dissuasif, et que les galères impériales ont dû rebrousser chemin.

Qui y a réellement été détenu ?

Le chevalier Anselme en 1580, Jean-Baptiste Chataud, capitaine du Grand-Saint-Antoine, de 1720 à 1723, Mirabeau en 1774 et 1775, et des prisonniers protestants dont Jean Serres, dont le témoignage d'août 1709 sur le cul de tour a été conservé. Le ministère des Armées écrit noir sur blanc que le Masque de fer et Sade n'y ont jamais été incarcérés. Quant à Kléber, c'est sa dépouille qui a séjourné là, non sa personne.

Quelle est sa protection, et combien de visiteurs ?

Classé monument historique par arrêté du 7 juillet 1926, puis inscrit par arrêté du 6 août 2021, lequel protège nommément les batteries allemandes et les murs parados des deux guerres mondiales, le bâtiment Vauban, les anciennes casernes et la citerne neuve. Côté fréquentation, les données ouvertes donnent 111 907 visiteurs en 2018, 106 084 en 2019 et 101 190 en 2022, et le Centre des monuments nationaux, cité par The Art Newspaper, 116 299 en 2024. Le chiffre rond de cent mille par an, souvent répété, n'est daté par aucune des sources qui l'emploient.
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