Silvacane est classée depuis la liste de 1840, un siècle avant que l’État n’en possède tous les bâtiments

Le cloître de l'abbaye de Silvacane, ses arcades et le jardin de lavande au centre
L'abbaye de Silvacane, à La Roque-d'Anthéron. Photo : René Hourdry, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

L’État rachète l’église de Silvacane en 1846. Il attend 1945 pour acheter le reste de l’abbaye. Entre les deux achats, un siècle, et une exploitation agricole installée dans le monastère.

L’abbaye cistercienne se trouve à La Roque-d’Anthéron, dans les Bouches-du-Rhône, au bord de la Durance. Elle appartient aujourd’hui à la commune.

Un siècle entre deux achats

Le site officiel de l’abbaye, géré par la commune, raconte la séquence sans fard : déclarée bien national à la Révolution, l’abbaye est transformée en exploitation agricole, l’église est rachetée par l’État en 1846, l’ensemble acquis en 1945.

Aucune source consultée n’explique ce décalage. Ce qui est établi est la séquence elle-même : l’église rachetée en 1846 puis restaurée par Revoil et Formigé, l’ensemble acquis seulement en 1945, et entre les deux une exploitation agricole installée dans le monastère.

Les architectes des monuments historiques Revoil puis Formigé restaurent l’église achetée. Le cloître, la salle capitulaire, le réfectoire et le dortoir attendront près de cent ans de plus pour entrer dans le domaine public.

DateÉvénementPortée
1144fondationmoines venus de Morimond, accord avec la famille des Baux
1175construction de l’égliseentreprise par Bertrand des Baux
1455rattachement au chapitre d’Aixfin de la vie monastique
1742église désaffectéeau profit de celle du village
1840classementliste de 1840, la première liste française
1846achat de l’église par l’Étatrestaurée par Revoil puis Formigé
1945achat de l’ensembleun siècle après l’église
2008transfert à la communeconvention signée le 9 juin
Les dates de Silvacane, d’après le gestionnaire et la notice du ministère de la Culture.

Une variante existe sur la date de l’achat de l’église : 1845 chez le comité régional du tourisme et à la mairie, 1846 sur le site de l’abbaye. Nous retenons la date du gestionnaire actuel du monument.

Protégée un siècle avant d’être achetée

Le point qui surprend le plus est ailleurs. L’abbaye est classée monument historique par la liste de 1840, soit six ans avant que l’État n’achète son église et plus d’un siècle avant qu’il n’acquière le reste.

Cette liste de 1840 est la première de l’histoire administrative française, établie sous l’impulsion de Prosper Mérimée alors inspecteur général des monuments historiques. Y figurer signifie avoir été repéré dans le premier inventaire national.

La confusion est fréquente et il faut la lever : plusieurs publications présentent 1945, voire 1846, comme la date de protection de Silvacane. Ce sont des dates d’achat. Le classement, lui, est de 1840.

Protégée en 1840, église achetée en 1846, abbaye entière achetée en 1945 : trois dates qu’on confond souvent.

Une architecture sans décor, par principe

L’abbatiale suit un plan en croix latine tournée vers l’est, avec une nef centrale, deux bas-côtés et un transept dont les bras portent des chapelles à chevet plat. Les voûtes en berceau brisé descendent jusqu’aux arcades médianes.

La croisée du transept est couverte, selon le gestionnaire du monument, d’une des premières croisées d’ogives de Provence méridionale, qui marque une évolution du style roman vers le gothique.

Le décor, lui, est volontairement maigre. Il se réduit aux volumes de la pierre et au thème de la feuille d’eau sur les chapiteaux : rien ne doit détourner le moine de la prière, et ce dépouillement est une règle, pas une économie.

Le gestionnaire du monument attribue aux voûtes en berceau brisé une acoustique qu’il qualifie d’incomparable et signale que des festivals de musique y sont programmés. Le Festival international de piano de La Roque-d’Anthéron, lui, ne joue pas dans l’abbatiale mais dans le cloître, scène de 332 places selon sa brochure.

Trois sœurs, plutôt cousines : l’expression « les trois sœurs cisterciennes de Provence » désigne Silvacane, Sénanque et Le Thoronet, et elle est employée par le comité régional du tourisme comme par le titre d’un ouvrage d’Alain Erlande-Brandenburg paru en 2000. La généalogie monastique est pourtant moins simple : Silvacane est fille de Morimond, donc petite-fille de Cîteaux, tandis que Sénanque et Le Thoronet sont filles de l’abbaye de Mazan, qui relève d’une autre branche de l’ordre. Les sources consultées ne s’accordent pas sur la suite de cette filiation, et nous ne la précisons donc pas. Elles sont contemporaines et provençales, pas sœurs au sens de l’ordre.

Mille ans d’usages successifs

Le XIIe et le XIIIe siècle sont l’âge d’or. Silvacane fonde l’abbaye de Valsaintes, dans le diocèse d’Apt, et exploite cinq granges tenues par les frères convers, ces moines sans vœux voués au travail manuel.

Le déclin s’amorce à la fin du XIIIe siècle : invasion par les bénédictins de Montmajour, peste, discordes civiles, guerre de Cent Ans. Le site officiel ajoute une cause inattendue, l’imprimerie, qui retire aux moines leur rôle de copistes.

En 1455 l’abbaye est rattachée au chapitre de la cathédrale d’Aix-en-Provence, puis devient l’église paroissiale de La Roque-d’Anthéron à la création du village en 1513. Protestants et catholiques l’occupent tour à tour, et elle finit en carrière de pierres.

La boucle se ferme en 2008 : la commune, dont l’abbaye fut l’église paroissiale, en devient propriétaire. Elle y programme des expositions, des concerts et des conférences.

Ce que les fouilles ont rendu visitable

Les salles que l’on parcourt aujourd’hui ne sont pas revenues d’elles-mêmes. Des campagnes de fouilles menées dans la seconde moitié du XXe siècle ont permis de retrouver l’emplacement des bâtiments annexes et d’entreprendre la restauration des salles, aujourd’hui toutes ouvertes.

Le dortoir est la seule pièce située à l’étage. On y accède par un escalier pris dans le bras nord du transept, et les moines y dormaient sur de simples paillasses reposant directement sur le sol, dans une vaste salle voûtée en berceau brisé.

Le cloître déploie quatre galeries voûtées en berceau. La salle capitulaire, où la communauté se réunissait, est couverte de voûtes sur croisée d’ogives et son sol est plus bas que celui du cloître, si bien qu’on y descend de quelques marches.

Le chauffoir, ou salle des moines, est la seule pièce dotée d’une cheminée. Le gestionnaire précise que c’est là que s’effectuaient la copie des manuscrits et les travaux de couture, et que le cellier, situé en dessous, servait de réserve et de stockage.

Une création contemporaine s’est ajoutée à cet ensemble. En 2001, dans le cadre d’une commande publique, l’artiste Sarkis a réalisé les vitraux, les chaises et la barre de cristal de la chaire de lecteur du réfectoire.

Sur la fin de ces campagnes, les sources institutionnelles divergent d’une décennie : 1998 selon le site de l’abbaye, 1988 selon le comité régional du tourisme. Retenons la formule prudente de la seconde moitié du XXe siècle.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : site officiel de l’abbaye de Silvacane, géré par la commune de La Roque-d’Anthéron, pour les achats de 1846 et 1945, la fondation, la chronologie et l’architecture ; base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA00081416, pour le classement par la liste de 1840 et la convention de transfert du 9 juin 2008 ; comité régional du tourisme Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Questions fréquentes

Pourquoi deux achats séparés par un siècle ?

Aucune source consultée ne donne la raison de cet écart. Ce que dit le gestionnaire du monument : déclarée bien national à la Révolution, l'abbaye est transformée en exploitation agricole, l'église est rachetée par l'État en 1846 et restaurée par Revoil puis Formigé, et l'ensemble n'est acquis par l'État qu'en 1945.

Quand l'abbaye a-t-elle été protégée ?

En 1840, bien avant les deux achats. Elle figure sur la liste de 1840, la première liste de monuments historiques établie en France sous l'impulsion de Prosper Mérimée. Plusieurs sources écrivent 1945 ou 1846 comme date de protection : ce sont les dates d'achat, pas de classement.

À qui appartient l'abbaye aujourd'hui ?

À la commune de La Roque-d'Anthéron. Le site officiel donne janvier 2008, la notice du ministère de la Culture précise que le transfert s'est fait sous convention signée le 9 juin 2008. L'abbaye n'est donc plus un monument national.

Quand a-t-elle été fondée ?

Dès 1144, quand des moines venus de l'abbaye de Morimond s'entendent avec la famille des Baux pour s'installer sur un lieu appelé Silva Cana, la forêt de roseaux. Bertrand des Baux entreprend la construction de l'église en 1175.

Qu'est-ce que les trois sœurs cisterciennes de Provence ?

Silvacane, Sénanque à Gordes et Le Thoronet dans le Var. L'expression est employée par le comité régional du tourisme et par la documentation du ministère. Elle est commode plus qu'exacte : Silvacane est fille de Morimond, tandis que Sénanque et Le Thoronet sont filles de l'abbaye de Mazan, qui relève d'une autre branche de l'ordre. Cousines serait plus juste que sœurs.

Que peut-on visiter ?

L'abbatiale, le cloître à quatre galeries, la salle capitulaire, le réfectoire, le chauffoir et le dortoir, seule pièce à l'étage. Toutes les salles sont ouvertes, grâce aux campagnes de fouilles menées dans la seconde moitié du XXe siècle qui ont permis de retrouver l'emplacement des bâtiments annexes.

Combien de visiteurs par an ?

Le chiffre n'existe pas publiquement. Depuis 2008 l'abbaye n'est plus un monument national et ne figure donc plus dans les statistiques du Centre des monuments nationaux ; aucun bilan de fréquentation n'a pris le relais.
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