La chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon a été vendue en dix-sept lots aux enchères, en juillet 1794

Les bâtiments et les cloîtres de la chartreuse du Val-de-Bénédiction, à Villeneuve-lès-Avignon
La chartreuse du Val-de-Bénédiction, à Villeneuve-lès-Avignon, dans le Gard. Photo : Calips, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Le 19 juillet 1794, à Beaucaire, un monastère part aux enchères en dix-sept lots. Il faudra ensuite près de trois quarts de siècle à l’État pour le racheter, parcelle par parcelle, à quelque trois cents propriétaires.

La chartreuse du Val-de-Bénédiction se trouve à Villeneuve-lès-Avignon, dans le Gard, sur l’autre rive du Rhône que le palais des papes d’Avignon. Son gestionnaire écrit que ses trois cloîtres en ont fait la plus vaste chartreuse de France.

Une fondation papale en quatre temps

Étienne Aubert est élu pape sous le nom d’Innocent VI en 1352. Il décide dès son élection d’installer une chartreuse à Villeneuve, sur un terrain qu’il avait acquis par échange à l’abbaye Saint-André, alors qu’il était cardinal depuis 1342.

La suite se compte en quatre dates qu’il ne faut pas confondre : l’élection en 1352, la donation des terres à l’ordre en 1353, la bulle de fondation en 1356 et la consécration de l’église en 1358. Les fiches touristiques retiennent l’une ou l’autre, ce qui explique les divergences.

La communauté créée par la bulle de 1356 comprend douze conventuels, religieux de chœur et prêtres ordonnés, et un prieur élu. Après l’incendie du palais du pape en 1365, son neveu Pierre Selva de Monteruc, surnommé le second fondateur, la porte à vingt-quatre pères.

ÉlémentDateCe qui se passe
élection d’Innocent VI1352il décide d’installer une chartreuse
bulle de fondation1356l’église est consacrée en 1358
mort d’Innocent VI12 septembre 1362inhumé le 22 novembre
suppression des ordres religieux14 février 1790les moines partent fin 1792
vente comme bien national19 juillet 1794dix-sept lots, aux enchères à Beaucaire
rapport de Jules Formigé1909point de départ du rachat par l’État
création du CIRCA1973le CIRCA devient le CNES en 1991
La chartreuse en repères.

Dix-sept lots

La fin du monastère tient en trois dates. Les ordres religieux sont supprimés le 14 février 1790, les moines partent fin 1792, et le 19 juillet 1794 l’ensemble est vendu aux enchères à Beaucaire, divisé en dix-sept lots.

C’est ce découpage qui fait la singularité du cas. Le gestionnaire écrit que la chartreuse, vendue par lots, a été réinvestie par les habitants de Villeneuve : les cellules sont devenues des logements, et l’ensemble un quartier de la ville.

Le gestionnaire résume le XIXe siècle comme une période de déclassement : la chartreuse devient alors un quartier, plus ou moins mal famé, de Villeneuve. Les huit mille cinq cents volumes de la bibliothèque, le médailler et les autres richesses sont dispersés et, pour la majorité, disparaissent.

Mérimée, en 1834, trouve le tombeau du pape entouré de tonneaux et de troncs d’oliviers.

Le tombeau d’un pape dans un débarras

Innocent VI avait prévu sa sépulture. En 1360, il fait édifier une chapelle au sud de l’église ; il meurt le 12 septembre 1362 et y est inhumé le 22 novembre de la même année.

Le tombeau est recensé en 1798 parmi les biens de Villeneuve méritant protection, ce qui ne l’empêche pas de finir dans un local de stockage. Mérimée le redécouvre le 11 septembre 1834, et sa description est citée par le site officiel : des tonneaux, des troncs d’oliviers, des échelles énormes sont entassés autour.

Le retour n’a lieu qu’en 1959, plus d’un siècle après : le gestionnaire écrit qu’Innocent VI retrouve alors la quiétude de sa chapelle dans l’église.

Racheter une ville dans une ville : le rachat par l’État part du rapport que l’architecte Jules Formigé remet en 1909 à la Commission des monuments historiques. Il faudra ensuite acquérir parcelle par parcelle, auprès de quelque trois cents propriétaires privés, sur près de trois quarts de siècle. C’est une opération foncière autant qu’une restauration.

Trois cloîtres et une chapelle peinte

L’ensemble s’organise autour de trois cloîtres : le grand cloître du cimetière, où les moines ont été enterrés jusqu’à la Révolution, le petit cloître du chapitre, dit cloître du colloque, et le cloître Saint-Jean, ou cloître supérieur, édifié autour de 1372 pour loger les nouvelles cellules. S’y ajoute une cour hors clôture, inscrite en 1936 comme le cloître du cimetière et le cloître Saint-Jean.

La pièce la plus connue est la chapelle privée du pape, dite chapelle des fresques, décorée par Matteo Giovannetti, peintre né à Viterbe et rattaché par le gestionnaire à l’école de Sienne, auteur des fresques du palais des papes d’Avignon. Le livret officiel précise que cette attribution repose sur une analyse stylistique, faute de preuve écrite : c’est une prudence que les brochures oublient souvent.

Une chartreuse n’est pas une abbaye ordinaire. Le gestionnaire décrit des pères qui passent l’essentiel de leur temps dans leur cellule, une maisonnette de trois pièces sur deux niveaux avec son jardin privatif, où ils dorment, mangent, travaillent et prient, la prière occupant six à sept heures par jour. La Règle ne prévoit de vie commune que pour trois offices chantés, un repas pris en silence au réfectoire le dimanche et une promenade hebdomadaire. Le plan en découle : des cellules individuelles distribuées autour des cloîtres.

La protection a suivi le même rythme fragmenté que le rachat. Elle s’échelonne de 1862 à 1939, par classements et inscriptions successifs, ce qui explique qu’on lise parfois que la chartreuse serait simplement inscrite : c’est faux par omission.

Ce que le lieu est devenu

La chartreuse n’est pas redevenue un monastère. Elle abrite depuis 1973 un centre de création, le CIRCA, devenu en 1991 le CNES, Centre national des écritures du spectacle. Le tinel, salle de consistoire d’Innocent VI reconvertie en réfectoire des moines, sert aujourd’hui de salle de spectacle.

Cette destination a été voulue comme telle. Le gestionnaire rappelle que la proposition de créer le CIRCA, retenue par le cabinet du ministre des Affaires culturelles Jacques Duhamel, visait à faire du lieu une Villa Médicis à la française. La Chartreuse est ainsi devenue le premier centre culturel de rencontre en France, matrice d’un réseau qui compte aujourd’hui plus de cinquante membres.

Le gestionnaire ne publie pas de chiffre de fréquentation annuelle. Il indique accueillir près de soixante résidences d’auteurs ou de compagnies par an, et ses Rencontres d’été, dont l’édition de 2026 est la cinquante-troisième, ouvrent le monument au public chaque été.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’emprise surprend. Ce n’est pas un bâtiment mais un quartier entier, avec ses rues intérieures, ses cours successives et ses jardins, inséré dans le tissu urbain de Villeneuve sans rupture visible.

La vue donne aussi la mesure du découpage de 1794. Chaque maison de moine formait une unité à part entière : le gestionnaire décrit des cellules de trois pièces sur deux niveaux, précédées d’un petit sas appelé l’Ave Maria, avec un escalier menant à un balcon couvert et au jardin privatif.

Elle situe enfin la chartreuse face à Avignon. Le gestionnaire souligne que les chartreuses s’établissaient presque toutes hors des villes et que celle de Villeneuve fait exception : elle est urbaine, et son histoire est inséparable de la papauté d’Avignon. Innocent VI l’a fondée sur les terres et le palais qu’il possédait là du temps où il était cardinal.

À voir autour

  • Sénanque : une abbaye au fond de son vallon
  • Montmajour : une abbaye sur son rocher
  • Noirlac : une abbaye devenue fabrique de porcelaine

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : chartreuse du Val-de-Bénédiction, site officiel du gestionnaire, pour la fondation, la vente de 1794, le rachat par l’État et le tombeau d’Innocent VI ; base POP du ministère de la Culture, notice PA00103303, pour les protections échelonnées de 1862 à 1939 ; livret de visite officiel pour l’attribution des fresques à Matteo Giovannetti.

Questions fréquentes

Qui a fondé la chartreuse ?

Le pape Innocent VI, et il faut distinguer quatre dates : son élection en 1352, la donation des terres à l'ordre en 1353, la bulle de fondation en 1356 et la consécration de l'église en 1358. Étienne Aubert, nommé cardinal en 1342, avait acquis par échange une aire à battre appartenant à l'abbaye Saint-André.

Comment a-t-elle été vendue ?

Déclarée bien national, elle a été divisée en dix-sept lots et vendue aux enchères à Beaucaire le 19 juillet 1794. Les bâtiments monastiques sont alors devenus des logements, et le monastère un quartier de Villeneuve.

Comment l'État l'a-t-il récupérée ?

Parcelle par parcelle, auprès de quelque trois cents propriétaires privés, et sur près de trois quarts de siècle. Le point de départ est le rapport que l'architecte Jules Formigé remet en 1909 à la Commission des monuments historiques.

Combien y avait-il de moines ?

Treize maisons de moines au départ. Après l'incendie du palais d'Innocent VI en 1365, son neveu Pierre Selva de Monteruc, surnommé le second fondateur, porte la communauté à vingt-quatre pères. Le chiffre de quarante cellules, souvent cité, ne vient pas des sources officielles.

Qu'est devenu le tombeau du pape ?

Il a voyagé. Innocent VI meurt le 12 septembre 1362 et est inhumé le 22 novembre de la même année dans la chapelle qu'il avait fait édifier. Mérimée le redécouvre le 11 septembre 1834 dans un état lamentable, entouré de tonneaux, de troncs d'oliviers et d'échelles. Le monument ne retrouve sa chapelle dans l'église qu'en 1959.

Qu'est-ce que la chapelle des fresques ?

La chapelle privée du pape, décorée par Matteo Giovannetti, peintre né à Viterbe et rattaché à l'école de Sienne, auteur des fresques du palais des papes d'Avignon. Le livret officiel précise que cette attribution repose sur une analyse stylistique, faute de preuve écrite.

Que fait-on du lieu aujourd'hui ?

C'est un centre de création. Le CIRCA, Centre international de recherche, de création et d'animation, y est créé en 1973 ; il devient en 1991 le CNES, Centre national des écritures du spectacle, qui accueille près de soixante résidences par an. Le tinel, ancienne salle de consistoire devenue réfectoire des moines, sert aujourd'hui de salle de spectacle.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut