Le 19 juillet 1794, à Beaucaire, un monastère part aux enchères en dix-sept lots. Il faudra ensuite près de trois quarts de siècle à l’État pour le racheter, parcelle par parcelle, à quelque trois cents propriétaires.
La chartreuse du Val-de-Bénédiction se trouve à Villeneuve-lès-Avignon, dans le Gard, sur l’autre rive du Rhône que le palais des papes d’Avignon. Son gestionnaire écrit que ses trois cloîtres en ont fait la plus vaste chartreuse de France.
Une fondation papale en quatre temps
Étienne Aubert est élu pape sous le nom d’Innocent VI en 1352. Il décide dès son élection d’installer une chartreuse à Villeneuve, sur un terrain qu’il avait acquis par échange à l’abbaye Saint-André, alors qu’il était cardinal depuis 1342.
La suite se compte en quatre dates qu’il ne faut pas confondre : l’élection en 1352, la donation des terres à l’ordre en 1353, la bulle de fondation en 1356 et la consécration de l’église en 1358. Les fiches touristiques retiennent l’une ou l’autre, ce qui explique les divergences.
La communauté créée par la bulle de 1356 comprend douze conventuels, religieux de chœur et prêtres ordonnés, et un prieur élu. Après l’incendie du palais du pape en 1365, son neveu Pierre Selva de Monteruc, surnommé le second fondateur, la porte à vingt-quatre pères.
| Élément | Date | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| élection d’Innocent VI | 1352 | il décide d’installer une chartreuse |
| bulle de fondation | 1356 | l’église est consacrée en 1358 |
| mort d’Innocent VI | 12 septembre 1362 | inhumé le 22 novembre |
| suppression des ordres religieux | 14 février 1790 | les moines partent fin 1792 |
| vente comme bien national | 19 juillet 1794 | dix-sept lots, aux enchères à Beaucaire |
| rapport de Jules Formigé | 1909 | point de départ du rachat par l’État |
| création du CIRCA | 1973 | le CIRCA devient le CNES en 1991 |
Dix-sept lots
La fin du monastère tient en trois dates. Les ordres religieux sont supprimés le 14 février 1790, les moines partent fin 1792, et le 19 juillet 1794 l’ensemble est vendu aux enchères à Beaucaire, divisé en dix-sept lots.
C’est ce découpage qui fait la singularité du cas. Le gestionnaire écrit que la chartreuse, vendue par lots, a été réinvestie par les habitants de Villeneuve : les cellules sont devenues des logements, et l’ensemble un quartier de la ville.
Le gestionnaire résume le XIXe siècle comme une période de déclassement : la chartreuse devient alors un quartier, plus ou moins mal famé, de Villeneuve. Les huit mille cinq cents volumes de la bibliothèque, le médailler et les autres richesses sont dispersés et, pour la majorité, disparaissent.
Mérimée, en 1834, trouve le tombeau du pape entouré de tonneaux et de troncs d’oliviers.
Le tombeau d’un pape dans un débarras
Innocent VI avait prévu sa sépulture. En 1360, il fait édifier une chapelle au sud de l’église ; il meurt le 12 septembre 1362 et y est inhumé le 22 novembre de la même année.
Le tombeau est recensé en 1798 parmi les biens de Villeneuve méritant protection, ce qui ne l’empêche pas de finir dans un local de stockage. Mérimée le redécouvre le 11 septembre 1834, et sa description est citée par le site officiel : des tonneaux, des troncs d’oliviers, des échelles énormes sont entassés autour.
Le retour n’a lieu qu’en 1959, plus d’un siècle après : le gestionnaire écrit qu’Innocent VI retrouve alors la quiétude de sa chapelle dans l’église.
Racheter une ville dans une ville : le rachat par l’État part du rapport que l’architecte Jules Formigé remet en 1909 à la Commission des monuments historiques. Il faudra ensuite acquérir parcelle par parcelle, auprès de quelque trois cents propriétaires privés, sur près de trois quarts de siècle. C’est une opération foncière autant qu’une restauration.
Trois cloîtres et une chapelle peinte
L’ensemble s’organise autour de trois cloîtres : le grand cloître du cimetière, où les moines ont été enterrés jusqu’à la Révolution, le petit cloître du chapitre, dit cloître du colloque, et le cloître Saint-Jean, ou cloître supérieur, édifié autour de 1372 pour loger les nouvelles cellules. S’y ajoute une cour hors clôture, inscrite en 1936 comme le cloître du cimetière et le cloître Saint-Jean.
La pièce la plus connue est la chapelle privée du pape, dite chapelle des fresques, décorée par Matteo Giovannetti, peintre né à Viterbe et rattaché par le gestionnaire à l’école de Sienne, auteur des fresques du palais des papes d’Avignon. Le livret officiel précise que cette attribution repose sur une analyse stylistique, faute de preuve écrite : c’est une prudence que les brochures oublient souvent.
Une chartreuse n’est pas une abbaye ordinaire. Le gestionnaire décrit des pères qui passent l’essentiel de leur temps dans leur cellule, une maisonnette de trois pièces sur deux niveaux avec son jardin privatif, où ils dorment, mangent, travaillent et prient, la prière occupant six à sept heures par jour. La Règle ne prévoit de vie commune que pour trois offices chantés, un repas pris en silence au réfectoire le dimanche et une promenade hebdomadaire. Le plan en découle : des cellules individuelles distribuées autour des cloîtres.
La protection a suivi le même rythme fragmenté que le rachat. Elle s’échelonne de 1862 à 1939, par classements et inscriptions successifs, ce qui explique qu’on lise parfois que la chartreuse serait simplement inscrite : c’est faux par omission.
Ce que le lieu est devenu
La chartreuse n’est pas redevenue un monastère. Elle abrite depuis 1973 un centre de création, le CIRCA, devenu en 1991 le CNES, Centre national des écritures du spectacle. Le tinel, salle de consistoire d’Innocent VI reconvertie en réfectoire des moines, sert aujourd’hui de salle de spectacle.
Cette destination a été voulue comme telle. Le gestionnaire rappelle que la proposition de créer le CIRCA, retenue par le cabinet du ministre des Affaires culturelles Jacques Duhamel, visait à faire du lieu une Villa Médicis à la française. La Chartreuse est ainsi devenue le premier centre culturel de rencontre en France, matrice d’un réseau qui compte aujourd’hui plus de cinquante membres.
Le gestionnaire ne publie pas de chiffre de fréquentation annuelle. Il indique accueillir près de soixante résidences d’auteurs ou de compagnies par an, et ses Rencontres d’été, dont l’édition de 2026 est la cinquante-troisième, ouvrent le monument au public chaque été.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’emprise surprend. Ce n’est pas un bâtiment mais un quartier entier, avec ses rues intérieures, ses cours successives et ses jardins, inséré dans le tissu urbain de Villeneuve sans rupture visible.
La vue donne aussi la mesure du découpage de 1794. Chaque maison de moine formait une unité à part entière : le gestionnaire décrit des cellules de trois pièces sur deux niveaux, précédées d’un petit sas appelé l’Ave Maria, avec un escalier menant à un balcon couvert et au jardin privatif.
Elle situe enfin la chartreuse face à Avignon. Le gestionnaire souligne que les chartreuses s’établissaient presque toutes hors des villes et que celle de Villeneuve fait exception : elle est urbaine, et son histoire est inséparable de la papauté d’Avignon. Innocent VI l’a fondée sur les terres et le palais qu’il possédait là du temps où il était cardinal.
À voir autour
- Sénanque : une abbaye au fond de son vallon
- Montmajour : une abbaye sur son rocher
- Noirlac : une abbaye devenue fabrique de porcelaine
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : chartreuse du Val-de-Bénédiction, site officiel du gestionnaire, pour la fondation, la vente de 1794, le rachat par l’État et le tombeau d’Innocent VI ; base POP du ministère de la Culture, notice PA00103303, pour les protections échelonnées de 1862 à 1939 ; livret de visite officiel pour l’attribution des fresques à Matteo Giovannetti.

