Tout le monde sait que le pont d’Avignon avait vingt-deux arches. Un mémoire de recherche écrit que ce nombre n’est pas établi : l’incertitude tourne autour de vingt ou vingt et une piles, soit vingt et une ou vingt-deux arches.
La phrase est d’un mémoire mené dans le cadre d’un programme national de recherche, révisé en juillet 2013, et elle est sans ambiguïté : le nombre de piles du pont d’Avignon n’est pas une donnée incontestée, et l’incertitude tourne autour de vingt ou vingt et une piles. Un ouvrage universitaire de 2021 écrit de son côté environ vingt-deux arches, avec le mot environ. Le chiffre de vingt-deux est, lui, annoncé sans précaution par l’exploitant du site et par la page de valorisation de l’Agence nationale de la recherche, tandis que l’article de revue de 2013 écrit que le pont comptait vraisemblablement entre dix-sept et vingt-quatre arches.
Pourquoi personne ne tombe d’accord
Les comptages anciens se contredisent entre eux, et c’est là l’origine du désordre. Un voyageur de 1495 en compte vingt-trois. Un autre, en 1596, écrit vingt-deux et demie. Les ingénieurs du Roi en voient vingt piles en 1685, soit vingt et une arches. Viollet-le-Duc en donne dix-huit, dans un pont théorique dont Marié a relevé, selon Berthelot, les caractéristiques invraisemblables.
S’ajoute un piège de vocabulaire qui fabrique à lui seul de faux désaccords : piles et arches ne se comptent pas de la même façon. Un pont de n piles entre deux culées porte n plus une arches. Comparer un chiffre de piles à un chiffre d’arches sans le dire, c’est inventer une contradiction là où il y a peut-être accord.
Et le document qui fait juridiquement foi ne tranche rien. Dans l’export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices, la notice du pont ne porte aucune dimension et aucun nombre d’arches. La notice, qui reprend les termes de l’acte de protection, ne les compte pas.
Les quatre attestations anciennes de la phrase, de 1504 à 1870, portent toutes sur le pont, ou sus le pont.
Dansait-on vraiment sous le pont ?
Reste l’explication que tout le monde connaît : si la chanson dit qu’on y danse, ce serait parce qu’on dansait en réalité sous le pont, sur l’île de la Barthelasse. C’est l’une de ces corrections qui circulent si bien qu’on les prend pour de l’érudition.
Elle n’est établie par rien. Dans les corpus interrogés, aucune source savante ne la porte, et nous n’avons trouvé aucun document d’époque qui l’appuie. Les seules reprises que nous ayons rencontrées sont le commentaire audioguidé de l’exploitant, dont il est question plus bas, et un fichier scolaire coopératif de l’ICEM-Freinet de l’année 1959-1960, qui l’énonce sans source. Les deux références avancées par une encyclopédie collaborative sont une banque d’images et un blog qui écrit qu’on le croit.
Surtout, les quatre attestations anciennes de la phrase, de l’imprimé de 1504 jusqu’à 1870, portent toutes sur ou sus. Nous n’en avons trouvé aucune qui dise sous. Et le site de l’exploitant ne reprend même pas l’explication : c’est son commentaire audioguidé qui la porte, sans source.
La chronologie que ce même exploitant publie sur la chanson est d’ailleurs fausse sur trois points vérifiables. L’ouvrage de 1853, Le Sourd ou l’Auberge pleine, est un opéra-comique en trois actes d’Adolphe Adam, créé à l’Opéra-Comique le 2 février, et non une opérette (le mot du commentaire audioguidé : le site, lui, écrit « une pièce de théâtre »). La seconde œuvre s’appelle Le Pont d’Avignon et date du 3 septembre 1878 aux Bouffes-Parisiens, non de 1856, date qui découle du « trois ans plus tard » de l’exploitant, ni de 1876, date qui circule sur des blogs. Et, dans les sources que nous avons consultées, aucun élément ne documente l’attribution de la composition de l’air au musicien de 1853. La même page se contredit en datant par ailleurs la chanson de la moitié du vingtième siècle.
| Élément | Ce que disent les sources | Attribution |
|---|---|---|
| Nombre de piles | vingt ou vingt et une, incertitude assumée | mémoire de recherche, 2013 |
| Nombre d’arches | environ vingt-deux | ouvrage universitaire, 2021 |
| Comptages anciens | vingt-trois en 1495, vingt-deux et demie en 1596 | deux voyageurs |
| Arches subsistantes | quatre, très modifiées au dix-neuvième siècle | revue à comité de lecture, 2013 |
| Partie conservée | 165,10 mètres | relevé de 1965 |
| Longueur d’origine | 915, 920 ou 875 mètres selon la mesure | exploitant, chercheurs |
Un saint dont on ne sait presque rien
Sur le personnage lui-même, la recherche est également plus prudente que la tradition. Un frère Benoît est bien désigné dans les actes comme initiateur de l’ouvrage et administrateur. Mais un chercheur établit qu’aucune autre information sur lui n’est disponible dans les archives avignonnaises de l’époque, et qu’il est dit de bonne mémoire, c’est-à-dire déjà mort, dès 1185.
Le même auteur qualifie la confrérie des frères faiseurs de ponts d’invention moderne désormais bien connue, et la vie du saint de legenda. Le mot est de lui, et il dit exactement ce qu’il faut : un récit édifiant, pas une source. L’archive utile est ailleurs, dans une vente d’avril 1181 au profit de l’œuvre du pont du Rhône.
Un pont inscrit dans le nom du bien : le classement remonte à la liste de 1840 et à une publication au Journal officiel du 18 avril 1914, la tour du Châtelet ayant été classée à part le 22 septembre de la même année. Et le bien inscrit au patrimoine mondial en 1995 nomme le pont dans son intitulé même, aux côtés du palais des papes et de l’ensemble épiscopal.
L’ouvrage a servi de 1185 à 1670 selon l’article de revue déjà cité, et l’exploitant place l’arrêt de l’entretien vers 1660 ou en 1669, avant que les crues n’emportent le reste. Quatre arches, cent soixante-cinq mètres : ce qui subsiste ne représente qu’un peu moins d’un cinquième de ce qui franchissait le fleuve (165,10 mètres sur environ 920, soit 18 %).
Sur la fréquentation, nous n’avançons aucun total annuel. Il n’en existe aucun qui soit attribué nommément dans les corpus dépouillés, ni dans les bilans nationaux, ni dans le jeu de données des monuments nationaux, ce qui s’explique puisque le pont appartient à la commune. Les seuls chiffres que nous ayons trouvés sont mensuels ou estivaux, hormis un total de 452 300 visiteurs pour 2019 dont l’article ne nomme pas la source, et ils viennent tous d’un même média, L’Écho du Mardi, qui relaie le plus souvent l’exploitant.
Vu d’en haut, on comprend d’un coup pourquoi la question du comptage reste ouverte. Le pont s’arrête net au milieu du bras du Rhône, quatre arches et puis le vide, et la tour Philippe le Bel, sur la rive de Villeneuve, est à environ sept cent cinquante mètres à vol d’oiseau. Tout ce qui permettrait de compter a disparu sous l’eau ou sous les restaurations, et il ne reste que des témoignages qui ne s’accordent pas.
Sources : mémoire de Michel Berthelot, unité mixte de recherche Modèles et simulations pour l’architecture et le patrimoine du Centre national de la recherche scientifique, programme national de recherche, révision du 9 juillet 2013 ; Simone Balossino, Éditions Universitaires d’Avignon, 2021, en accès libre ; Vella et autres, revue Géomorphologie, volume 19 numéro 3, 2013, pages 287 à 310 ; relevé de la Compagnie nationale du Rhône de 1965 ; notices PA00081815, PA00081943 et PA00103322 de l’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture ; liste du patrimoine mondial du ministère de la Culture ; notice du Répertoire international des sources musicales pour l’imprimé de 1504 ; livret imprimé conservé à la Bibliothèque nationale de France pour l’œuvre de 1878 ; archives départementales de Vaucluse pour la charte de 1181 ; pages et commentaire audioguidé de l’exploitant, cités comme source intéressée. Le dossier de l’Inventaire général n’a pas pu être consulté, les portails de diffusion ayant refusé les requêtes ou rendu des pages vides : nous ne concluons donc pas qu’il n’en existe pas.

