Dans le Vaucluse, 40 kilomètres de galeries d’ocre creusées à la pioche et à la lampe à carbure

Une galerie des mines d'ocre de Bruoux, à Gargas dans le Vaucluse
Les mines de Bruoux, à Gargas (Vaucluse). Photo : Jean-Marc Rosier http://www.cjrosier.com + http://www.gordes-immobilier.com), CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

On attend d’une mine qu’elle écrase et qu’elle oblige à se courber. À Gargas, dans le Vaucluse, les galeries d’ocre de Bruoux font l’inverse : on y marche debout sous des voûtes qui montent jusqu’à 15 mètres, taillées à la pioche et à la lumière de la lampe à carbure.

Le réseau atteint 40 kilomètres : c’est le chiffre qu’annoncent l’exploitant du site, l’office de tourisme intercommunal du pays d’Apt, le Parc du Luberon et la commune de Gargas, qui écrit plus de 40 kilomètres et qui en est propriétaire. Aucune de ces sources ne cite de relevé, et les textes de l’office de tourisme et du Parc se recoupent mot pour mot par endroits : le chiffre ne peut pas être tenu pour confirmé par recoupement. Une autre fiche touristique du Luberon écrit même plus de 50 kilomètres. Le réseau a été creusé pour l’essentiel entre la seconde moitié du XIXe siècle et le milieu du XXe : l’office de tourisme et le Parc donnent 1880 à 1950, l’exploitant 1860 à 1950 dans une présentation de 2021.

Une mine qui ressemble à une nef

Les sources consultées n’expliquent pas officiellement ces hauteurs. L’exploitation se faisait en chambres et piliers, selon un géologue de l’ENS de Lyon : deux séries de galeries parallèles se croisent à angle droit et laissent des piliers qui soutiennent le toit. Le mineur d’avancement entamait le front de taille en creusant une voûte, en ogive ou en plein cintre, avec un fil à plomb pour tenir la verticale, d’après le glossaire du dossier de presse de l’exploitant. Le résultat relève de l’architecture.

Les salles du parcours en portent la trace dans leurs noms : le Grand Escalier, la Grande Galerie, la Cathédrale, les Bassins. Le délégataire écrit du site qu’il est le plus vaste réseau souterrain d’ocre au monde. La formule est de lui, elle n’est accompagnée d’aucun critère de comparaison, et elle est rapportée ici comme sa position, pas comme un fait établi.

Sur la hauteur, les sources elles-mêmes ne s’accordent pas. L’office de tourisme, le Parc du Luberon, qui reprend le même texte, l’exploitant et la presse régionale écrivent jusqu’à 15 mètres. La commune de Gargas, propriétaire, écrit plus de 10 mètres. Aucun relevé topographique publié n’a été trouvé. Un géologue de l’ENS de Lyon, Pierre Thomas, estime à partir de photographies une galerie d’entrée d’environ 8 mètres de haut et des galeries d’environ 10 mètres dans la zone en chambres et piliers : ce n’est pas une mesure, mais cela ne confirme pas 15 mètres. Les 30 mètres que l’on croise parfois désignent la falaise extérieure.

Propriétaire et gestionnaire font visiter le site ensemble, mais ne datent pas de la même façon l’arrêt de la mine.

Vingt pour cent de pigment au maximum

Le plus étonnant est la pauvreté du minerai. Les sables ocreux du secteur d’Apt contiennent au minimum 80 pour cent de sable pour un maximum de 20 pour cent de pigment, selon l’ethnologue Francine Simonin dans le Courrier scientifique du Parc naturel régional du Luberon. Il fallait donc creuser beaucoup pour obtenir peu.

La difficulté n’était pas que d’extraire, mais de séparer. Sable et pigment ont une finesse comparable, inférieure au dixième de millimètre, ce qui interdit la filtration. On procédait par lévigation : un courant d’eau emportait le mélange, les sables, plus lourds, se déposaient d’abord dans un premier dispositif, puis l’eau chargée de pigments gagnait de vastes bassins de pierre où l’ocre se déposait avant de sécher au soleil, puis d’être broyée au moulin à meules.

Pour séparer les sables des pigments, les ocriers ont utilisé plusieurs installations. Le batardeau, probablement mis au point à la fin du XIXe siècle ou à l’aube du XXe, a servi au moins des années 1940 aux années 1950. Le cyclone, que l’office de tourisme décrit comme une centrifugeuse géante, est le dispositif utilisé aujourd’hui. Quant aux couleurs, elles tiennent à la chimie du fer : la goethite donne les jaunes, et sa déshydratation vers 300 degrés produit l’hématite des ocres rouges calcinées.

ÉlémentValeurSource
Longueur du réseau40 kilomètresannoncé par l’exploitant, l’office de tourisme, le Parc et la commune, sans relevé publié
Hauteur des galeriesjusqu’à 15 m, ou plus de 10 moffice de tourisme et exploitant, contre la commune
Teneur du minerai80 % de sable minimumCourrier scientifique du Parc du Luberon, 1999
Apogée du pays d’Apt44 000 tonnes en 1928chronologie de l’Opération Grand Site, identique à celle de l’exploitant, et commune
Part exportée90 % de la productiondocument d’objectifs Natura 2000, 2011
Ouverture au publicprintemps 2009, après deux ans de travauxcommune et exploitant
Sur la hauteur des galeries, aucun relevé topographique publié n’a été trouvé parmi les pages consultées.

Mille ouvriers, puis les colorants chimiques

À son apogée, l’industrie de l’ocre occupait un millier d’ouvriers sur le massif, et 90 pour cent des 40 000 tonnes produites partaient à l’exportation, selon le document d’objectifs Natura 2000 établi par le Parc du Luberon, qui ne date pas ce pic. L’exploitant et la commune donnent 44 000 tonnes pour 1928, le Parc et l’office de tourisme 40 000. L’exploitant avance de son côté 150 mineurs en simultané sur le seul site de Bruoux, et 1 500 personnes employées sur le territoire en 1928.

Le déclin est daté de 1929 par le document du Parc, qui l’attribue à la crise économique, et de 1940 par la chronologie de l’Opération Grand Site, que l’on retrouve à l’identique dans le dossier de presse de l’exploitant. L’Opération Grand Site est portée par le service tourisme intercommunal, c’est-à-dire l’office de tourisme, dont une autre page place le début du déclin en 1929. Les premiers colorants chimiques apparaissent en 1918. Ce qui reste de cette industrie tient aujourd’hui dans une entreprise d’Apt, créée en 1901, qui produit encore de l’ocre et des enduits colorés.

Ce qu’il ne faut pas reprendre : on lit un peu partout que les mineurs gauchers étaient mieux payés que les droitiers. Cette affirmation ne repose, de l’aveu de la page qui la diffuse, que sur le discours oral des guides, et ne figure dans aucune des sources institutionnelles consultées, dossier de presse de l’exploitant compris.

Des chauves-souris et un décret de 2002

Les galeries abandonnées ont trouvé deux usages successifs. De 1959 à 2007, on y a cultivé des champignons, jusqu’à 700 tonnes de produit brut par an. Et elles servent d’hibernacle : grand rhinolophe, petit rhinolophe et oreillard y passent l’hiver d’octobre à fin avril sans se nourrir, selon le dossier de presse de l’exploitant.

La protection du site ne vient pas des monuments historiques. L’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, 46 761 notices, ne comporte aucune notice pour Gargas, quand Apt en compte seize. Le corpus est fermé, l’absence est donc établie. Ce qui protège, c’est le site classé des Ocres du Pays d’Apt, 2 427 hectares sur sept communes, par décret ministériel du 18 septembre 2002, au terme d’une procédure ouverte dix ans plus tôt. Un tiers de ce périmètre relève par ailleurs du réseau Natura 2000.

Le territoire se présente comme Grand Site de France en projet : le label n’est pas acquis, et c’est son propre site qui le précise. Quant au nombre de visiteurs, l’exploitant annonce 43 100 par an et la commune 33 000, sans que l’un ni l’autre ne donne l’année de référence ; l’exploitant présentait lui-même 33 000 visiteurs par an en novembre 2021.

La visite se fait sur 650 mètres de galeries, guidée, une heure, entre 9 et 10 degrés. C’est peu au regard des 40 kilomètres, et c’est l’essentiel : le reste du réseau n’est pas aménagé, et la colline de Bruoux abriterait, selon l’exploitant, 40 kilomètres de galeries.

Sources : office de tourisme Pays d’Apt Luberon, page des mines de Bruoux ; dossier de presse 2026 du délégataire et pages du site officiel des mines ; commune de Gargas ; Francine Simonin, Gestion de l’ocre et lavage des ocres en Pays d’Apt (XIXe-XXe), Courrier scientifique du Parc naturel régional du Luberon, numéro 3, 1999, pages 32 à 47 ; document d’objectifs du site Natura 2000 FR9301583, Parc naturel régional du Luberon, 2011 ; Opération Grand Site des Ocres du Luberon ; Pierre Thomas, Les mines d’ocre de Bruoux, Planet-Terre, ENS de Lyon, 2024 ; Parc naturel régional du Luberon, page du géosite des Mines de Bruoux ; export merimee.csv des immeubles protégés, ministère de la Culture, téléchargé le 22 octobre 2026.

Questions fréquentes

Pourquoi les galeries sont-elles si hautes ?

Les sources consultées ne donnent pas d'explication officielle. Un géologue de l'ENS de Lyon décrit une exploitation dite en chambres et piliers : deux séries de galeries parallèles se croisent à angle droit et laissent des piliers qui soutiennent le toit. Selon le glossaire du dossier de presse de l'exploitant, le mineur d'avancement entamait le front de taille en creusant une voûte, en ogive ou en plein cintre. Le résultat tient de l'architecture plus que du boyau de mine, et les salles du parcours portent d'ailleurs des noms de bâtiment : la Grande Galerie, la Cathédrale.

Quelle est la hauteur exacte ?

Les sources ne donnent pas le même chiffre et il faut les citer ensemble. L'office de tourisme intercommunal, le Parc naturel régional du Luberon (dont le texte est identique mot pour mot à celui de l'office), le délégataire qui gère le site et la presse régionale écrivent jusqu'à 15 mètres. La commune de Gargas, qui est propriétaire, écrit plus de 10 mètres. Aucun relevé topographique ni rapport géotechnique publié n'a été trouvé parmi les pages consultées. La seule valeur chiffrée qui ne vienne pas d'un gestionnaire du site est une estimation sur photographies d'un géologue de l'ENS de Lyon, Pierre Thomas, en 2024 : environ 8 mètres de haut pour 3,5 de large à l'entrée, environ 10 mètres de haut pour environ 3 de large dans la zone exploitée en chambres et piliers. Ce n'est pas une mesure, mais elle ne confirme pas 15 mètres pour ces galeries. Les 30 mètres que l'on lit parfois sont la hauteur de la falaise extérieure, pas celle des galeries.

Combien de temps a duré l'exploitation ?

Le creusement est daté de 1880 à 1950 par l'office de tourisme, et la commune situe la fin de l'exploitation souterraine à Bruoux au début du XXe siècle, tandis que le délégataire parle d'un abandon à partir des années 1950. Propriétaire et gestionnaire, qui font visiter le site ensemble, ne datent donc pas l'arrêt de la même façon. Entre 1959 et 2007, les galeries ont servi de champignonnière, jusqu'à 700 tonnes de produit brut par an.

Le site est-il protégé ?

Pas au titre des monuments historiques : l'export national des immeubles protégés publié par le ministère de la Culture, soit 46 761 notices, ne comporte aucune notice pour la commune de Gargas, là où Apt en compte seize et Roussillon trois. Le corpus étant fermé et téléchargeable, l'absence est ici établie. La protection vient d'ailleurs : les mines sont dans le site classé des Ocres du Pays d'Apt, 2 427 hectares sur sept communes, classé par décret ministériel du 18 septembre 2002 au terme d'une procédure lancée en 1992.

Que peut-on visiter ?

650 mètres de galeries selon l'office de tourisme et le texte du dossier de presse de l'exploitant, qui donne pourtant 750 mètres dans un schéma chiffré du même dossier, et 700 mètres dans sa foire aux questions, pour un parcours total d'environ 1,2 kilomètre (1,3 sur sa page d'infos pratiques) et une visite guidée d'une heure. Le site ouvre de mars à octobre, la température se tient entre 9 et 10 degrés et le billet plein tarif est à 10 euros en 2026. La visite guidée est obligatoire.
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