On attend d’une mine qu’elle écrase et qu’elle oblige à se courber. À Gargas, dans le Vaucluse, les galeries d’ocre de Bruoux font l’inverse : on y marche debout sous des voûtes qui montent jusqu’à 15 mètres, taillées à la pioche et à la lumière de la lampe à carbure.
Le réseau atteint 40 kilomètres : c’est le chiffre qu’annoncent l’exploitant du site, l’office de tourisme intercommunal du pays d’Apt, le Parc du Luberon et la commune de Gargas, qui écrit plus de 40 kilomètres et qui en est propriétaire. Aucune de ces sources ne cite de relevé, et les textes de l’office de tourisme et du Parc se recoupent mot pour mot par endroits : le chiffre ne peut pas être tenu pour confirmé par recoupement. Une autre fiche touristique du Luberon écrit même plus de 50 kilomètres. Le réseau a été creusé pour l’essentiel entre la seconde moitié du XIXe siècle et le milieu du XXe : l’office de tourisme et le Parc donnent 1880 à 1950, l’exploitant 1860 à 1950 dans une présentation de 2021.
Une mine qui ressemble à une nef
Les sources consultées n’expliquent pas officiellement ces hauteurs. L’exploitation se faisait en chambres et piliers, selon un géologue de l’ENS de Lyon : deux séries de galeries parallèles se croisent à angle droit et laissent des piliers qui soutiennent le toit. Le mineur d’avancement entamait le front de taille en creusant une voûte, en ogive ou en plein cintre, avec un fil à plomb pour tenir la verticale, d’après le glossaire du dossier de presse de l’exploitant. Le résultat relève de l’architecture.
Les salles du parcours en portent la trace dans leurs noms : le Grand Escalier, la Grande Galerie, la Cathédrale, les Bassins. Le délégataire écrit du site qu’il est le plus vaste réseau souterrain d’ocre au monde. La formule est de lui, elle n’est accompagnée d’aucun critère de comparaison, et elle est rapportée ici comme sa position, pas comme un fait établi.
Sur la hauteur, les sources elles-mêmes ne s’accordent pas. L’office de tourisme, le Parc du Luberon, qui reprend le même texte, l’exploitant et la presse régionale écrivent jusqu’à 15 mètres. La commune de Gargas, propriétaire, écrit plus de 10 mètres. Aucun relevé topographique publié n’a été trouvé. Un géologue de l’ENS de Lyon, Pierre Thomas, estime à partir de photographies une galerie d’entrée d’environ 8 mètres de haut et des galeries d’environ 10 mètres dans la zone en chambres et piliers : ce n’est pas une mesure, mais cela ne confirme pas 15 mètres. Les 30 mètres que l’on croise parfois désignent la falaise extérieure.
Propriétaire et gestionnaire font visiter le site ensemble, mais ne datent pas de la même façon l’arrêt de la mine.
Vingt pour cent de pigment au maximum
Le plus étonnant est la pauvreté du minerai. Les sables ocreux du secteur d’Apt contiennent au minimum 80 pour cent de sable pour un maximum de 20 pour cent de pigment, selon l’ethnologue Francine Simonin dans le Courrier scientifique du Parc naturel régional du Luberon. Il fallait donc creuser beaucoup pour obtenir peu.
La difficulté n’était pas que d’extraire, mais de séparer. Sable et pigment ont une finesse comparable, inférieure au dixième de millimètre, ce qui interdit la filtration. On procédait par lévigation : un courant d’eau emportait le mélange, les sables, plus lourds, se déposaient d’abord dans un premier dispositif, puis l’eau chargée de pigments gagnait de vastes bassins de pierre où l’ocre se déposait avant de sécher au soleil, puis d’être broyée au moulin à meules.
Pour séparer les sables des pigments, les ocriers ont utilisé plusieurs installations. Le batardeau, probablement mis au point à la fin du XIXe siècle ou à l’aube du XXe, a servi au moins des années 1940 aux années 1950. Le cyclone, que l’office de tourisme décrit comme une centrifugeuse géante, est le dispositif utilisé aujourd’hui. Quant aux couleurs, elles tiennent à la chimie du fer : la goethite donne les jaunes, et sa déshydratation vers 300 degrés produit l’hématite des ocres rouges calcinées.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Longueur du réseau | 40 kilomètres | annoncé par l’exploitant, l’office de tourisme, le Parc et la commune, sans relevé publié |
| Hauteur des galeries | jusqu’à 15 m, ou plus de 10 m | office de tourisme et exploitant, contre la commune |
| Teneur du minerai | 80 % de sable minimum | Courrier scientifique du Parc du Luberon, 1999 |
| Apogée du pays d’Apt | 44 000 tonnes en 1928 | chronologie de l’Opération Grand Site, identique à celle de l’exploitant, et commune |
| Part exportée | 90 % de la production | document d’objectifs Natura 2000, 2011 |
| Ouverture au public | printemps 2009, après deux ans de travaux | commune et exploitant |
Mille ouvriers, puis les colorants chimiques
À son apogée, l’industrie de l’ocre occupait un millier d’ouvriers sur le massif, et 90 pour cent des 40 000 tonnes produites partaient à l’exportation, selon le document d’objectifs Natura 2000 établi par le Parc du Luberon, qui ne date pas ce pic. L’exploitant et la commune donnent 44 000 tonnes pour 1928, le Parc et l’office de tourisme 40 000. L’exploitant avance de son côté 150 mineurs en simultané sur le seul site de Bruoux, et 1 500 personnes employées sur le territoire en 1928.
Le déclin est daté de 1929 par le document du Parc, qui l’attribue à la crise économique, et de 1940 par la chronologie de l’Opération Grand Site, que l’on retrouve à l’identique dans le dossier de presse de l’exploitant. L’Opération Grand Site est portée par le service tourisme intercommunal, c’est-à-dire l’office de tourisme, dont une autre page place le début du déclin en 1929. Les premiers colorants chimiques apparaissent en 1918. Ce qui reste de cette industrie tient aujourd’hui dans une entreprise d’Apt, créée en 1901, qui produit encore de l’ocre et des enduits colorés.
Ce qu’il ne faut pas reprendre : on lit un peu partout que les mineurs gauchers étaient mieux payés que les droitiers. Cette affirmation ne repose, de l’aveu de la page qui la diffuse, que sur le discours oral des guides, et ne figure dans aucune des sources institutionnelles consultées, dossier de presse de l’exploitant compris.
Des chauves-souris et un décret de 2002
Les galeries abandonnées ont trouvé deux usages successifs. De 1959 à 2007, on y a cultivé des champignons, jusqu’à 700 tonnes de produit brut par an. Et elles servent d’hibernacle : grand rhinolophe, petit rhinolophe et oreillard y passent l’hiver d’octobre à fin avril sans se nourrir, selon le dossier de presse de l’exploitant.
La protection du site ne vient pas des monuments historiques. L’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, 46 761 notices, ne comporte aucune notice pour Gargas, quand Apt en compte seize. Le corpus est fermé, l’absence est donc établie. Ce qui protège, c’est le site classé des Ocres du Pays d’Apt, 2 427 hectares sur sept communes, par décret ministériel du 18 septembre 2002, au terme d’une procédure ouverte dix ans plus tôt. Un tiers de ce périmètre relève par ailleurs du réseau Natura 2000.
Le territoire se présente comme Grand Site de France en projet : le label n’est pas acquis, et c’est son propre site qui le précise. Quant au nombre de visiteurs, l’exploitant annonce 43 100 par an et la commune 33 000, sans que l’un ni l’autre ne donne l’année de référence ; l’exploitant présentait lui-même 33 000 visiteurs par an en novembre 2021.
La visite se fait sur 650 mètres de galeries, guidée, une heure, entre 9 et 10 degrés. C’est peu au regard des 40 kilomètres, et c’est l’essentiel : le reste du réseau n’est pas aménagé, et la colline de Bruoux abriterait, selon l’exploitant, 40 kilomètres de galeries.
Sources : office de tourisme Pays d’Apt Luberon, page des mines de Bruoux ; dossier de presse 2026 du délégataire et pages du site officiel des mines ; commune de Gargas ; Francine Simonin, Gestion de l’ocre et lavage des ocres en Pays d’Apt (XIXe-XXe), Courrier scientifique du Parc naturel régional du Luberon, numéro 3, 1999, pages 32 à 47 ; document d’objectifs du site Natura 2000 FR9301583, Parc naturel régional du Luberon, 2011 ; Opération Grand Site des Ocres du Luberon ; Pierre Thomas, Les mines d’ocre de Bruoux, Planet-Terre, ENS de Lyon, 2024 ; Parc naturel régional du Luberon, page du géosite des Mines de Bruoux ; export merimee.csv des immeubles protégés, ministère de la Culture, téléchargé le 22 octobre 2026.

