Délaissé pour la plaine, le vieil Oppède a vu une vingtaine d’architectes et d’artistes tenter de le relever

Ruines du château d'Oppède-le-Vieux sur son rocher, à côté de l'église, sous un ciel gris
Oppède-le-Vieux vu depuis le versant nord du Luberon, en juin 2023. Photo : PoetishBookwormus, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Sur un éperon calcaire détaché du Luberon, entre Cavaillon et Apt, une tour éventrée domine une église au clocher octogonal et des rues que la végétation a reprises. À l’été 1940, trois étudiants en architecture démobilisés montent jusqu’à ce village à demi ruiné et campent dans un ancien moulin à huile. Un an plus tard, ils sont une vingtaine à vouloir relever Oppède-le-Vieux.

Le vieil Oppède, dans le Vaucluse, est l’un de ces villages perchés que leurs habitants ont quittés pour la plaine. Sa particularité tient à ce qui s’est passé ensuite : pendant la Seconde Guerre mondiale, une petite communauté d’architectes, de peintres et d’artisans a tenté d’en faire un chantier et un lieu de formation. Le récit le plus complet de cette époque est un reportage paru dans L’Illustration du 29 novembre 1941, reproduit et annoté par l’association des Amis de Saint-Hilaire, qui sert de base à une grande partie de cet article.

La commune d’Oppède s’étend sur 2 410 hectares, entre 103 et 733 mètres d’altitude, selon la notice communale de la base Cassini de l’EHESS. Le vieux village domine la vallée du Calavon, le nouveau centre s’est formé en bas, au hameau des Poulivets.

Un départ lent, puis une fuite

Le journaliste de L’Illustration décrit en 1941 un bourg qui comptait jadis deux cents feux et huit cents âmes. Les paysans y travaillaient de maigres champs et des jardins en terrasses, et devaient remonter sur leur dos, dans des hottes, la terre que les pluies d’orage emportaient vers le bas. Les terres de la plaine étaient, selon le même texte, plus grasses, plus fertiles et plus faciles à défoncer.

Les paysans ne sont pas partis d’un coup, ils ont quitté la colline un à un. L’article de 1941 parle d’un départ progressif, où chaque année marquait un abandon, puis d’une accélération : entre 1907 et 1911, cet exode prend l’allure d’une fuite, écrit le reporter. Un autre village naît alors dans la plaine, aux Poulivets. La mairie résiste plus longtemps, puis déménage à son tour en 1911 ou 1912, le texte ne tranche pas entre les deux années. La base Cassini de l’EHESS date pour sa part de 1916 le transfert du chef-lieu au hameau des Poulivets.

Ce que décrit L’Illustration en octobre 1941 correspond à un village en sursis plutôt qu’à un village mort :

  • la végétation a envahi les rues, les seuils et les toits, et le reporter compare la scène à Angkor ;
  • quelques maisons encore debout ou restaurées bordent une place herbeuse, et le maire, le docteur Eugène Roumagoux, se bat depuis trente ans pour le village, selon le reporter ;
  • l’église garde une tour octogonale dont les cloches sonnent encore pour les enterrements et les baptêmes ;
  • au sommet, le château s’ouvre, selon l’image du journaliste, comme une grenade éclatée.

Ce que disent les recensements de la commune

Les chiffres de population disponibles portent sur la commune entière, pas sur le seul vieux village. Ils ne mesurent donc pas directement le transfert vers les Poulivets, qui s’est fait à l’intérieur des mêmes limites communales. Ils montrent en revanche l’évolution générale de la population.

D’après la base Cassini de l’EHESS, la commune compte 1 469 habitants en 1793 et atteint 1 507 habitants en 1856. Elle descend à 1 027 habitants en 1901, puis à 782 en 1946, le chiffre le plus bas de la série. La remontée commence ensuite : 867 habitants en 1962, 1 226 en 1999. L’Insee recense 1 285 habitants en 2023.

AnnéeHabitants (commune entière)Source
17931 469Cassini, EHESS
18561 507Cassini, EHESS
19011 027Cassini, EHESS
1946782Cassini, EHESS
19991 226Cassini, EHESS
20231 285Insee
Population de la commune d’Oppède, vieux village et plaine confondus.

Un château déjà vide avant le séisme de 1731

Le château qui coiffe la colline est plus ancien que les documents qui le décrivent. D’après la page historique publiée par l’association Forteresse d’Oppède, son existence commence avant la prise de possession du lieu par le comte de Toulouse, au début du XIIIe siècle. Endommagé par un tremblement de terre en 1731, il était alors inhabité depuis déjà près d’un siècle, selon la même source.

L’association indique que la documentation connue se limite à cinq actes anciens, faute de recherches plus poussées :

  • le procès-verbal du 26 novembre 1460, qui expertise les travaux menés depuis 1425 ;
  • un inventaire du mobilier dressé le 25 mai 1479 ;
  • un prix-fait du 28 août 1528 pour un colombier et le remaniement d’un corps de logis ;
  • un prix-fait du 20 mai 1546 pour deux corps de bâtiment de l’entrée ;
  • un prix-fait du 3 novembre 1611 pour la grande barbacane qui précède l’entrée de la basse-cour.

Les restes du château sont classés monuments historiques depuis le 8 juillet 1925, d’après la base Mérimée du ministère de la Culture, qui les mentionne comme propriété privée. L’église Notre-Dame-d’Alydon, propriété de la commune, est inscrite depuis le 11 octobre 1929.

1940 : architectes et artistes s’installent dans les ruines

Le prieuré du vieux village avait été acheté en 1939, avec un ancien moulin à huile, par Alexey Brodovitch, que L’Illustration présente comme directeur du Harper’s Bazaar. Selon L’Illustration, il voulait y accueillir chaque été de jeunes étudiants américains. La guerre a changé le projet.

Après l’armistice, son frère Georges Brodovitch, élève architecte, est démobilisé à Pau avec deux camarades, Jean Auproux et Florent Margaritis. Les notes de l’association des Amis de Saint-Hilaire précisent qu’ils quittent Pau pour Oppède le 14 août 1940, accompagnés des peintres Albert Rémy et Yliane Rémy-Labaudt, et qu’ils fondent le Groupe d’Oppède le 18 août 1940. Avec le maître maçon du village, ils montent à dos d’homme des sacs de sable de 50 kilos jusqu’au prieuré et apprennent le métier par le chantier.

Le groupe grandit vite. Un procès-verbal de la gendarmerie de Lumières, cité par l’association, compte 17 membres au 17 décembre 1940. L’architecte Bernard Zehrfuss, premier grand prix de Rome d’architecture en 1939, prend ensuite la tête de la petite troupe. En octobre 1941, L’Illustration y dénombre une douzaine d’architectes, des peintres, un fresquiste, un décorateur et le sculpteur François Stahly, soit au total une vingtaine de personnes.

Leur ambition dépassait le village. Le projet exposé à Marseille puis au musée Calvet d’Avignon imaginait autour d’Oppède une cité d’artisans : céramistes et verriers à Apt, peintres et affichistes à Gordes, métiers du fer à L’Isle-sur-la-Sorgue. Gordes, l’une des communes citées par le projet, est limitrophe de Roussillon, dont les anciennes carrières d’ocre sont aujourd’hui parcourues par le sentier des ocres de Roussillon.

Parmi les personnes passées par le village figure Consuelo de Saint-Exupéry, peintre et sculptrice née au Salvador, épouse de l’auteur du Petit Prince. D’après l’association des Amis de Saint-Hilaire, elle séjourne à Oppède quelques mois en 1941, avant de rejoindre son mari en Amérique.

Elle tire de cette expérience un roman, Oppède, publié en 1945 chez Brentano’s à New York, puis en 1947 chez Gallimard. Dans un article de la revue Études littéraires paru en 2001, la chercheuse Geneviève Le Hir explique que le livre, sous couvert de fiction, fait revivre l’expérience du Groupe d’Oppède, ces jeunes architectes et artistes réfugiés dans le Luberon après 1940.

La fin du groupe suit le cours de la guerre. Après l’invasion de la zone non occupée en novembre 1942, certains artistes partent se cacher ailleurs, notamment à Dieulefit, dans la Drôme, selon l’association. Bernard Zehrfuss quitte le groupe ce même mois de novembre 1942 pour Barcelone, avant de rejoindre les Forces françaises libres en Afrique du Nord en 1943.

Une restauration lente, portée par des bénévoles

Le château fait depuis 2013 l’objet d’un projet de sauvegarde porté par l’association Forteresse d’Oppède, créée par Jean-Jacques Lohier. Ses bénévoles débroussaillent et retirent le lierre et les souches ; les pierres qui se descellent doivent être rejointoyées, précise l’association.

  • en 2014, une collecte participative soutenue par la fondation VMF réunit plus de 20 000 euros, selon l’association ;
  • en 2016, un hélicoptère transporte 20 tonnes de sable et des sacs de chaux pour consolider les murs de la barbacane ;
  • à l’automne 2016, une nouvelle collecte vise à consolider la base d’une tour médiévale très endommagée.

Le site de l’office de tourisme luberon.fr indique que la forteresse est fermée au public pour des raisons de sécurité. D’autres villages ont connu un sauvetage comparable, comme Pérouges, dans l’Ain, dont un comité fondé à Lyon en 1911 a racheté des ruines.

Ce que les sources ne disent pas

Plusieurs points restent fragiles. Le récit le plus détaillé du Groupe d’Oppède vient d’un reportage de 1941, écrit sous le régime de Vichy et ouvertement admiratif du projet. Les dates précises de 1940, comme la fondation du groupe le 18 août, proviennent des notes d’une association locale qui a rassemblé des témoignages et des archives, et non d’une publication universitaire.

Le contexte politique est également ambigu. L’Illustration rapporte que le secrétaire d’État à la Jeunesse du régime de Vichy a accordé au groupe des allocations journalières et des subventions. Le mot de refuge s’applique donc à une communauté qui a aussi cherché, et obtenu, des financements officiels. Enfin, aucun recensement ne distingue la population du vieux village de celle de la plaine, ce qui empêche de chiffrer avec exactitude le départ de ses derniers habitants.

Les paysans ne sont pas partis d’un coup, ils ont quitté la colline un à un.

Questions fréquentes

Pourquoi les habitants ont-ils quitté le vieil Oppède ?

D'après le reportage de L'Illustration de 1941, les paysans peinaient sur des terrasses dont la pluie emportait la terre. Les terres de la plaine étaient plus fertiles et plus faciles à travailler. Le départ s'est accéléré entre 1907 et 1911, au profit du hameau des Poulivets.

Qu'est-ce que le Groupe d'Oppède ?

C'est une communauté de jeunes architectes et artistes installée dans le vieux village à partir d'août 1940. Elle a compté une vingtaine de membres en 1941 sous la conduite de l'architecte Bernard Zehrfuss. Elle voulait restaurer le village et en faire un centre de formation aux métiers d'art.

Consuelo de Saint-Exupéry a-t-elle vécu à Oppède ?

Oui, elle y a séjourné quelques mois en 1941 avant de rejoindre son mari aux États-Unis. Elle en a tiré un roman, Oppède, paru en 1945 à New York chez Brentano's puis en 1947 chez Gallimard.

Peut-on visiter le château d'Oppède-le-Vieux ?

Non, la forteresse est fermée au public pour des raisons de sécurité, selon l'office de tourisme luberon.fr.

Le château est-il protégé ?

Oui. Les restes du château sont classés monuments historiques depuis le 8 juillet 1925, selon la base Mérimée. L'église Notre-Dame-d'Alydon voisine est inscrite depuis le 11 octobre 1929.

Combien d'habitants compte Oppède aujourd'hui ?

L'Insee recense 1 285 habitants en 2023 pour l'ensemble de la commune. Ce chiffre couvre toute la commune, plaine comprise : aucun recensement ne donne la population du seul vieux village.
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