Au printemps 1909, un pan de mur s’effondre rue du For, au cœur de Pérouges, et blesse des passants. Le maire somme alors les propriétaires des maisons dégradées de les réparer ou de les démolir, et la plupart choisissent la démolition. Perchée sur sa butte au-dessus de la plaine de l’Ain, à une trentaine de kilomètres de Lyon, la vieille cité est en train de disparaître pierre après pierre.
Le chiffre qui résume cette période se lit dans les recensements. Selon la base des communes de France tenue par l’EHESS, Pérouges comptait 920 habitants en 1851, 806 en 1872, 483 en 1911 et seulement 364 en 1921. En soixante-dix ans, la commune a perdu plus de la moitié de sa population, et c’est la ville close, derrière ses remparts, qui s’est vidée le plus vite. Si le village existe toujours, il le doit à un comité de sauvegarde né à Lyon, à une série d’arrêtés de protection et à quelques équipes de cinéma.
Une cité qui se vide : de 920 habitants en 1851 à 364 en 1921
La fiche communale de Pérouges dans la base Cassini de l’EHESS retrace l’évolution démographique depuis la Révolution. La population reste stable autour de 800 à 900 habitants pendant la première moitié du XIXe siècle : 814 en 1793, 898 en 1800, 920 en 1851, 890 en 1866. La pente s’amorce ensuite et ne s’arrête plus : 726 habitants en 1881, 599 en 1896, 536 en 1906, 483 en 1911, puis 364 en 1921, le point le plus bas de toute la série.
L’histoire locale, rassemblée notamment par l’historienne Madeleine Rudigoz-Lassère dans une monographie publiée en 2017, avance plusieurs causes qui se cumulent.
- La halle de la place brûle en 1839 et n’est pas reconstruite, ce qui affaiblit la vocation de marché du bourg.
- Le tissage du chanvre, activité traditionnelle des habitants, est abandonné dès les années 1830, et les maisons anciennes se prêtent mal aux métiers Jacquard.
- En 1856, la ligne de chemin de fer de Lyon à Genève dote Meximieux, la commune voisine, d’une gare, et laisse Pérouges à l’écart sur sa colline.
- Le phylloxéra ravage le vignoble de la Côtière à la fin du siècle : en 1907, il ne reste que 86 hectares de vigne sur la commune.
Selon la même monographie, en 1911, sur les 483 habitants de la commune, 82 seulement vivent encore dans la ville close. Le reste de la population s’est installé dans les hameaux de la plaine ou est parti à Meximieux, où l’on trouve commerces, gare et bientôt téléphone.
1911 : un comité de défense fondé à Lyon
L’alerte vient d’un enfant du pays. Anthelme Thibaut, fils de Francisque Thibaut qui avait consacré sa vie à inventorier les richesses de Pérouges, est professeur à Lyon et chroniqueur au Lyon Républicain. Le 6 janvier 1910, quelques mois après l’effondrement de la rue du For, il publie un appel au secours de la cité. L’architecte Tony Garnier et le général Adolphe Messimy, maire de la commune voisine de Charnoz, se joignent au mouvement.
Le 15 avril 1911, le Comité de défense et de conservation du vieux Pérouges est fondé dans une salle de la Chambre de commerce de Lyon, et compte bientôt une centaine de membres. La fiche de présentation du site classé publiée par la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes souligne le rôle du maire de Lyon, Édouard Herriot, qui possède une maison dans le bourg et pousse à obtenir la protection des monuments historiques pour les bâtiments qui entourent la place.
Le comité ne restaure pas lui-même la cité : il rachète, il loue, il convainc. Sa méthode, telle que la décrivent les historiens de la cité, tient en quelques leviers simples.
- Trouver des acheteurs prêts à rénover les maisons menacées, et en acheter lui-même quand personne ne se présente.
- Conclure des baux qui obligent les locataires à entreprendre la restauration des ruines qu’ils occupent.
- Donner l’exemple : le comité devient, par une société civile immobilière, propriétaire de l’Ostellerie, où il installe son siège, et ouvre un musée dans une maison restaurée.
- Pousser à la modernisation, avec l’électrification et un réseau d’adduction d’eau à partir de 1925.
Les pouvoirs publics suivent. En 1926, le préfet de l’Ain prend un arrêté interdisant les modifications extérieures susceptibles d’altérer le caractère des maisons. En 1950, un décret interdit de construire sur les pentes de la butte, ce qui explique pourquoi la silhouette de la cité se détache toujours nettement au-dessus des lotissements récents.
Remparts, portes et église fortifiée : la protection arrêté par arrêté
La cité est enfermée dans une double enceinte du XVe siècle, en forme d’ellipse irrégulière, percée de deux accès : la porte d’En-Haut au nord-ouest et la porte d’En-Bas au sud-est. L’église Sainte-Marie-Madeleine, accolée à la porte d’En-Haut, est intégrée aux remparts, comme le rappelle la page consacrée à Pérouges par l’association Les Plus Beaux Villages de France.
La base Mérimée du ministère de la Culture permet de suivre les étapes de la protection. La notice de la porte d’En-Haut indique un classement par arrêté du 23 mai 1912, qui concerne la porte et les substructions de sa barbacane ; l’église est classée le même jour. De larges parties des remparts et du chemin de ronde sont classées le 24 novembre 1921, souvent avec les façades des maisons qui s’y adossent. Un autre tronçon, attenant à la maison Nicolas, suit le 22 mars 1924, la porte d’En-Bas est inscrite le 11 octobre 1929 et l’Hostellerie du Vieux Pérouges, sur la place de la Halle, est classée le 7 août 1941. Au total, la commune compte plus de quatre-vingts notices de monuments historiques, la plupart pour des maisons particulières.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Population en 1851 | 920 habitants | EHESS, base Cassini |
| Population en 1921 | 364 habitants | EHESS, base Cassini |
| Fondation du comité | 15 avril 1911 | Monographie de 2017 |
| Classement de la porte d’En-Haut | 23 mai 1912 | Base Mérimée |
| Plantation du tilleul | 21 avril 1792 | DREAL Auvergne-Rhône-Alpes |
| Population en 2023 | 1 387 habitants | Insee |
Le tilleul de la place, planté le 21 avril 1792
Au centre de la place de la Halle, que tout le monde appelle place du Tilleul, se dresse l’arbre qui a donné son surnom au lieu. Selon la DREAL, il est planté le 21 avril 1792 comme arbre de la liberté, au point où convergent toutes les rues de la cité. Peu de ces arbres révolutionnaires ont survécu au retour de la monarchie.
- Il est classé au titre des sites par un arrêté du 29 juin 1948, en application de la loi de mai 1930 sur les sites.
- Il mesurait 20 mètres de haut en 1948, contre 8 mètres selon la fiche mise à jour par la DREAL en 2013, après une taille sévère imposée par la chute de branches.
- Ses branches maîtresses, devenues trop lourdes, ne tiennent plus qu’avec l’aide de sept étais, et son tronc est creux.
- L’épandage de sel à son pied, qui rongeait ses racines, a été interdit, et le stationnement autour de l’arbre est proscrit depuis 2010.
La DREAL le présente comme le seul arbre classé du département de l’Ain.
Un décor de cinéma qui a aidé la cité à revivre
Les ruelles intactes ont séduit très tôt les réalisateurs. Henri Diamant-Berger y tourne Les Trois Mousquetaires en 1921, en muet, puis une version parlante en 1932. En 1947, l’équipe de Maurice Cloche filme dans l’église Sainte-Marie-Madeleine les premières scènes de Monsieur Vincent, avec Pierre Fresnay dans le rôle de saint Vincent de Paul. L’association Les Plus Beaux Villages de France cite aussi la version des Trois Mousquetaires tournée en 1961.
Pendant ce temps, la courbe démographique se redresse lentement. La base Cassini compte 447 habitants en 1946, l’Insee en recense 489 en 1968, puis 1 103 en 1999 et 1 387 en 2023. Mais cette croissance se fait surtout hors des murs, dans les lotissements construits en contrebas. Selon la monographie de 2017, seuls 80 habitants environ vivaient encore dans le clos historique à la fin des années 2010. Pérouges a rejoint en 1988 le réseau des Plus Beaux Villages de France.
Le comité ne restaure pas lui-même la cité : il rachète, il loue, il convainc.
Pour comparer avec d’autres enceintes villageoises, on peut relire notre article sur Larressingle, le village fortifié des évêques de Condom, ou celui sur Collonges-la-Rouge et la naissance des Plus Beaux Villages de France.
Ce que les chiffres ne disent pas
Plusieurs points appellent la prudence. Les recensements anciens portent sur toute la commune, hameaux de la plaine compris : ils ne mesurent pas directement le dépeuplement de la cité elle-même. Les chiffres propres à la ville close, comme les 82 habitants de 1911, proviennent d’une monographie locale et n’ont pas pu être recoupés avec une source publique. De même, les hauteurs du tilleul reposent sur une fiche administrative datée de 2013, et l’état actuel de l’arbre a pu évoluer depuis.
Enfin, la restauration elle-même fait débat chez les historiens du patrimoine. Une partie des maisons a été rebâtie à partir de ruines, avec des choix esthétiques propres au début du XXe siècle. La cité que l’on visite aujourd’hui est donc à la fois un ensemble médiéval authentique et le résultat d’un siècle de reconstitution, et la commune doit désormais accueillir un tourisme nombreux sans réduire le décor sauvé à une vitrine.
