Sept cent quarante-huit fusillés en 1795 : la presqu’île de Quiberon tient à 22 mètres de sable

La Côte Sauvage, sur la façade atlantique de la presqu'île de Quiberon
La Côte Sauvage, sur la façade atlantique de la presqu'île de Quiberon, dans le Morbihan. Photo Zulu, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Photo : Zulu, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Toute la presqu’île de Quiberon tient à 22 mètres de sable. C’est la largeur de l’isthme de Penthièvre à son point le plus étroit, et c’est ce qui a fait de cette ancienne île un piège militaire en 1795 : 748 prisonniers royalistes furent fusillés après l’échec de l’expédition, dont 167 sur place.

La presqu’île de Quiberon est rattachée au littoral sud de la Bretagne, dans le Morbihan. Cette langue rocheuse s’avance de 14 kilomètres dans la mer, et c’est en réalité une ancienne île, reliée au continent par un tombolo sableux, continuation de la grève qui s’étend jusqu’à Étel.

Deux côtes pour une même langue de terre

Les deux façades n’ont rien de commun. À l’ouest, face aux houles de l’océan Atlantique, la Côte Sauvage présente un paysage minéral de falaises ; à l’est, la baie de Quiberon, partie occidentale du Mor braz, forme un plan d’eau abrité des vents dominants et fréquenté par les estivants.

Cette dissymétrie a été reconnue tôt. L’unité naturelle qui s’étend de la pointe de Beg en Aud, sur le territoire de Saint-Pierre-Quiberon, à la pointe de Beg er Lan, sur celui de Quiberon, est répertoriée parmi les sites pittoresques du Morbihan et classée par arrêté ministériel du 7 mai 1936.

La protection s’est renforcée depuis. Un programme de préservation a été mis en œuvre le 4 février 1997 dans le cadre d’une Opération Grand Site, piloté par un syndicat devenu en juillet 2005 le Syndicat mixte du Grand Site Gâvres-Quiberon, et le site a intégré en 2009 le Réseau des grands sites de France, comme la pointe du Raz.

L’économie de la presqu’île est essentiellement tournée vers le tourisme, avec une industrie agroalimentaire toujours présente : les conserveries La Belle-Iloise et la Quiberonnaise. Deux communes seulement se partagent le territoire, Quiberon et Saint-Pierre-Quiberon, desservies depuis 1882 par la ligne de chemin de fer d’Auray à Quiberon.

À l’entrée de la presqu’île, l’isthme de Penthièvre mesure à l’endroit le plus étroit 22 mètres de large.

Un granite qui se débite en feuilles

La presqu’île est constituée de leucogranites tardi-orogéniques qui forment une longue échine rocheuse orientée du nord-ouest au sud-est, de la baie d’Audierne à l’embouchure de la Loire. La même échine donne le massif granitique de Pont-l’Abbé, le granite de Ploemeur, celui de Guérande et du Croisic, et un chapelet d’îles : l’archipel des Glénan, Hœdic, Houat, Dumet, Noirmoutier.

Le sous-sol appartient au domaine varisque sud-armoricain, témoin de la tectonique hercynienne. Le cisaillement sud-armoricain, grand décrochement dont le rejet horizontal atteindrait 500 kilomètres, forme un couloir de failles courant de la pointe du Raz à la Loire, et l’orogenèse varisque s’est traduite dans le Massif armoricain par un métamorphisme général puis par la mise en place de nombreux granites intrusifs à travers les schistes cristallins.

Le résultat se voit sur l’estran. Le leucogranite à deux micas, à grain fin, s’est déformé pendant sa cristallisation, ce qui explique son débitage en feuilles parallèles de 5 millimètres à 1 centimètre d’épaisseur, selon des plans à pendage relativement faible vers le sud-ouest.

Cette foliation si bien exprimée a induit les observateurs en erreur. Elle a valu à la roche l’appellation d’orthogneiss de Quiberon, pétrographiquement fausse puisqu’il s’agit d’un granite, et les plans de débit portent une linéation d’allongement soulignée par des stries de friction et des fibres de quartz.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Avancée en mer14 kilomètresune ancienne île rattachée par un tombolo
Isthme de Penthièvre22 mètres au plus étroitun seul point d’accès terrestre à défendre
Fort de Penthièvredécidé en 1747après le pillage de la presqu’île en 1746
Siège de 1795quatre jours400 des 700 défenseurs changent de camp
Prisonniers fusillés748dont 167 à Quiberon, 222 à Auray, 259 à Vannes
Débit de la rochefeuilles de 5 mm à 1 cmd’où le nom trompeur d’orthogneiss
La presqu’île de Quiberon, dans le Morbihan.

Vingt-deux mètres qui commandent tout

Un isthme de 22 mètres est à la fois une porte et une impasse, et l’histoire militaire de la presqu’île tient dans cette phrase. Après le siège de Lorient et le pillage de la presqu’île en 1746, la construction d’un ouvrage fermant la route est décidée en 1747, dans un cadre plus global de renforcement des défenses du littoral sud de la Bretagne. Bâti sur l’escarpement de la Palice, à l’endroit le plus étroit, il prend le nom du duc de Penthièvre, alors gouverneur de Bretagne.

Le piège se referme un demi-siècle plus tard. L’expédition de Quiberon, opération contre-révolutionnaire organisée par l’Angleterre pour prêter main-forte à la chouannerie, commence le 23 juin 1795 et est définitivement repoussée le 21 juillet. Les royalistes débarqués assiègent le fort dès le 27 juin ; renommé fort Sans-Culotte, il tombe après quatre jours, ses défenseurs étant à court de vivres, et 400 des 700 hommes de la garnison s’enrôlent dans l’armée catholique et royale.

La reprise par les troupes du général Hoche enferme les royalistes sur la langue de terre. Selon le rapport de Hoche, 3 600 chouans et 2 662 émigrés sont faits prisonniers, et les pertes républicaines de la dernière bataille se limitent à une dizaine de tués et 300 blessés. Hoche obtient de la Convention la grâce des chouans, dont 2 000 sont relâchés contre rançon et 3 180 acquittés ou condamnés à des peines de prison.

Le sort des émigrés est tout autre. Sept cent quarante-huit prisonniers sont effectivement fusillés, dont 627 émigrés ou ecclésiastiques et 121 chouans : 222 à Auray, sur un pré du Loch appelé depuis le Champ des martyrs, 259 à Vannes et 167 à Quiberon.

Le fort, lui, a continué de servir. Renforcé et modernisé en 1800, amélioré pendant toute la première moitié du XIXe siècle, il sert de prison à des prisonniers allemands en 1917, est inscrit au titre des monuments historiques le 23 juin 1933, puis intégré au Mur de l’Atlantique par les forces allemandes. Cinquante-neuf résistants y sont mis à mort entre avril et juillet 1944, dont cinquante le 13 juillet ; un monument a été érigé sur le site à leur mémoire.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la forme explique tout d’un coup. On voit une ancienne île, un trait de sable qui la raccroche au continent, et au milieu de ce trait un ouvrage fortifié posé en travers. Aucune carte ne rend la chose aussi évidente que la vue aérienne : il n’y a qu’un passage, et il est gardé.

La vue d’ensemble montre aussi la logique du tombolo, qui n’est pas une curiosité isolée. Le cordon de sable est la continuation de la grève qui s’étend jusqu’à Étel, prolongée par le massif dunaire de Gâvres-Quiberon, soit un même système sédimentaire étiré sur des dizaines de kilomètres de côte.

Elle donne enfin la mesure du tour de la presqu’île, que l’on prend mal depuis le sol. Le 13 août 2020, Stéphane Krause, ambassadeur de la ville de Quiberon, en a réalisé le tour à la nage : 25,5 kilomètres.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notices de la presqu’île de Quiberon, de l’expédition de Quiberon et du fort de Penthièvre, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Quiberon est-elle une île ?

Elle l'a été. Cette langue rocheuse, qui s'avance de 14 kilomètres dans la mer, est en fait une ancienne île reliée au continent par un tombolo sableux, continuation de la grève qui s'étend jusqu'à Étel. À l'entrée de la presqu'île, l'isthme de Penthièvre mesure 22 mètres de large à l'endroit le plus étroit.

Pourquoi un fort à l'entrée ?

Parce que 22 mètres de sable suffisent à fermer l'accès de toute la presqu'île. Après le siège de Lorient et le pillage de la presqu'île en 1746, la construction d'un nouvel ouvrage est décidée en 1747 dans le cadre d'un renforcement général des défenses du littoral sud de la Bretagne. Bâti sur l'escarpement de la Palice par le duc de Penthièvre, alors gouverneur de Bretagne, le fort lui doit son nom.

Que s'est-il passé en 1795 ?

L'expédition de Quiberon, opération contre-révolutionnaire organisée par l'Angleterre, commence le 23 juin 1795 et est définitivement repoussée le 21 juillet. Les royalistes débarqués assiègent le fort dès le 27 juin ; renommé fort Sans-Culotte, il tombe après quatre jours, ses défenseurs étant à court de vivres, et 400 des 700 hommes de la garnison acceptent de s'enrôler dans l'armée catholique et royale. Les troupes du général Hoche le reprennent ensuite.

Combien de prisonniers ont été fusillés ?

Sept cent quarante-huit, dont 627 émigrés ou ecclésiastiques et 121 chouans : 222 à Auray, 259 à Vannes et 167 à Quiberon. Hoche avait obtenu de la Convention la grâce des chouans, dont 2 000 furent relâchés contre rançon et 3 180 acquittés ou condamnés à des peines de prison, mais le sort des émigrés fut plus sévère.

Pourquoi la roche se débite-t-elle en feuilles ?

Parce que la presqu'île est constituée d'un leucogranite à deux micas, à grain fin, qui s'est déformé pendant sa cristallisation. Il se débite en feuilles parallèles de 5 millimètres à 1 centimètre d'épaisseur, et cette foliation très marquée lui a valu l'appellation, pétrographiquement fausse, d'orthogneiss de Quiberon.

La côte est-elle protégée ?

Oui. L'unité naturelle qui s'étend de la pointe de Beg en Aud à la pointe de Beg er Lan est site classé par arrêté ministériel du 7 mai 1936. Un programme de préservation a été mis en œuvre le 4 février 1997 dans le cadre d'une Opération Grand Site, et le site a intégré le Réseau des grands sites de France en 2009.
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