Six cents ans d’occupation et 1 500 hectolitres de vin : la villa gallo-romaine de Loupian

La mosaïque aux étoiles de la villa gallo-romaine des Prés Bas, à Loupian
La mosaïque aux étoiles de la villa gallo-romaine des Prés Bas, à Loupian, dans l'Hérault. Photo JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Photo : JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Dans les mosaïques d’une villa de l’Hérault, les archéologues ont reconnu deux mains : celle de l’Aquitaine et celle de la Syrie. Il n’existe pas d’autre villa gallo-romaine où se croisent des influences venues de pays aussi éloignés, et l’explication tiendrait à la hâte du propriétaire.

La villa des Prés Bas est un site archéologique découvert en 1963, puis fouillé de 1976 à 1982, sur la commune de Loupian, dans l’Hérault, entre Montpellier et Béziers, au cœur de la Gaule narbonnaise. Les fouilles occupent trois hectares au sud du village, et le site a été occupé pendant plus de six cents ans.

Une ferme devenue résidence patricienne

Au départ, il n’y avait là qu’une modeste ferme, bâtie à quelques kilomètres au sud de la via Domitia, sur le versant qui regarde l’étang de Thau et la colline de l’actuelle commune de Sète. L’emplacement explique tout le reste : une route, un plan d’eau, une exposition au sud.

La ferme prospère rapidement et s’étend. Pendant le Haut-Empire, aux Ier et IIe siècles, elle devient une grande résidence patricienne dotée de thermes, dont les mosaïques sont datables du IIe siècle.

Puis, au Ve siècle, la villa est complètement rebâtie. Elle se transforme en une résidence somptueuse dont le sol est couvert de mosaïques, et c’est de cette dernière phase que viennent les pavements qui font aujourd’hui l’intérêt du lieu.

À quelques centaines de mètres, une église paléochrétienne pourvue d’une cuve baptismale marque la suite de l’occupation. Elle se trouvait à proximité immédiate de l’actuelle église Sainte-Cécile, ce qui donne la mesure de la continuité du site : du domaine agricole antique au village médiéval, sur le même terroir.

Il n’existe pas d’autres villas dans lesquelles on retrouve les influences de deux pays aussi éloignés géographiquement que l’Aquitaine et la Syrie.

Mille cinq cents hectolitres et des amphores estampillées

La principale activité du domaine était la viticulture, et l’archéologie en donne les chiffres. Un chai capable de contenir 1 500 hectolitres de vin a été construit, le vin étant stocké dans de grosses jarres, les dolia, retrouvées sur place.

La production était faite pour partir. Un petit port a été aménagé au nord du bassin de Thau, destiné à l’exportation du vin, et l’on a retrouvé sur le site un atelier de potiers fabriquant les amphores de transport, estampillées M A F. C’est une chaîne complète, de la vigne au quai d’embarquement, dans l’enceinte d’un seul domaine.

Cette organisation est ce que les Romains appelaient une villa. Le mot latin désigne un domaine foncier comportant à la fois des bâtiments d’exploitation et d’habitation, en quelque sorte une grande ferme au cœur d’un domaine, et non la maison de villégiature que le français a emprunté tardivement à l’italien au XVIIIe siècle.

Les archéologues distinguent plusieurs types. La villa rustica est une exploitation agricole dont la partie résidentielle ne présente pas d’aménagements luxueux ; la villa urbana est une résidence périurbaine confortable, dont les statues et les mosaïques signalent la richesse du maître ; la villa maritima est un établissement de villégiature littoral. Loupian, qui produit massivement tout en se couvrant de mosaïques, tient des deux premières.

Ces domaines ont laissé une trace dans la langue autant que dans le sol. Le latin villa rustica, pris au sens de noyau d’un grand domaine, a eu une influence structurante sur l’aménagement du territoire : à partir du Ier siècle, la grande propriété se divise entre le secteur exploité directement par le maître, le dominus, et celui cédé à des colons locataires, et les villas urbaines deviennent les centres du pouvoir administratif des maîtres, d’où naissent les formes de vassalité propres au féodalisme du IVe siècle. C’est aussi de villa qu’est venu l’ancien français vile, au sens d’abord de domaine rural, puis, dès le Xe siècle, de réunion de maisons disposées par rues : le mot ville. Le même mot a donné villanus, l’habitant d’un village astreint à certains services, devenu vilain au début du XIIe siècle.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Découverte1963fouilles de 1976 à 1982
Durée d’occupationplus de 600 ansde la ferme modeste à la résidence du Ve siècle
Emprise des fouilles3 hectaresau sud du village de Loupian
Capacité du chai1 500 hectolitresstockés dans des dolia retrouvés sur place
Surface de mosaïques450 m2classées monuments historiques depuis 1970
Bâtiment de protection1 000 m2au-dessus des vestiges et des pavements
La villa des Prés Bas, à Loupian, dans l’Hérault.

Le calcul des mosaïstes

Les mosaïques de la villa tardive sont uniques en leur genre pour une raison d’histoire de l’art : on y retrouve les influences de deux pays aussi éloignés géographiquement que l’Aquitaine et la Syrie, et aucune autre villa ne présente ce croisement.

Deux explications sont avancées. La première est le goût éclectique du propriétaire. La seconde est plus prosaïque : son souhait de terminer rapidement le travail de pavement, qui l’aurait conduit à faire travailler côte à côte deux ateliers de traditions différentes.

Le calcul des archéologues appuie cette seconde hypothèse. En théorie, une équipe de quatre mosaïstes met un an pour couvrir une surface de 500 mètres carrés ; à Loupian, deux équipes travaillant simultanément ont pu recouvrir les 450 mètres carrés en six à huit mois environ. Autrement dit, faire venir un second atelier divisait le chantier par deux.

Le catalogue des pavements se lit comme une liste de motifs : mosaïque aux octogones, mosaïque de l’Automne et de l’Hiver, mosaïque aux feuilles d’hédérae, mosaïque aux deux tapis, mosaïque aux oiseaux, mosaïque aux arcades, mosaïque aux svastikas, mosaïque aux étoiles, mosaïque aux chardons, mosaïque du Printemps, mosaïque aux pampres de vigne. Le dernier nom n’est pas un hasard dans un domaine viticole.

Ce que la vue d’ensemble montre

Vu d’en haut, le site est aujourd’hui un grand toit : une construction de 1 000 mètres carrés protège les vestiges et les pavements, et c’est ce volume qui signale le lieu dans le paysage de vignes et d’étangs, au sud du village.

La vue d’ensemble restitue surtout la logique d’implantation. Le domaine occupe le versant entre la via Domitia et le bassin de Thau, à portée d’une route et d’un plan d’eau navigable, et l’on comprend d’un seul regard pourquoi un producteur de vin a choisi ce point précis.

Elle montre enfin l’échelle réelle de ces exploitations, souvent sous-estimée. Trois hectares de fouilles pour un seul domaine, c’est l’ordre de grandeur de la villa de Montmaurin, dont la partie résidentielle atteignait 5 800 mètres carrés : la campagne gallo-romaine était un paysage de grandes machines agricoles en pierre.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.

Sources : notices de la villa gallo-romaine de Loupian et de la villa romaine, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la villa des Prés Bas ?

Un site archéologique de la commune de Loupian, dans l'Hérault, entre Montpellier et Béziers, au cœur de la Gaule narbonnaise. Découvert en 1963 et fouillé de 1976 à 1982, il occupe trois hectares au sud du village et a livré les restes d'une villa gallo-romaine très riche en mosaïques, occupée pendant plus de 600 ans.

Que produisait ce domaine ?

Du vin. La principale activité agricole était la viticulture, et l'on a construit un chai capable de contenir 1 500 hectolitres stockés dans de grosses jarres, les dolia, retrouvées sur place. Un atelier de potiers fabriquait les amphores de transport, estampillées M A F, et un petit port a été aménagé au nord du bassin de Thau pour l'exportation.

Pourquoi ses mosaïques sont-elles uniques ?

Parce qu'il n'existe pas d'autre villa où l'on retrouve les influences de deux pays aussi éloignés géographiquement que l'Aquitaine et la Syrie. Cette originalité est certainement due au goût éclectique du propriétaire, ou plus simplement à son souhait de terminer rapidement le pavement.

Combien de temps a-t-il fallu pour les poser ?

En théorie, une équipe de quatre mosaïstes met un an pour couvrir 500 mètres carrés. À Loupian, deux équipes travaillant simultanément ont pu recouvrir les 450 mètres carrés en six à huit mois environ. Les mosaïques sont classées au titre des monuments historiques depuis 1970.

Que signifie le mot villa ?

Le mot latin villa désigne un domaine foncier comportant à la fois des bâtiments d'exploitation et d'habitation : en quelque sorte une grande ferme au cœur d'un domaine. On distingue la villa rustica, exploitation agricole sans luxe, de la villa urbana, résidence périurbaine confortable ornée de statues et de mosaïques, et la villa maritima des littoraux.

Le site se visite-t-il ?

Oui. Une construction de 1 000 mètres carrés protège les restes de la villa et les mosaïques, et des visites guidées du site et du musée sont organisées chaque semaine.
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