Au printemps 2017, sur la rive droite du Rhône, juste en face de Vienne, des pelleteuses devaient préparer le terrain pour des immeubles et des parkings. Sous la parcelle, les archéologues ont trouvé des sols de mosaïque, des étages effondrés sur les rez-de-chaussée et des pièces encore meublées. Un incendie survenu autour de l’année 69 avait tout scellé.
La fouille du site du Bourg, à Sainte-Colombe (Rhône), a été menée par l’opérateur privé Archeodunum entre avril 2017 et janvier 2018, sous la direction de l’archéologue Benjamin Clément. D’après la notice de site publiée par Archeodunum, la parcelle couvre 7000 m² et les vestiges s’y succèdent du début du Ier siècle au VIIIe siècle de notre ère. Le dossier de presse de 2017 donnait 5 500 m² de surface étudiée : l’écart tient à l’extension de l’opération en cours de chantier.
Le responsable d’opération a résumé l’état du site d’une formule reprise par toute la presse de l’été 2017 : les incendies successifs ont transformé le secteur en une véritable petite Pompéi viennoise. Le ministère de la Culture a classé la fouille en découverte exceptionnelle, ce qui a permis de la prolonger au-delà de la mi-septembre prévue au départ, selon franceinfo.
Un faubourg de Vienne, la grande ville romaine de la rive gauche
Dans l’Antiquité, la colonie romaine de Vienne déborde sur la rive droite du Rhône, où se trouvent aujourd’hui Saint-Romain-en-Gal et Sainte-Colombe. Le site du Bourg est installé en bordure de la voie dite de Narbonnaise et contre le prolongement du pont antique sud de Vienne, édifié au plus tard à l’époque flavienne.
Ce faubourg était connu par les grandes fouilles des années 1960 à Saint-Romain-en-Gal, mais, selon Archeodunum, il a fallu attendre 2016 pour de nouvelles opérations d’envergure sur la rive droite. Le ministère de la Culture rappelle que Vienne est un haut lieu de la mosaïque romaine, avec plus de 580 pavements dénombrés.
La fouille a livré un îlot urbain presque complet, avec plusieurs couches d’histoire superposées :
- au début du Ier siècle, un remblai surélève l’îlot de plus de 1,50 m contre les crues, puis un vaste entrepôt (horreum) de plus de 70 m de long est bâti le long des berges ;
- sous le règne de Claude, un grand complexe de boutiques entoure une place de 2500 m² dotée d’un bassin ;
- après l’incendie de 69, un nouvel édifice public à basiliques se développe sur près de 7000 m² ;
- de riches maisons, dont la maison des Bacchantes et la maison au Médaillon, occupent le reste de l’îlot jusqu’au second incendie, au début du IIIe siècle ;
- au haut Moyen Âge, une nécropole d’une quarantaine de sépultures constitue la dernière trace d’occupation.
Une place de marché détruite par le feu autour de l’an 69
Le premier grand ensemble mis au jour est un complexe commercial au bord du fleuve. Un portique entoure une place de 2500 m², avec un bassin d’agrément et la base d’un autel. Les archéologues l’interprètent comme une place de marché destinée aux marchands itinérants : ils y ont trouvé en abondance des traces de piquets, des monnaies et des poids de balance en plomb. Un réseau d’eau permettait de nettoyer les boutiques et de drainer la place.
L’incendie qui détruit cet ensemble autour de l’année 69 a, selon la notice, paradoxalement permis de le préserver. Le bâtiment s’est effondré, puis le quartier a été entièrement rehaussé. Les couches de démolition sont restées en place, avec les appartements de l’étage et presque tout leur contenu, abandonné par des occupants qui ont fui les flammes.
Un incendie survenu autour de l’année 69 avait tout scellé.
Des appartements de la classe moyenne restés meublés
C’est la découverte qui a le plus intéressé les spécialistes. Ces logements d’environ 80 m² en moyenne étaient desservis par des escaliers indépendants donnant sur le portique. Archeodunum y décrit une organisation très lisible :
- une cuisine associée à des latrines, reconnue grâce à la vaisselle en bronze, à une crémaillère et à une table à feux maçonnée ;
- des chambres sans lumière directe, identifiées par des pieds de lit en fer ;
- une pièce principale d’environ 25 m² ouvrant sur la place, avec sols en béton incrusté de marbre et murs peints ;
- l’eau courante, attestée par des tuyaux en bois et des raccords en plomb sous la place.
Dans l’appartement situé à l’angle nord-ouest de la place, les fouilleurs ont ouvert un coffre qui contenait une cuirasse articulée de légionnaire, la lorica segmentata, avec un glaive, un poignard encore dans son fourreau, un javelot complet et un élément de casque en bronze. Archeodunum suppose que l’occupant était un légionnaire engagé au début des années 40, libéré sous Néron, revenu vivre à Vienne en gardant son équipement comme souvenir. Selon le journal local Vivre villes, l’incendie a conservé l’armure dans un état très instable.
Lors de la remise du prix international de la découverte archéologique de Paestum, en 2018, Benjamin Clément a souligné que l’intérêt du site était de révéler le mode de vie de la classe moyenne.
Deux riches maisons, quinze tableaux de mosaïque et un satyre
Au nord-ouest de l’îlot, la maison des Bacchantes est la plus emblématique des riches demeures. Elle compte une trentaine de pièces sur 900 m², autour d’un péristyle à colonnes corinthiennes ouvert sur un jardin avec un bassin à abside. Sa salle de banquet, le triclinium, mesure 75 m². Son sol porte une mosaïque figurative de l’époque flavienne organisée autour de quinze tableaux très fins, en opus vermiculatum.
Le panneau central, face au maître de maison pendant les repas, montre Bacchus abreuvant sa panthère sous un pied de vigne. Dans les angles, des bacchantes portent les attributs des saisons ; l’été et l’hiver ont été reconnus. Des frises végétales d’inspiration italienne font danser autour d’eux Silène, des ménades et des satyres. La maison a été détruite par le second incendie, au début du IIIe siècle, et ses étages se sont effondrés sur les sols, ce qui a protégé la décoration.
La mosaïque a été déposée à l’été 2017 par l’atelier de restauration du musée de Saint-Romain-en-Gal, avant la reprise du chantier immobilier.
Au centre du site, la maison au Médaillon est bâtie dans la seconde moitié du IIe siècle sur 1200 m², autour de trois jardins avec bassins et fontaines. Elle doit son nom à un médaillon en bronze frappé par l’empereur Commode en 191, trouvé dans l’effondrement d’un meuble encastré. Ce type de pièce rare était offert à des personnages liés à l’administration impériale ou à l’armée, ce qui renseigne sur le statut du dernier propriétaire.
Un bureau de 16 m² y porte le pavement le plus spectaculaire de la maison. Son panneau central octogonal montre un satyre enlevant une ménade assise sur un rocher, qui tient un masque de tragédie et un thyrse, devant un paysage de collines et un cours d’eau. Ce fond de paysage se distingue, selon Archeodunum, des productions habituelles des ateliers viennois.
| Repère | Chiffre | Ce que cela indique |
|---|---|---|
| Parcelle fouillée (notice Archeodunum) | 7000 m² | Un îlot urbain dégagé presque en entier |
| Place du marché | 2500 m² | Un espace commercial pour marchands itinérants |
| Appartements de l’étage | 80 m² en moyenne | Le logement ordinaire d’une grande ville romaine |
| Maison des Bacchantes | 900 m², 15 tableaux | Le luxe d’une élite locale au Ier siècle |
| Maison au Médaillon | 1200 m² | Un propriétaire lié à l’administration impériale |
| Pavements à Vienne (ministère) | plus de 580 | Une des grandes villes de la mosaïque romaine |
Où voir aujourd’hui les trésors de Sainte-Colombe
Le chantier a été rendu à la construction, et les vestiges ne se visitent pas sur place. Les mosaïques déposées et le mobilier ont été confiés au musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal, sur la même rive du Rhône, qui dispose de son propre atelier de restauration des mosaïques. Le musée expose déjà d’autres pavements trouvés à Sainte-Colombe lors de découvertes plus anciennes, comme la grande mosaïque du châtiment de Lycurgue.
Pour la cuirasse, le calendrier est connu : elle doit être présentée les 12 et 13 décembre 2026 dans un nouvel espace consacré à l’armée romaine, pour les 30 ans du musée. Une grande exposition des mosaïques de la petite Pompéi était annoncée pour 2026 par la presse locale ; avant de se déplacer, mieux vaut vérifier auprès du musée les pièces effectivement visibles. À Lyon aussi, les épaves romaines du parc Saint-Georges sont sorties d’un chantier d’aménagement.
Ce qui reste incertain
La lecture du site a évolué depuis 2017, et plusieurs points restent ouverts :
- la date des incendies : le dossier de presse de 2017 plaçait le feu du marché au début du IIe siècle, la notice actuelle d’Archeodunum le situe autour de 69 ;
- la scène du bureau de 16 m² : présentée en 2017 comme l’enlèvement de Thalie, muse de la comédie, par Pan, elle est aujourd’hui décrite comme un satyre enlevant une ménade ;
- la fonction du grand édifice public bâti après 69 : une école de philosophie ou de rhétorique a été évoquée, puis un espace commercial ou associatif, faute d’inscription ;
- l’identité du légionnaire, que rien ne permet de nommer.
Archeodunum précise d’ailleurs que sa notice n’est qu’un premier tour d’horizon des découvertes de 2017. Les études de mobilier et de céramique se poursuivent dans des revues spécialisées. Comme à Glanum, la ville antique ensevelie des Alpilles, la connaissance du site progresse bien après la fin de la fouille.
