Le 1er mai 1998, sous une pluie que l’équipe qualifie elle-même de détestable, une clairière de la forêt de Puisaye ouvre au public. Le site est une ancienne carrière de grès abandonnée dans les années 1950, et les murs ne dépasseront pas un mètre de haut cette année-là. Cinquante mille curieux viennent pourtant voir, dès cette première saison, des ouvriers bâtir un château fort comme au XIIIe siècle.
Le chantier de Guédelon, sur la commune de Treigny (aujourd’hui Treigny-Perreuse-Sainte-Colombe, dans l’Yonne), devait durer environ vingt-cinq ans : c’est l’estimation que donnait encore le chantier en 2014, dans un communiqué commun avec l’Inrap. En 2026, la page de chronologie des travaux tient un autre compte : 29 ans après la pose de la première pierre, les travaux sont loin d’être terminés. Ce retard découle de la règle du chantier : n’utiliser que les outils, les gestes et les matériaux d’un bâtisseur des années 1220.
Une idée née d’un château enfoui sous la brique
Le projet naît en 1995 au château de Saint-Fargeau, en Puisaye. Son propriétaire, Michel Guyot, rachète et relève des ruines de châteaux depuis 1979, selon le Guardian. Selon le dossier de presse du chantier, une étude archéologique y révèle un château médiéval englouti sous les briques rouges de l’édifice actuel. L’équipe imagine alors de bâtir un château neuf avec les procédés de l’époque.
Reste à trouver le lieu. Le choix se porte sur une ancienne carrière de grès ferrugineux en forêt de Guédelon, qui donne son nom au chantier. Selon un reportage du Guardian publié en juillet 1999, l’équipe lève alors l’équivalent de 400 000 livres sterling en cinq mois, auprès de l’Union européenne, des collectivités et de mécènes, puis embauche 35 ouvriers, maçons, charpentiers et chômeurs du secteur, épaulés par plus d’une centaine de bénévoles. Maryline Martin, venue d’une entreprise d’import-export, prend la direction du projet.
Au printemps 1997, Jacques Moulin, architecte en chef des monuments historiques, dessine les plans. D’après la page consacrée aux plans du château, le permis de construire est déposé en mairie de Treigny le 25 juillet 1997. Chaque ouvrage détaillé, voûte, fenêtre ou escalier, fait ensuite l’objet de plans d’exécution signés par le maître d’œuvre, Florian Renucci.
Un château philippien pour un seigneur imaginaire
Guédelon ne reconstruit aucun monument disparu. Aucun vestige n’existait sur place. Le château suit les canons fixés sous Philippe Auguste, roi de France de 1180 à 1223, qui a standardisé l’architecture militaire dans les territoires qu’il contrôlait, du Louvre à Yèvre-le-Châtel. Le chantier a écrit un scénario : un seigneur modeste, dans le premier tiers du XIIIe siècle, qui adopte un modèle francilien plutôt que bourguignon.
Selon le site officiel, un château dit philippien se reconnaît à quelques traits constants : un plan polygonal fermé par de hautes courtines maçonnées, souvent talutées à la base, un fossé sec au pied des murs, des tours d’angle cylindriques percées d’archères disposées en quinconce d’un niveau à l’autre, une tour plus haute et plus large que les autres, la tour maîtresse, et une porte d’entrée défendue par deux tours.
À Guédelon, cela donne un plan quadrangulaire à six tours : la tour maîtresse, la tour de la chapelle, deux petites tours d’angle et les deux tours de la porte principale. Le modèle de référence est le château voisin de Ratilly. Le statut supposé du seigneur explique les dimensions : un château-résidence, loin des forteresses royales. La démarche est l’inverse de celle de Viollet-le-Duc, qui a rebâti Pierrefonds au XIXe siècle selon sa propre vision du Moyen Âge : ici, chaque choix doit pouvoir s’appuyer sur un exemple réel de la même époque.
La carrière au pied des murs, et ce qu’elle impose
Le grès ferrugineux est extrait directement dans la carrière qui borde le château. C’est la pierre des grands édifices de Puisaye comme des maisons rurales du pays. Au Moyen Âge, rappelle le chantier, le transport coûtait cher : taxes et péages pouvaient doubler la valeur d’un matériau. D’où une économie stricte de la ressource, reproduite sur place.
- le grès de bonne qualité devient pierre de taille et moellons de parement ;
- la pierre friable est mêlée au mortier pour remplir le cœur des murs, épais de 3,50 m en moyenne ;
- le calcaire blanc, réservé aux voûtes et aux fenêtres, vient d’une carrière située à quelques kilomètres ;
- la terre sableuse tamisée entre dans le mortier, l’argile sert aux tuiles et carreaux, l’ocre et l’hématite aux peintures murales ;
- le chêne de la forêt fournit charpentes, ponts et échafaudages, complété par des forêts voisines quand les sections manquent.
Vingt-neuf ans de construction, ouvrage par ouvrage
La chronologie officielle permet de suivre l’avancement année par année. Les premiers murs font le tour du château à un mètre de haut dès 1998, à trois mètres en 2002. En 2005, la tour maîtresse atteint dix mètres, soit à peu près le tiers de sa hauteur définitive. La voûte d’ogives de son premier étage, achevée en 2011, met en charge 150 tonnes de pierre et de mortier, avec une poussée d’environ 25 tonnes sur chacune de ses six nervures.
Pour hisser ces charges, le chantier a construit des cages à écureuil, de grandes roues mues par des hommes qui marchent à l’intérieur. En 2018, les charpentiers lèvent les 265 pièces qui couronnent la tour de la chapelle, première tour coiffée de sa charpente. En 2023, ils fendent et posent 1 700 lattes et 9 000 tavaillons, des tuiles en bois, sur la tour du pigeonnier.
En 2025, les deux vantaux de la porte principale, de 4,50 m de haut et environ 750 kg chacun, sont fixés par 192 gros clous forgés sur place. Pour 2026, le communiqué de presse du chantier daté du 11 mars annonce l’ouverture de la salle de la herse, le lambrissage en chêne de la chambre du logis, qui réclame 2 000 clous, et une galerie de bois qui permettra pour la première fois de faire le tour complet de l’enceinte.
| Repère | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Durée prévue du chantier | environ 25 ans | Communiqué Guédelon et Inrap, 2014 |
| Visiteurs de la première saison (1998) | 50 000 | Chronologie officielle |
| Épaisseur moyenne des murs | 3,50 m | Site officiel, page matériaux |
| Charge de la grande voûte de la tour maîtresse (2011) | 150 tonnes | Chronologie officielle |
| Tavaillons posés sur la tour du pigeonnier (2023) | 9 000 | Chronologie officielle |
| Visiteurs par saison au milieu des années 2010 | près de 300 000 | Dossier de presse 2015 |
Ce que l’archéologie expérimentale y a appris
Guédelon se présente comme un chantier d’archéologie expérimentale. Un comité scientifique, où ont siégé l’archéologue Anne Baud et le chercheur du CNRS Frédéric Epaud, valide ou refuse les choix de construction. Avant chaque ouvrage, une équipe relève des modèles réels dans des châteaux de référence comme Dourdan, Yèvre-le-Châtel ou Druyes-les-Belles-Fontaines.
Ici, le chantier n’est pas un moyen d’arriver au château : c’est lui l’objet d’étude. Les textes anciens décrivent des outils et des résultats, rarement l’organisation concrète du travail. Anne Baud, citée sur le site du chantier, résume l’intérêt pour les chercheurs : le chantier les « aide à concrétiser des idées ».
Ici, le chantier n’est pas un moyen d’arriver au château : c’est lui l’objet d’étude.
Plusieurs résultats sont documentés.
- Le mortier : selon Maryline Martin, interrogée par le Guardian en 1999, le seul mélange de sable et de chaux du site capable de tenir les blocs dans un mur de trois mètres s’est révélé chimiquement identique à des échantillons prélevés dans le mur d’un château du XIIIe siècle voisin.
- Le moulin : avec l’Inrap, le chantier a reconstruit un moulin hydraulique d’après les vestiges de Thervay, dans le Jura, fouillés en 2008, dont 189 pièces de bois ont été retrouvées. Inauguré le 21 mai 2014, il mesure 5,60 m de haut et entraîne une meule d’environ 250 kg.
- La chaux : un four à chaux, construit avec l’Inrap à partir de 2015, demande une cuisson de 72 heures en continu.
- Les fenêtres : faute de verre pour un seigneur modeste, le chantier teste avec l’université Lyon 2 et le musée de Cluny des toiles de lin peintes avec les pigments du site, puis cirées et tendues sur des châssis de chêne.
Le chantier a aussi corrigé ses propres plans. En 1999-2000, les tours d’angle carrées prévues sur la façade sud sont transformées en tours rondes : la chronologie parle d’un premier « repentir d’architecte ». Avec près de 300 000 visiteurs par saison au milieu des années 2010, Guédelon compte parmi les sites les plus visités de Bourgogne, aux côtés de l’Hôtel-Dieu de Beaune. Selon le dossier de presse de 2015, il se finance entièrement par ses recettes.
Les limites d’un Moyen Âge reconstitué
Guédelon reste une hypothèse grandeur nature, pas une preuve. Le seigneur, sa fortune et son époque sont un scénario choisi par l’équipe. Qu’une technique fonctionne à Guédelon montre qu’elle était possible, pas qu’elle était employée partout. Le chantier lui-même reconnaît que la gestion quotidienne d’un chantier du XIIIe siècle reste difficile à interpréter.
Le XXIe siècle s’impose aussi par endroits. En 1999, le Guardian notait que les inspecteurs de la sécurité exigeaient des chaussures de sécurité et des ciseaux de tailleur produits industriellement. Les ouvriers sont des salariés formés, 65 selon le dossier de presse de 2015, dont environ 35 à la construction, aidés chaque année par quelque 650 bâtisseurs temporaires. Et le calendrier a glissé : Michel Guyot annonçait en 1999 une fin des travaux en 2020. En 2026, aucune date d’achèvement officielle n’est affichée.
