Le temple romain le mieux conservé du monde doit sa survie à une série d’usages qui n’ont rien de religieux. La Maison carrée de Nîmes a été hôtel de ville, maison d’habitation, écurie, église, salle de réunion du Directoire, puis préfecture du Gard.
C’est un temple hexastyle achevé au début du Ier siècle de notre ère, dédié à la gloire des deux petits-fils d’Auguste, les consuls Caius et Lucius Caesar. Classé au titre des monuments historiques par la liste de 1840, il est inscrit depuis septembre 2023 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
Trente colonnes et quinze marches
Le temple occupait l’extrémité sud du forum de la ville, place de 80 mètres de long encadrée par un double portique à l’est et à l’ouest, fermée au sud par un mur aveugle orné de pilastres et au nord par un bâtiment rectangulaire de 18 mètres sur 14 que l’on identifie aujourd’hui comme la curie.
L’édifice est corinthien, hexastyle et pseudo-périptère, et mesure 13,54 mètres de large sur 26,42 mètres de long. Trente colonnes de 9 mètres de haut enserrent la structure intérieure, formée d’une cella de 10,50 mètres sur 16, précédée d’un pronaos dont le plafond est moderne. À l’origine, on pénétrait dans la cella par une porte de près de sept mètres de haut.
Le podium de 2,65 mètres lui donne une position dominante, et l’on y accède par un escalier unique de quinze marches, le nombre de marches étant toujours impair. Cet accès était réservé aux prêtres : la cella abritait la statue des dieux honorés, et les cérémonies se déroulaient autour d’un autel placé devant l’entrée, deux usages directement issus de la tradition étrusque.
Rien, dans ce plan, n’a été laissé à l’initiative locale. Construire un édifice cultuel supposait une autorisation du pouvoir, ici celle d’Auguste, et seuls les modèles inspirés des créations officielles de Rome pouvaient être édifiés : le plan pseudo-périptère reprend celui du temple d’Apollon au sud du champ de Mars, les chapiteaux sont fidèles au temple de Mars Ultor, et la frise d’enroulements de rinceaux d’acanthe imite celle de l’Ara Pacis.
L’édifice devient une maison d’habitation, une écurie, puis une église, l’église des Augustins.
Une dédicace reconstituée par les trous des clous
Le temple portait sur son frontispice une dédicace en lettres de bronze scellées dans la pierre. Les lettres ont disparu, mais les trous de scellement sont restés visibles, et c’est à partir de leur disposition que l’érudit nîmois Jean-François Séguier est parvenu, en 1758, à recomposer le texte original.
Il se lit ainsi : à Caius Caesar consul et Lucius Caesar consul désignés, fils d’Auguste, princes de la jeunesse. Les deux hommes sont les fils d’Agrippa et de Julie, fille d’Auguste, donc les petits-fils et héritiers désignés de l’empereur.
Le choix n’était pas seulement dynastique, il était local. Agrippa, plus proche conseiller d’Auguste, était le patron de la ville de Nemausus et le défenseur officiel des intérêts de la cité devant le Sénat de Rome, et il avait transmis ce patronage à son fils aîné Caius. À la mort prématurée de Caius et de Lucius, les Nîmois décidèrent, avec l’accord de Rome, de leur dédier ce temple.
La dédicace sert aussi d’horloge. Sa première ligne situe l’achèvement du temple entre les ans 2 et 3, d’après la date du consulat des deux frères, et la seconde ligne, ajoutée plus tard, date des ans 4 et 5. L’édifice, lui, a été bâti entre 10 avant notre ère et l’an 4.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Dimensions | 13,54 m sur 26,42 m | un carré long, d’où le nom |
| Colonnes | 30, de 9 mètres | disposition pseudo-périptère |
| Podium | 2,65 mètres | quinze marches, nombre toujours impair |
| Cella | 10,50 m sur 16 m | accès réservé aux prêtres |
| Achèvement | entre les ans 2 et 3 | daté par la dédicace en lettres de bronze |
| Restauration des façades | quatre ans, 44 000 heures | achevée et fêtée le 12 février 2011 |
Ce que vingt siècles d’usages ont fait
L’histoire post-romaine de l’édifice est si mouvementée qu’il est étonnant qu’il nous soit parvenu en si bon état. Du XIe au XVIe siècle, la Maison carrée sert de maison consulaire, c’est-à-dire d’hôtel de ville, et on l’appelle alors Capitole ou Cap-duel.
L’historien nîmois Léon Ménard a décrit les transformations imposées au temple. On divisa l’intérieur en plusieurs pièces et même en deux étages, on y forma des voûtes, on construisit une cheminée contre le mur du levant et un escalier à vis contre celui du couchant, et l’on perça plusieurs fenêtres carrées pour éclairer ces appartements. Les consuls firent ensuite fermer le vestibule par une muraille allant d’une colonne à l’autre, transformèrent en cave la voûte souterraine et abattirent le perron.
La suite ne vaut pas mieux sur le papier : maison d’habitation, écurie, puis église des Augustins, et un projet de la duchesse d’Uzès d’en faire le tombeau de son mari. Pendant la Révolution, le bâtiment accueille les réunions du Directoire, puis devient de 1800 à 1807 la préfecture du département du Gard, avant d’être transformé en 1824 en lieu d’exposition d’objets antiques.
C’est précisément cette suite d’occupations qui l’a sauvé, puisqu’un bâtiment utilisé n’est pas démoli. Le prix en est que le décor intérieur d’origine n’a pas été conservé : seul l’aspect extérieur est intact, et il porte, gravé en lettres romaines sur le flanc ouest, la mention d’une réparation faite en 1822 par la munificence du roi et l’argent offert par les citoyens.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vue de haut, la Maison carrée n’est plus qu’un volume blanc posé au milieu d’une place, et c’est la trace d’un forum disparu que l’on cherche autour d’elle. Le temple s’inscrivait dans un péribole délimité par cette place de 80 mètres, dont il ne reste rien en élévation, alors que l’édifice qui la fermait au sud est encore debout.
Le vis-à-vis contemporain se lit tout aussi bien d’en haut. En 1993, l’architecte britannique Norman Foster a construit face au temple le Carré d’Art, musée d’art contemporain pensé comme son pendant moderne, et a réaménagé la place attenante pour assurer l’harmonie entre les deux bâtiments.
La toiture, enfin, est une restitution récente que la vue aérienne est seule à montrer. En 1992, la Maison carrée a reçu une nouvelle couverture, reproduction fidèle de l’original antique, composée de grandes tuiles plates et de tuiles-canal moulées à la main. La restauration des quatre façades, menée ensuite entre 2006 et 2010, a demandé quatre ans et plus de 44 000 heures de travail.
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la Maison carrée, Wikipédia en français.
