2 303 statues et trente sacres : ce que l’incendie de 1914 a coûté à la cathédrale de Reims

La cathédrale Notre-Dame de Reims vue de l'extérieur, dans la Marne
La cathédrale Notre-Dame de Reims, dans la Marne. Photo : Gérald Garitan, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Trente sacres de rois de France, 2 303 statues, et un bombardement délibéré en 1914 destiné à briser le moral d’un pays. La cathédrale de Reims est le monument français où l’histoire politique et l’histoire de l’art se superposent le plus étroitement, jusqu’à la réconciliation franco-allemande célébrée sous ses voûtes en 1962.

L’édifice se trouve à Reims, dans la Marne. Sa construction a commencé au début du XIIIe siècle, après Notre-Dame de Paris et Chartres, mais avant Strasbourg, Amiens et Beauvais. Il est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1991 et a accueilli 1 500 000 visiteurs en 2007.

Une cathédrale depuis le Ve siècle

Le site est chrétien depuis très longtemps. Les écrits de Flodoard situent la fondation de la première cathédrale rémoise au début du Ve siècle, probablement vers 401, sur d’anciens thermes gallo-romains, par Nicaise, évêque de Reims.

La tradition veut que ce soit devant la porte de sa cathédrale, déjà dédiée à la Vierge Marie, que Nicaise ait été décapité, par les Vandales en 407 ou par les Huns en 451. Le vocable marial laisse penser que la seconde date est la bonne.

L’édifice actuel naît d’un incendie. L’archevêque Albéric de Humbert pose la première pierre le 6 mai 1211, le feu ayant détruit la cathédrale précédente. Quatre architectes se succèdent sur le chantier, connus par les inscriptions du labyrinthe disparu en 1778 et relevé au XVIIe siècle : Jean d’Orbais, Jean-le-Loup, Gaucher de Reims et Bernard de Soissons.

La durée des travaux se déduit d’indices administratifs. Pour Jean-Pierre Ravaux, le gros œuvre n’est pas achevé en 1274, au moment de la procession des Rameaux, et il propose de fixer sa fin vers 1275. En 1299, le roi Philippe le Bel exempte de péage le plomb destiné à la couverture : c’est donc cette année-là que la toiture définitive est posée.

Sur la façade, au centre de la galerie des rois composée de 56 statues hautes de 4,5 mètres, Clovis trône entouré de Clotilde et de Remi.

Le monument qui fabriquait les rois

La fonction politique de la cathédrale est inscrite dans sa pierre. Elle glorifie la royauté, et la galerie des rois de sa façade, cinquante-six statues de 4,5 mètres de hauteur, place Clovis au centre, entouré de sa femme Clotilde et de saint Remi, c’est-à-dire de la scène du baptême qui fonde la légitimité chrétienne des rois de France.

La série des sacres commence en 1027 avec Henri Ier et se poursuit pendant huit siècles. Lorsque Louis IX se fait couronner en 1226, la cathédrale telle que nous la connaissons est encore en construction. Deux cérémonies sortent du lot.

Le sacre de Charles VII, en 1429, inverse le cours de la guerre de Cent Ans, et il doit tout à la ténacité de Jeanne d’Arc, dont une statue se dresse aujourd’hui sur le parvis. Celui de Charles X, en 1825, est le trentième et dernier sacre d’un roi célébré dans la cathédrale.

RepèreDonnéeCe que cela représente
Première cathédrale du sitevers 401bâtie sur d’anciens thermes gallo-romains
Première pierre de l’édifice actuel6 mai 1211après l’incendie du précédent
Fin du gros œuvrevers 1275couverture définitive posée en 1299
Statues2 303dont 56 dans la galerie des rois, hautes de 4,5 m
Sacres de roistrente, de 1027 à 1825le dernier est celui de Charles X
Inscription UNESCO19911 500 000 visiteurs en 2007
La cathédrale de Reims, monument du sacre et sommet de la statuaire gothique.

1914 : la cathédrale martyre

Le surnom n’est pas une figure de style. En 1914, peu après le début des hostilités, la cathédrale est bombardée intentionnellement par l’armée allemande, dans le but explicite de briser le moral français. L’incendie qui suit provoque une destruction très importante de l’édifice.

C’est cette blessure qui donne son sens au geste de 1962. La réconciliation franco-allemande est symboliquement officialisée en juillet de cette année par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, sous les voûtes de la cathédrale que l’artillerie allemande avait visée quarante-huit ans plus tôt.

Le lieu a conservé cette fonction de scène diplomatique et religieuse. Le pape Jean-Paul II s’y est rendu le 22 septembre 1996, lors de sa visite pastorale en France, pour célébrer le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis.

Chagall dans la chapelle axiale

La restauration a été l’occasion d’une innovation technique dans l’art du vitrail. On a désormais fabriqué les verrières hors de l’édifice, pour les insérer ensuite dans l’espace qui leur était destiné, alors qu’auparavant on les construisait directement sur place.

Les vitraux contemporains les plus célèbres sont trois fenêtres de Marc Chagall, réalisées en 1974 dans la chapelle axiale : l’arbre de Jessé, les deux testaments et les grandes heures de Reims. Ceux de Brigitte Simon, au-dessus des fonts baptismaux et du mémorial aux morts britanniques de la Première Guerre mondiale, marquent le temps qui passe par des lignes courbes et des tons gris bleutés.

En juin 2011, six nouveaux panneaux sont venus compléter cet ensemble, qui fait de la cathédrale un lieu où le vitrail se lit du XIIIe siècle à nos jours.

La chronologie du chantier reste un sujet de débat entre historiens, et les indices sont minces. L’ordre de succession des quatre architectes a été discuté, R. Branner proposant par exemple de fixer au début du triforium du chœur l’année 1221. Une éclipse a même servi de repère : la seule visible à Reims en ce début de XIIIe siècle est datée par Anne Prache du 28 février 1207, soit quatre ans avant la pose de la première pierre.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la cathédrale écrase le centre de Reims par sa longueur plus que par sa hauteur. On lit d’un coup la nef, le transept, le chevet à chapelles rayonnantes, et l’on mesure la surface de façade disponible pour la statuaire : c’est cette générosité de parois qui a permis d’y installer 2 303 statues.

La vue aérienne montre aussi ce que l’incendie de 1914 a changé. Les charpentes et les couvertures ont été refaites, et la comparaison avec les photographies d’avant-guerre reste le meilleur moyen de mesurer l’ampleur des restaurations menées au XXe siècle.

Elle rappelle enfin la place du parvis dans l’histoire politique française. C’est là que se pressaient les cortèges de sacre, de 1027 à 1825, et c’est là que se dresse la statue de Jeanne d’Arc. Pour comparer les partis architecturaux, Bourges a fait le choix inverse, celui d’un vaisseau continu sans transept.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice de la cathédrale Notre-Dame de Reims, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Questions fréquentes

Combien de rois y ont été sacrés ?

La quasi-totalité des rois de France depuis le XIe siècle. Le sacre de Charles X, en 1825, est le trentième et dernier sacre d'un roi célébré dans la cathédrale.

Pourquoi le sacre de 1429 est-il si important ?

Parce qu'il inverse le cours de la guerre de Cent Ans. Le sacre de Charles VII doit tout à la ténacité de Jeanne d'Arc, dont une statue trône aujourd'hui sur le parvis.

Quand la cathédrale actuelle a-t-elle été bâtie ?

L'archevêque Albéric de Humbert pose la première pierre le 6 mai 1211, après l'incendie de l'édifice précédent. Quatre architectes se succèdent : Jean d'Orbais, Jean-le-Loup, Gaucher de Reims et Bernard de Soissons, connus par les inscriptions du labyrinthe disparu en 1778.

Que s'est-il passé en 1914 ?

La cathédrale a été bombardée intentionnellement par l'armée allemande, peu après le début des hostilités, dans le but de briser le moral français. L'incendie qui en a résulté a causé une destruction très importante, ce qui lui a valu le surnom de cathédrale martyre.

Qui a réalisé les vitraux contemporains ?

Les plus célèbres sont trois fenêtres de Marc Chagall, réalisées en 1974 dans la chapelle axiale : l'arbre de Jessé, les deux testaments et les grandes heures de Reims. Les vitraux de Brigitte Simon accompagnent les fonts baptismaux et le mémorial aux morts britanniques.
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