L’église de Champaubert, seul vestige resté sur place des villages noyés sous le lac du Der

L'église de Champaubert, sur la presqu'île du lac du Der-Chantecoq
L'église de Champaubert, sur la presqu'île du lac du Der. Photo : Champagne, CC0, via Wikimedia Commons.

Pour que Paris ne soit plus inondée comme en 1910, trois villages de Champagne ont été rayés de la carte. Il en reste une église, posée sur une presqu’île, et une autre reconstruite pierre par pierre à quelques kilomètres de là.

Le lac du Der-Chantecoq, ou lac-réservoir Marne, se trouve à la limite de la Marne et de la Haute-Marne, dans le Grand Est. Avec ses 48 kilomètres carrés, c’est le plus grand lac artificiel de France métropolitaine en superficie, mais pas en volume. Sa capacité nominale est de 350 millions de mètres cubes.

Une décision prise à Paris, appliquée en Champagne

L’origine du projet est une inondation. À la suite des importantes crues de la Seine à Paris en 1910 et 1924, l’État décide de réguler le débit du fleuve et de ses affluents. En 1938, un premier lac-réservoir de 450 hectares est construit sur la Blaise, à Champaubert-aux-Bois : c’est ce que l’on appelle aujourd’hui le Vieux Der.

Entre 1952 et 1974, l’Institution interdépartementale des barrages-réservoirs du bassin de la Seine projette puis réalise un ouvrage d’une tout autre ampleur. Le projet est fortement contesté par les habitants du pays du Der, et pour cause : il faut détruire des hectares de forêt, des fermes, des étangs et trois villages. Chantecoq, Champaubert-aux-Bois et Nuisement-aux-Bois disparaissent.

Le chantier démarre en 1967. Le lac est inauguré le 3 janvier 1974 par le ministre de l’Équipement de l’époque, Robert Galley. Le nom retenu porte la trace de ce qui a été détruit : le pays du Der, région naturelle dont le nom vient du celte dervos, le chêne, et Chantecoq, l’un des villages noyés.

Il faut détruire des hectares de forêt, des fermes, des étangs et trois villages.

De ces trois communes, il ne reste sur place que l’église de Champaubert, aujourd’hui sur la presqu’île qui porte son nom. La mairie-école, l’église et son cimetière, la maison du forgeron et un pigeonnier de Nuisement-aux-Bois ont été démontés puis reconstruits au Village Musée du Der, à Sainte-Marie-du-Lac-Nuisement. Un village détruit par décision administrative et rebâti en musée à quelques kilomètres de son emplacement d’origine : la formule résume assez bien l’aménagement du territoire des années 1960.

Un lac qui se vide tous les ans

Le lac du Der n’est pas un plan d’eau, c’est un outil hydraulique, et son niveau le montre. Il est alimenté par deux canaux, le canal d’amenée Marne, long de 11,8 kilomètres, et celui de la Blaise, et il restitue l’eau par d’autres canaux, celui de la Marne mesurant 3,5 kilomètres.

Le cycle est inversé par rapport à ce que l’intuition suggère. En hiver et au printemps, quand l’eau est au plus haut, elle est prélevée pour prévenir les crues ; si une crue importante se prépare, un niveau supplémentaire est puisé dans les deux cours d’eau. Le lac se remplit ainsi entre le 1er novembre et le 30 juin. Il est ensuite vidangé entre le 1er juillet et le 31 octobre, pour soutenir la Marne et la Blaise à l’étiage.

Au 1er novembre, le lac est presque vide. Il n’y reste que la tranche morte, volume indispensable à la survie des poissons, et une tranche de réserve permettant de prolonger la vidange en cas d’étiage sévère. La partie découverte se transforme alors en immenses vasières, qui attirent de nombreux oiseaux, en particulier des limicoles.

Une inspection décennale impliquant une vidange complète était prévue pour examiner les ouvrages immergés. La dernière a eu lieu en 2003. Un arrêté pris en 2007 a retiré le caractère obligatoire de cette vidange, et lors de l’inspection de 2013 le lac n’a pas été vidé.

Le 7 mai 2013, le réservoir a joué son rôle à la limite de sa capacité. À huit heures, le volume de crue absorbé atteignait 361,94 millions de mètres cubes sur les 364,50 millions que peut recevoir l’étendue d’eau. Le prélèvement a été arrêté à vingt-trois heures.

CaractéristiqueValeur
superficie48 km2
capacité nominale350 millions de m3
profondeur maximale18 m
profondeur moyenne4 à 7 m
longueur des digues20,3 km
canal d’amenée Marne11,8 km
villages détruitstrois
Le lac-réservoir Marne en chiffres.

Deux cent soixante-huit mille grues en une journée

Ce qui n’était pas prévu, c’est l’effet sur les oiseaux. Le lac se trouve sur l’un des principaux axes migratoires français, et il s’inscrit dans une immense mosaïque de zones humides, la Champagne humide, qui réunit du nord au sud les étangs d’Argonne, les gravières du Perthois, l’étang de la Horre et les lacs aubois.

Plus de 200 espèces y sont dénombrées, dont certaines protégées, pour la reproduction, l’hivernage ou l’étape migratoire. Mais la réputation du site tient surtout à une seule : la grue cendrée. Entre 200 000 et 350 000 y transitent chaque année, et 20 000 à 30 000 y passent l’hiver.

Le 3 novembre 2019, les bénévoles de la LPO Champagne-Ardenne ont compté 268 120 grues cendrées au départ des différents dortoirs. C’est le record du lac du Der, et le record européen pour le stationnement d’une espèce sur un site. Le précédent record, 206 582 oiseaux, datait du 11 novembre 2014, et n’a pas été dépassé depuis 2019.

Les protections sont arrivées par strates. Le lac est classé réserve de chasse en 1977, et la réserve nationale de chasse du Der-Chantecoq est approuvée en 1978. Le réservoir est répertorié en ZNIEFF de type 1 depuis 1984 sur près de 6 000 hectares, en zone de protection spéciale depuis 1986 sur 5 000 hectares, et il fait partie depuis 1991 de la zone importante pour la conservation des oiseaux de Champagne-Ardenne, sur 56 000 hectares, ainsi que du réseau Ramsar en Champagne humide, sur 235 000 hectares : la plus vaste zone humide du territoire métropolitain.

La réserve nationale de chasse et de faune sauvage du lac du Der et des étangs d’Outines et d’Arrigny est créée en 1995 sur 5 664 hectares. Quatre sites Natura 2000 couvrent aujourd’hui la région, deux zones spéciales de conservation et deux zones de protection spéciale. L’Office français de la biodiversité gère la réserve des étangs périphériques, avec un plan de gestion révisé tous les cinq ans, et quelques règles simples : ne pas pénétrer dans les zones de quiétude, ne pas camper hors des sites prévus, ne pas faire de feu, tenir les chiens en laisse.

Ce que la vue d’ensemble montre

Vu d’en haut, le lac du Der ne ressemble pas à un lac naturel. Ses contours sont ceux de ses 20,3 kilomètres de digues, et les deux bassins nautiques séparés du réservoir principal par des digues internes trahissent une construction, pas un creusement par l’eau.

La vue change complètement selon la saison. Au printemps, une nappe de 48 kilomètres carrés. À l’automne, après la vidange, une vaste plaine de vase traversée de chenaux, où les oiseaux se posent par dizaines de milliers. C’est le même lieu, photographié à six mois d’intervalle.

Elle montre enfin ce qui a été recouvert. Une seule île, celle de Chantecoq, qui porte le nom d’un des villages détruits, et les presqu’îles de Larzicourt, de la Cornée, de Nemours et de Champaubert, cette dernière portant l’église restée debout. Sous l’eau, une plaine marécageuse couverte de chênes, dont la région tire son nom.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier Marne et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice du lac du Der-Chantecoq, Wikipédia en français ; comptages de la LPO Champagne-Ardenne.

Questions fréquentes

Pourquoi ce lac a-t-il été créé ?

Pour protéger Paris des inondations. Après les crues de la Seine de 1910 et 1924, l'État décide de réguler le débit du fleuve et de ses affluents. Le réservoir renforce le débit de la Marne en étiage et atténue l'ampleur de ses crues. Un premier lac-réservoir de 450 hectares avait été construit sur la Blaise en 1938 à Champaubert-aux-Bois, aujourd'hui appelé le Vieux Der.

Quels villages ont disparu ?

Chantecoq, Champaubert-aux-Bois et Nuisement-aux-Bois. Il a fallu détruire des hectares de forêt, des fermes, des étangs et ces trois villages pour réaliser le plan d'eau. Le projet a été fortement contesté par les habitants du pays du Der.

Que reste-t-il de ces villages ?

Sur place, l'église de Champaubert, aujourd'hui sur la presqu'île du même nom. La mairie-école, l'église et son cimetière, la maison du forgeron et un pigeonnier de Nuisement-aux-Bois ont été reconstruits au Village Musée du Der, à Sainte-Marie-du-Lac-Nuisement.

D'où vient le nom Der ?

Du celte dervos, qui signifie chêne. Le lac occupe l'emplacement d'une ancienne plaine marécageuse couverte d'une importante forêt de chênes, en Champagne humide, dans la région du pays du Der. Il doit son nom composé à cette région naturelle et au village de Chantecoq, détruit lors des travaux.

Comment fonctionne le réservoir ?

Il se remplit entre le 1er novembre et le 30 juin, en prélevant l'eau de la Marne et de la Blaise quand elle est au plus haut. Il est vidangé entre le 1er juillet et le 31 octobre, pour restituer de l'eau aux rivières à l'étiage. Au 1er novembre, il ne reste que la tranche morte, volume indispensable à la survie des poissons, et une tranche de réserve.

Combien de grues cendrées y passent ?

Entre 200 000 et 350 000 chaque année, dont 20 000 à 30 000 y restent l'hiver. Le 3 novembre 2019, les bénévoles de la LPO Champagne-Ardenne en ont comptabilisé 268 120 au départ des différents dortoirs : c'est le record du lac et le record européen. Le précédent, 206 582 oiseaux, datait du 11 novembre 2014.

Le lac est-il profond ?

Non. Sa profondeur maximale atteint 18 mètres, pour une moyenne de quatre à sept mètres. Il est entouré de 20,3 kilomètres de digues, en contrebas desquelles se trouvent les villages de Giffaumont-Champaubert au sud et de Sainte-Marie-du-Lac-Nuisement au nord. Malgré plusieurs presqu'îles, il ne possède qu'une seule île, celle de Chantecoq.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut