L’église dynamitée, les morts déménagés : les 125 habitants des Salles-sur-Verdon ont laissé leur village au lac

Vue aérienne du nouveau village des Salles-sur-Verdon au bord du lac de Sainte-Croix
Le village des Salles-sur-Verdon, reconstruit sur un plateau au-dessus du lac de Sainte-Croix, en août 2020. Photo : Olivier Cleynen, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 16 novembre 1973, la télévision régionale filme la première mise en eau du barrage de Sainte-Croix, sur le Verdon. En contrebas, un village provençal est en train d’être démoli. Quelques mois plus tard, l’eau recouvre ce qu’il en reste.

Ce village, c’est l’ancien chef-lieu des Salles-sur-Verdon, dans le Var. Il n’a pas été englouti par surprise : il a été vidé, rasé puis abandonné à la montée du lac, selon un calendrier fixé des années à l’avance par EDF. La commune, elle, existe toujours. Elle a simplement été reconstruite plus haut, sur un plateau qui domine aujourd’hui l’une des plus grandes retenues d’eau de France.

L’histoire se distingue de celle des gorges du Verdon parcourues par Édouard-Alfred Martel : ici, il ne s’agit pas d’un canyon sauvage mais d’une vallée agricole, cultivée depuis le Moyen Âge, que l’on a choisi de noyer pour stocker l’eau et produire de l’électricité.

Un village de paysans sur les meilleures terres du Verdon

L’ancien village occupait la plaine alluviale du Verdon, à l’entrée du Grand Canyon. La monographie rédigée par François Simian, ancien instituteur du village, publiée par l’association Mémoire des Salles-sur-Verdon, en retrace l’histoire : la famille de Moustiers possède Les Salles au début du XIIe siècle, un prieuré de deux moines dépendant de Saint-Victor de Marseille y est attesté en 1380, et la population atteint 460 habitants en 1851.

Au XXe siècle, la commune vit de ses terres. Sur les 1 200 hectares du territoire, les plus fertiles appartiennent à quatre familles. À la veille du barrage, selon le même récit, les Sallois apportent 4 tonnes de truffes au marché de Riez, et le village compte 16 tracteurs, 7 alambics à lavande le long du canal d’arrosage et 4 troupeaux de moutons.

  • Une économie agricole : blé, truffes, lavande, amandes, légumes et élevage.
  • Des commerces ouverts tous les jours : trois épiceries, une boulangerie, une boucherie.
  • Des équipements récents : électricité dans les années 1930, eau courante dans les années 1950, tout à l’égout dans les années 1960.

Autrement dit, le village que l’on s’apprête à faire disparaître n’est pas un hameau déserté. C’est une petite communauté rurale, en recul démographique comme beaucoup d’autres, mais équipée et active.

Quarante ans de menace, trois ans de chantier

L’idée d’un barrage n’est pas neuve. Selon la monographie, un syndicat de défense est créé dès 1930, à l’époque où la société Schneider envisage déjà l’ouvrage. L’enquête parcellaire est annoncée le 6 janvier 1967, un canal de dérivation est creusé à partir de mars 1969 et les achats de terrains commencent en mars 1970.

Un détail technique a décidé du sort de toute la vallée. D’après le même texte, l’eau devait d’abord monter jusqu’à la cote 500 : l’île de Costebelle aurait disparu, tout comme les villages voisins de Bauduen et de Sainte-Croix. En abaissant le niveau à la cote 482, EDF épargne ces deux villages et permet de reconstruire Les Salles sur le plateau de Bocouenne, à l’intérieur de la commune. Les Salles restent alors seules concernées par la destruction.

Le barrage lui-même est une voûte en béton à double courbure de 95 mètres de haut, construite de 1971 à 1974, d’après sa fiche sur Wikipédia. La notice de l’INA consacrée au reportage de 1973 rapporte le constat d’un ingénieur d’EDF : les difficultés techniques ont été bien moindres que le problème social et humain du transfert de toute une population. Le même document chiffre ce transfert : 125 habitants au village, plus une centaine d’agriculteurs dispersés dans 85 fermes de la vallée.

L’hiver 1973-1974 : évacuer, déménager les morts, dynamiter l’église

Le calendrier final est serré. Les résidents secondaires doivent libérer leurs maisons entre mai et août 1973, les résidents permanents en janvier 1974, selon la monographie. La mise en eau commence en novembre 1973. Pendant ce temps, les bulldozers abattent les maisons une à une, et les brocanteurs comme les pilleurs viennent se servir dans les ruines.

Le cimetière est transféré vers le nouveau village avant la montée des eaux. On a déménagé les morts avant de démolir les maisons des vivants. Les derniers habitants sont évacués par la gendarmerie à la fin de l’hiver, et l’article Wikipédia consacré à la commune date au 5 mars 1974 le dynamitage de l’église. L’inscription placée plus tard dans la mairie résume l’épisode ainsi, selon l’INA : le village a été détruit, puis englouti dans les eaux du Verdon pendant l’hiver 73-74.

On a déménagé les morts avant de démolir les maisons des vivants.

Tout n’a pas disparu. Plusieurs éléments ont été démontés puis remontés au nouveau village :

  • la fontaine de l’ancienne place, installée à côté de la mairie ;
  • deux lavoirs, l’un derrière l’école, l’autre place Parriaou ;
  • de nombreux encadrements de portes et de fenêtres en pierre ;
  • les cloches de l’église, réinstallées dans le clocher de l’église moderne, d’après Wikipédia.

Les rues du nouveau village portent les noms des lieux-dits du cadastre englouti, comme la place Sainte-Anne ou la rue Pierre Blanche. Sous le lac, un autre témoin est resté en place : le pont d’Aiguines, un pont routier de sept arches et 125 mètres de long, inscrit aux monuments historiques par arrêté du 24 août 1945 et conservé en l’état au fond de la retenue.

Un nouveau village à 510 mètres, qui vit du lac

Le nouveau chef-lieu s’élève à 510 mètres d’altitude, contre 450 mètres pour l’ancien, d’après Wikipédia. La commune y a perdu l’essentiel de son sol cultivable : la monographie évoque un territoire réduit à 450 hectares et seulement deux agriculteurs après la mise en eau. L’activité bascule vers le tourisme, avec un décalage brutal entre un hiver à une centaine d’habitants permanents et un été où la population est multipliée par trente.

Le lac, lui, est devenu un repère du paysage provençal. Wikipédia lui attribue 22 km² de superficie, 760 millions de mètres cubes, 11 km de long et 93 mètres de profondeur maximale, ce qui en fait le quatrième lac de France métropolitaine par la surface. Le barrage fournit environ 142 GWh par an. Dès 1973, l’INA notait déjà 80 campings et 25 000 vacanciers sur ses rives.

RepèreDonnéeSource
Habitants déplacés du village125, plus une centaine d’agriculteurs dans 85 fermesINA, 1973
Hauteur du barrage95 m, construit de 1971 à 1974Wikipédia
Surface et volume du lac22 km², 760 millions de m³Wikipédia
Altitude ancien et nouveau village450 m et 510 mWikipédia
Cote touristique d’été du lacau-dessus de 471,5 m NGFEDF, 2023
Baisse du lac à l’été 20226 m sous le niveau normalFrance 3, 2022
Les chiffres clés de l’engloutissement des Salles-sur-Verdon

Le 12 novembre 2000, la commune a inauguré un mémorial et un parcours de mémoire en onze étapes. Il associe une photographie de l’ancien village, trois vers de Victor Hugo et un petit troupeau d’un bélier et sept brebis, rappel de la vie pastorale de la vallée. En 2023, Les Salles-sur-Verdon comptaient 236 habitants.

Ce que les sécheresses montrent, et ce qu’elles ne montrent pas

Le niveau du lac n’est pas fixe. EDF le gère selon les besoins en électricité et en eau, avec une cote dite touristique : pendant l’été, le lac doit rester au-dessus de 471,5 mètres NGF, selon le point de situation publié par EDF. Lors de la sécheresse de 2022, ce seuil n’a pas pu être tenu : le 8 août, France 3 rapportait un lac descendu de 6 mètres sous son niveau normal, au point que des vacanciers marchaient sur le fond à certains endroits.

Il est souvent écrit que ces baisses font réapparaître les ruines du village. Les sources consultées ne le documentent pas avec précision, et plusieurs points invitent à la prudence :

  • L’ancien village se trouvait vers 450 mètres d’altitude, soit une vingtaine de mètres sous la cote touristique d’été : une baisse de 6 mètres ne suffit pas, sur le papier, à le découvrir.
  • Le village a été démoli avant la mise en eau : il ne reste pas de maisons debout, mais des arases, des gravats et des tracés de chemins.
  • Les récits divergent sur la date d’évacuation des derniers habitants, février 1974 dans la monographie, 1er mars 1974 dans Wikipédia.

Ce qui est certain, c’est que la vallée noyée n’a pas été oubliée. Le cas des Salles rejoint celui d’autres villages sacrifiés aux barrages, comme l’ancien Tignes, englouti en 1952 sous le lac du Chevril, avec une différence : aux Salles, la commune a gardé son nom, ses cloches, sa fontaine et ses morts, simplement déplacés soixante mètres plus haut.

Questions fréquentes

Pourquoi le village des Salles-sur-Verdon a-t-il été détruit ?

Il se trouvait dans la vallée du Verdon retenue par le barrage de Sainte-Croix, construit par EDF de 1971 à 1974. La mise en eau, commencée en novembre 1973, devait recouvrir le site. Le village a donc été évacué et démoli avant l'arrivée de l'eau.

Combien d'habitants ont dû partir ?

La notice de l'INA consacrée au reportage de 1973 cite 125 habitants au village. Elle ajoute une centaine d'agriculteurs dispersés dans 85 fermes de la vallée.

L'église a-t-elle été détruite ?

Oui. La monographie de l'ancien instituteur évoque le dynamitage de l'église, que Wikipédia date au 5 mars 1974. Ses cloches ont été récupérées et réinstallées dans le clocher de la nouvelle église.

Qu'est devenu le cimetière ?

Les tombes ont été transférées vers le cimetière du nouveau village avant la montée des eaux. Ce déménagement des morts est décrit comme l'un des moments les plus éprouvants de l'exode.

Peut-on voir les ruines quand le lac baisse ?

Le lac est descendu de 6 mètres à l'été 2022, selon France 3. Mais l'ancien village était vers 450 mètres d'altitude, bien sous la cote d'été de 471,5 mètres : aucune source consultée ne confirme qu'il soit alors réapparu.

Que reste-t-il de l'ancien village à visiter ?

Au nouveau village, la fontaine de l'ancienne place, deux lavoirs et des encadrements en pierre ont été remontés. Un mémorial avec un parcours de mémoire en onze étapes a été inauguré le 12 novembre 2000.
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