Une entaille de vingt-cinq kilomètres, jusqu’à 700 mètres de profondeur, et parfois six mètres de largeur seulement au fond. Les gorges du Verdon sont aujourd’hui l’un des sites les plus visités de Provence, mais les voyageurs les ont ignorées jusqu’à la fin du XIXe siècle, et c’est le spéléologue Édouard-Alfred Martel qui leur a donné le mot que l’on emploie encore : canyon.
Les gorges séparent les Préalpes de Castellane au sud des Préalpes de Digne au nord, et marquent la limite administrative entre le Var et les Alpes-de-Haute-Provence. Elles ont été creusées par le Verdon au milieu de son cours, entre la vallée de la Durance à l’ouest et la Méditerranée au sud-est.
Les chiffres d’une entaille
La rivière prend sa source près du col d’Allos, au pied de la tête de la Sestrière, et se jette dans la Durance près de Vinon-sur-Verdon après 166 kilomètres. Sur ce parcours, elle franchit plusieurs gorges et défilés, le grand canyon constituant le troisième, après les cluses de la porte de Saint-Jean et de Chasteuil.
Les gorges débutent à la clue de Carajuan, juste après la confluence avec le Jabron. La rivière s’encaisse très vite entre des reliefs qui dépassent 1 500 mètres d’altitude, alors que son lit se trouve à 630 mètres en amont et 510 mètres en aval.
Le rapport entre profondeur et largeur explique la réputation du lieu. Les gorges atteignent 250 à 700 mètres de profondeur, pour 6 à 100 mètres de largeur dans le lit de la rivière et 200 à 1 500 mètres d’un versant à l’autre au sommet. La rivière débouche enfin dans le lac de Sainte-Croix après avoir traversé une dernière cluse, celle de Galetas.
Six à cent mètres de largeur au fond, pour deux cents à mille cinq cents mètres d’un versant à l’autre en haut.
Quatre ères pour un canyon
La géologie se raconte en quatre temps. Pendant le Trias, la Provence s’affaisse et la mer la recouvre, déposant d’épaisses couches de calcaires divers. Au Jurassique, une mer chaude et peu profonde favorise la multiplication des coraux, qui construisent la roche massive dans laquelle les gorges sont taillées.
Au Crétacé, la Basse Provence se rehausse et la mer atteint l’emplacement actuel des Alpes. C’est enfin l’ère Tertiaire, avec l’édification des Alpes, qui voit le Verdon tracer son cours. La rivière n’a pas choisi un creux existant : elle a scié la table calcaire à mesure que celle-ci se soulevait.
Le relief particulier des gorges en fait un écosystème à part, où vivent des espèces rares. Une fougère, la doradille du Verdon, y a été découverte en 1911 et ne pousse nulle part ailleurs, et l’on y trouve également une campanulacée rare, la raiponce de Villars.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Longueur des gorges | 25 km | de la clue de Carajuan au lac de Sainte-Croix |
| Profondeur | de 250 à 700 m | des reliefs à plus de 1 500 m au-dessus du lit |
| Largeur au fond | de 6 à 100 m | de 200 à 1 500 m au sommet des versants |
| Longueur du Verdon | 166 km | du col d’Allos à la Durance |
| Barrages édifiés | cinq, entre 1929 et 1975 | de Saint-André-les-Alpes à Gréoux-les-Bains |
| Première description diffusée | Élisée Reclus, 1879 | deux descriptions imprimées seulement avant 1804 |
Pourquoi personne n’en parlait
Le plus étonnant dans l’histoire de ce site est son absence. Les gorges n’attirent l’attention des voyageurs que très tardivement : les premières descriptions imprimées datent du tournant des XVIIIe et XIXe siècles, et restent rares, une en 1782, une autre en 1804.
Malgré le développement de la sensibilité aux beautés naturelles et la vogue du romantisme, ces voyageurs ne remarquent qu’une coupure dans le paysage et ne s’attardent pas à décrire un site accessible seulement par des sentiers muletiers. Les gorges sont pourtant cartographiées par les Cassini dans les années 1770, puis par les ingénieurs géographes du roi en 1778.
Le basculement date de 1879, avec la description qu’en donne Élisée Reclus, relayée par les guides touristiques de la Belle Époque, guides Joanne à partir de 1877, guide touristique de la Provence, Baedeker. C’est Édouard-Alfred Martel qui dirige ensuite la première expédition à descendre les gorges de bout en bout, et le sentier qui porte son nom rappelle cet épisode. L’expression de canyon lui est due.
Un tourisme lent, puis des barrages
Le développement touristique reste laborieux dans les années 1880 à 1900 : la route est malaisée et dangereuse, les hôtels, restaurants et sentiers sont rares et peu confortables. Le chemin de fer, principal moyen de transport de l’époque, s’arrête à Saint-André-les-Alpes, ce qui oblige à louer des voitures pour venir voir les gorges.
Le premier aménagement date de 1906, quand le Touring club de France trace un sentier permettant de descendre dans les gorges. Entre les années 1890 et 1920, des projets de retenues rendant le canyon navigable voient même le jour, sans aboutir.
Ce sont finalement cinq barrages qui transformeront la rivière entre 1929 et 1975, de Saint-André-les-Alpes à Gréoux-les-Bains. Celui de Sainte-Croix, à l’ouest des gorges, forme le lac du même nom, dont la mise en eau en 1973 a noyé la plaine du débouché : le village des Salles-sur-Verdon, déplacé en hauteur, de nombreuses fermes, des champs et des vergers, le pont romain d’Aiguines, le pont de Garuby et la résurgence de fontaine l’Évêque ont disparu sous l’eau.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le canyon apparaît pour ce qu’il est : une fente, et non une vallée. Les versants ne descendent pas en pente douce vers la rivière, ils s’arrêtent net sur un vide de plusieurs centaines de mètres, et la ligne d’eau disparaît par endroits sous les surplombs.
La vue aérienne révèle aussi deux singularités que l’on ne soupçonne pas au sol. Le Styx du Verdon forme un mini canyon à l’intérieur du canyon, et à l’Imbut, un passage resserré, la rivière disparaît carrément sous terre, sous un énorme chaos rocheux : le nom vient du provençal embut, l’entonnoir.
Enfin, la vue d’ensemble montre la coupure administrative qui suit exactement le fond des gorges, avec le Var au sud et les Alpes-de-Haute-Provence au nord. Les routes en corniche, dont la Corniche sublime, ont été tracées pour offrir ce point de vue que le XIXe siècle n’avait pas su voir. Martel, lui, avait déjà exploré le gouffre de Padirac dans le Lot.
À voir autour
- Le gouffre de Padirac : l’autre grande exploration d’Édouard-Alfred Martel
- Le cirque de Navacelles : la même roche calcaire, une autre forme d’entaille
- Le cirque de Gavarnie : 1 500 mètres de parois, creusées par la glace
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice des gorges du Verdon, Wikipédia en français ; parc naturel régional du Verdon.
