Le vendredi 17 octobre 2014, à 10 heures, deux plongeurs s’immergent dans la vasque de la source Saint-Georges, à Montvalent, dans le Lot. À une dizaine de kilomètres de là, sous le causse, un troisième plongeur s’apprête à quitter un bivouac installé au fond du gouffre de Padirac pour venir à leur rencontre. Le rendez-vous est fixé vers 20 heures, entre le quatrième et le cinquième siphon de Padirac.
Le gouffre de Padirac, dans le Lot, est connu depuis la descente d’Édouard-Alfred Martel le 9 juillet 1889, dont le site a déjà raconté l’exploration de la rivière et les légendes du gouffre. Cet article suit une autre histoire, moins connue des visiteurs : celle de la sortie de l’eau. Car si la rivière coule à 103 mètres de profondeur sous les pieds des touristes, la source par laquelle elle ressort est identifiée depuis plus d’un siècle, mais le passage entre les deux n’a été parcouru en entier qu’en octobre 2014.
Une sortie connue, un passage introuvable
Selon le dossier de presse du gouffre, Martel descend le 9 juillet 1889 à midi, suspendu à un câble long de 75 mètres, avec bougies, cordes de chanvre et échelles de corde aux barreaux de bois. Le lendemain, dès l’aube, il redescend avec une lampe à magnésium et un canot pour naviguer sur ce qui deviendra la Rivière Plane. Le même Martel, rappelle la Fédération française d’études et de sports sous-marins (FFESSM), avait prédit qu’un jour les spéléologues, en suivant le cours de la rivière, ressortiraient à Saint-Georges.
La source Saint-Georges, sur la commune de Montvalent, est décrite par la FFESSM comme la principale résurgence active de la rivière qui parcourt le gouffre. La revue fédérale Subaqua précise en 2010 qu’elle a été identifiée comme telle dès les débuts de la spéléologie, et qu’elle a fait l’objet de nombreux assauts depuis la plongée de Guy de Lavaur en 1948.
Entre la source et le gouffre, le réseau alterne siphons et tronçons à sec : la FFESSM décrit les sorties de 2014 comme une succession d’immersions et de progressions exondées.
Des décennies de plongées pour trouver la suite
Les comptes rendus de la FFESSM, publiés dans son bulletin Le Fil n° 26 de décembre 2014 et dans Subaqua en 2010, permettent de reconstituer les étapes principales avant la traversée.
- En 1975, des fils d’Ariane sont déroulés dans la source ; certains sont encore en place lors du rééquipement de 2010.
- Entre 1991 et 1993, les plongeurs de la commission nationale de plongée souterraine progressent jusqu’au huitième siphon de Saint-Georges, sans trouver la suite.
- En 1996, Bernard Gauche réalise une traversée vers le gouffre depuis une autre résurgence, temporaire celle-là : la source de la Finou.
- En 2003, le Britannique Rick Stanton, accompagné de Jason Mallinson selon le récit de Clément Chaput, établit la jonction : le douzième siphon amont de Saint-Georges débouche dans le cinquième siphon aval de Padirac.
- En 2010, les plongeurs fédéraux reprennent la source, la rééquipent en fil neuf sur 800 mètres et refont la topographie.
Après 2003, la connexion entre les deux systèmes est donc prouvée, mais personne n’a encore fait le trajet complet, de la source jusqu’à la sortie par le gouffre. C’est ce projet que Bernard Gauche et Clément Chaput concrétisent en mai 2014, lorsque la direction de l’exploitation touristique autorise les spéléologues à entrer par le gouffre pour l’expédition.
Trois milieux à franchir sans revenir en arrière
La FFESSM décompose le parcours entre la source et la sortie du gouffre en trois phases très différentes, qui imposent chacune leur équipement :
- une progression entièrement immergée de 1 600 mètres, avec une zone profonde à 78 mètres sous la surface, qui oblige à employer recycleurs, scaphandres de sécurité, combinaison étanche, propulseurs et paliers de décompression ;
- une zone de 5 kilomètres de parcours mixte, où se succèdent des siphons peu profonds et des passages à sec, pour lesquels le plongeur doit se rééquiper entièrement en circuit ouvert et combinaison humide ;
- enfin les 10 kilomètres de la rivière de Padirac, avec bivouac souterrain, navigation en canot pneumatique et progression sur cordes.
Avant la tentative, Clément Chaput doit d’abord confirmer la jonction de 2003. Une première sortie, en juillet 2014, échoue à trouver le passage vers le neuvième siphon, mais livre une galerie fossile de 800 mètres à un kilomètre selon les récits. À la mi-août, il repart seul de la vasque de Saint-Georges et ressort au bout de 15 heures 30, après avoir franchi 22 siphons en cumulant l’aller et le retour, dont deux plongées à 80 mètres. Le douzième siphon de Saint-Georges retombe bien dans le cinquième de Padirac, à 20 mètres de profondeur.
Le 17 octobre 2014, la rencontre au cinquième siphon
L’expédition se déroule du 16 au 19 octobre 2014 et mobilise une équipe de 25 personnes, spéléologues et plongeurs venus de toute la France, selon le récit de Clément Chaput. Le jeudi 16, une équipe de cinq spéléologues, dont Bernard Gauche, entre dans le gouffre. Ils atteignent le camp dit des 5000, à cinq kilomètres de l’entrée, peu après 15 heures, puis le bivouac du premier siphon, à dix kilomètres, à 20 heures 30.
Le vendredi, Bernard Gauche s’immerge dans le premier siphon de Padirac vers 13 heures et atteint le cinquième vers 17 heures, où il s’installe pour attendre. Du côté de Saint-Georges, Emmanuel Etienne accompagne Clément Chaput jusqu’au dixième siphon ; ils se séparent à 18 heures. Les deux hommes se retrouvent à la sortie du cinquième siphon de Padirac, au fond d’un réseau que personne n’avait encore parcouru d’un bout à l’autre depuis la source. Ils franchissent ensemble les quatre derniers siphons et retrouvent l’équipe du bivouac en fin de soirée, entre 23 heures et 23 heures 30 selon les récits.
Les deux hommes se retrouvent à la sortie du cinquième siphon de Padirac, au fond d’un réseau que personne n’avait encore parcouru d’un bout à l’autre depuis la source.
Un téléphone par le sol, prêté par le Spéléo Secours Français de Côte-d’Or, permet de prévenir la surface. Le dimanche 19 octobre, à 13 heures, plongeurs, spéléologues et journalistes se retrouvent au terminus des visites touristiques. Le compte rendu de l’équipe de portage conclut sur les vingt kilomètres de traversée de Saint-Georges à Padirac.
| Repère | Valeur | Ce que ça montre |
|---|---|---|
| Première descente de Martel | 9 juillet 1889 | point de départ de l’exploration du réseau |
| Zone noyée depuis Saint-Georges | 1 600 m, jusqu’à 78 m de fond | la partie qui exige le matériel le plus lourd |
| Sortie de reconnaissance d’août 2014 | 15 h 30 et 22 siphons | la jonction de 2003 confirmée avant la traversée |
| Équipe de l’expédition | 25 personnes | plongeurs, spéléologues et équipe de surface |
| Longueur de la traversée | vingt kilomètres selon l’équipe de portage, 16,6 km en additionnant les trois phases de la FFESSM | de la source jusqu’au terminus des visiteurs |
Sous la rivière des visiteurs, un lit plus profond
La traversée de 2014 n’a pas clos l’exploration. Dans un récit publié par Subaqua en 2017, Bernard Gauche explique qu’entre 2001 et 2006, en plongeant dans des siphons affluents, il a constaté qu’il aboutissait toujours dans un même siphon collecteur, 30 à 40 mètres sous le niveau normal de la rivière. Cette galerie mesure en moyenne 2 mètres sur 3 et suit la direction générale de la grotte, d’est en ouest.
À 4 000 mètres de l’entrée du gouffre, la rivière s’y jette par le Déversoir, un puits vertical de 40 mètres. Bernard Gauche y avait parcouru 450 mètres en 2009, entre 25 et 32 mètres de profondeur. Du 3 au 6 novembre 2016, il y retourne avec un recycleur et ajoute 250 mètres de galerie, sans réussir à rejoindre son terminus aval. Près de la sortie, sur le fond sableux, il trouve un morceau de pagaie, témoin du canotage pratiqué environ 70 mètres plus haut.
- Selon l’explorateur, ce collecteur deviendra un jour le lit unique de la rivière.
- Jean-Pierre Stéfanato, responsable de la rubrique souterraine de Subaqua, situe cette évolution dans quelques milliers d’années.
- L’existence de ce réseau profond n’était pas connue avant les plongées commencées en 2001, écrit Bernard Gauche.
Martel a exploré bien d’autres reliefs calcaires, comme les gorges du Verdon, qu’il descend en août 1905.
Ce que les récits ne tranchent pas
Plusieurs chiffres varient d’une source à l’autre. La longueur de la traversée est donnée à vingt kilomètres par l’équipe de portage, alors que la décomposition en trois phases de la FFESSM additionne 1 600 mètres, 5 kilomètres et 10 kilomètres, soit 16,6 kilomètres. La date de la sortie de reconnaissance d’août 2014 est le 15 dans le récit de Clément Chaput et le 16 dans le bilan de Subaqua. La profondeur du puits d’entrée diffère aussi selon les documents : le dossier de presse du gouffre parle de 75 mètres, l’article Wikipédia consacré au gouffre de 54 mètres pour le puits descendu par Martel.
La longueur totale du réseau reste, elle aussi, mouvante. Bernard Gauche écrit en 2017 que la rivière principale dépasse 20 kilomètres, quand le dossier de presse de 2016 annonçait 20 kilomètres de rivière, et que ce très grand réseau garde encore de nombreux mystères. L’expédition de novembre 2016 s’est arrêtée sans trouver de passage direct vers Saint-Georges.
Pour le visiteur, ces galeries restent inaccessibles : le dossier de presse de 2016 décrit un parcours de 2 200 mètres, dont un kilomètre en barque, dans une grotte à 13 °C. Au-delà du terminus touristique, toute expédition suppose l’accord de la société qui exploite le gouffre, comme le rappellent les comptes rendus de 2014 et de 2016.

