Sur le causse de Gramat, dans le Lot, un trou de 35 mètres de diamètre s’ouvre dans le plateau. Il descend à 103 mètres, et là coule une rivière que personne n’avait parcourue avant le 9 juillet 1889.
Avant d’être un site touristique, Padirac a d’abord été une énigme locale, puis une légende, puis un exploit sportif. Les trois strates sont encore lisibles sur place, et c’est ce qui rend la visite intéressante au delà du décor.
Le diable, saint Pierre et une dalle marquée de sabots
La légende christianisée raconte que saint Pierre, ou saint Martin selon les versions, cheminait sur sa mule en quête d’âmes à sauver, sur la voie romaine qui va d’Autoire à Montvalent. Satan lui apparaît et lui propose une épreuve, avec pour enjeu les âmes des damnés qu’il emporte en enfer.
Le diable frappe le sol de son talon, et un gouffre s’ouvre. La mule et son cavalier le franchissent d’un bond extraordinaire, dont il subsisterait les marques laissées par les sabots sur une dalle penchée vers le vide. Furieux d’avoir perdu, le diable retourne sous terre par le trou béant, qui devient dans l’imaginaire collectif une porte des enfers.
Une autre légende veut qu’à la fin de la guerre de Cent Ans, les Anglais aient enfoui dans le gouffre un riche butin, préalablement cousu dans une peau de veau. L’histoire a laissé des traces bien concrètes : lorsque Martel acheta les terrains situés au-dessus de la rivière souterraine, les propriétaires exigèrent l’insertion d’une clause sur un éventuel trésor.
Le diable frappe le sol de son talon, et un gouffre s’ouvre.
9 juillet 1889 : 180 échelons dans le vide
Le gouffre a servi de refuge aux habitants du causse pendant la guerre de Cent Ans et pendant les guerres de Religion. Mais ce n’est vraisemblablement qu’à la fin du XIXe siècle, à la suite d’une violente crue de la rivière, qu’une communication praticable s’est ouverte entre le fond du puits et les galeries.
Le 9 juillet 1889 à midi, Édouard-Alfred Martel, accompagné de Gaupillat, Armand et Foulquier, et assurés par six hommes de manœuvre, descendent les 54 mètres du puits d’entrée à l’aide d’une échelle de corde de 180 échelons combinée à une escarpolette. Martel et Foulquier lèvent la topographie, Gaupillat prend des photographies.
Ils remontent d’abord la galerie de la grande arcade, se heurtent à un siphon, rebroussent chemin, et découvrent la brèche qui constitue l’entrée actuelle du parcours : elle mène vers l’aval, à 103 mètres de profondeur. Ils s’arrêtent à plus de 400 mètres du puits, devant de l’eau profonde.
Le lendemain, à quatre heures du matin, ils redescendent avec un bateau démontable de type Osgood, baptisé le Crocodile. À dix heures, Martel et Gaupillat embarquent et passent le lac de la Pluie, la grande pendeloque, le rétrécissement du pas du Crocodile, le lac des grands gours, qui est aujourd’hui le terminus des visiteurs.
| Repère | Valeur | Ce que ça change pour la visite |
|---|---|---|
| Diamètre de l’ouverture | environ 35 m | le gouffre se voit d’en haut avant de se descendre |
| Puits d’entrée | 54 m | 207 marches, doublées par trois ascenseurs depuis les années 1930 |
| Profondeur de la rivière | 103 m | la température y est constante, 13 °C dans la grotte |
| Parcours de visite | 1 300 m à pied et 1 000 m en barque | compter environ une heure et demie |
| Longueur de la rivière | 20 km | la partie visitée en est une fraction |
| Fréquentation | plus de 500 000 visiteurs par an | record de 525 000 entrées en 2023, réservation conseillée |
Une industrie souterraine
L’exploration continue l’année suivante. Le 9 septembre 1890, à quatorze heures, Martel revient avec ses compagnons de 1889 et Louis de Launay, professeur à l’École des mines, entourés de plus de mille personnes venues assister au départ. À minuit, trois bateaux sont sur la rivière. Un peu avant le lac des grands gours, ils gravissent une pente et découvrent une grande salle de 60 mètres sur 40, dont la voûte s’élève à plus de 70 mètres.
L’exploitation touristique s’organise vite. Les premières équipes d’exploration sont financées par le mécène Georges Beamish, héritier des bières irlandaises Beamish and Crawford, qui s’associe à Martel pour créer en 1898 la Société d’exploitation du gouffre de Padirac.
Dans les années 1920, des chemins en béton sont aménagés. Depuis les années 1930, l’accès à la rivière se fait par trois ascenseurs qui doublent les 207 marches d’un escalier d’inspiration Eiffel. Le reste du parcours se fait à pied, sur environ 1 300 mètres, et en barque sur un kilomètre, avec embarcadère et débarcadère en béton armé.
Soixante ans pour savoir où va l’eau
Une question simple est restée longtemps sans réponse : où cette rivière ressort-elle ? Le 22 juillet 1947, 75 kilos de fluorescéine, fournis par la commission de spéléologie du CNRS, sont versés dans le lac des Grands Gours, celui-là même que voient les visiteurs. Le colorant ressort près de la Dordogne, sous Montvalent, à l’exsurgence du moulin du Lombard le 4 novembre, puis à la fontaine Saint-Georges le 14 novembre.
Les échantillons sont collectés par le secrétaire de mairie de Montvalent et les concentrations mesurées par Félix Trombe. Après un épisode pluvieux, toute trace disparaît le 1er décembre. L’expérience a duré plus de quatre mois pour établir un trajet souterrain de quelques kilomètres.
L’exploration reprend la même année. Le 9 août 1947, une sortie de trente et une heures permet d’avancer de 150 mètres dans la boue d’un fort étiage, avec Guy de Lavaur, son fils Géraud, Félix Trombe, Jean Lesur et Louis Conduché, ce dernier franchissant une chatière qui porte désormais son nom. En juillet 1948, Guy de Lavaur plonge à l’exsurgence de Saint-Georges avec un scaphandre autonome Cousteau-Gagnan et une combinaison de caoutchouc mousse fabriquée à la main par son épouse, collée sur un maillot de bain en jersey.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le gouffre n’est qu’un cercle sombre dans un plateau calcaire couvert de pelouses sèches et de murets. C’est le propre du causse : la surface est aride parce que toute l’eau est en dessous. Padirac n’est donc pas une curiosité isolée, c’est l’ouverture visible d’un système souterrain de plus de 40 kilomètres.
Le puits lui-même résulte probablement de l’effondrement de la voûte d’une salle, favorisé par une succession de climats très froids qui ont accentué l’érosion de la roche. Le cône d’éboulis au fond, où arrivent les ascenseurs, en est le reste.
De nombreuses parties du réseau restent à explorer et à topographier, ce qui fait de Padirac l’un des rares sites touristiques français où l’exploration scientifique continue sous les pieds des visiteurs. La même logique de plateau sec et de vide souterrain se retrouve autour du cirque de Navacelles.
À voir autour
- La grotte du Mas-d’Azil : la seule grotte traversée par une route
- Lascaux : le revers du succès souterrain
- Le cirque de Navacelles : l’eau qui façonne un causse
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice du gouffre de Padirac, Wikipédia en français.
