La loi de 1857 a fait drainer les Landes pour y planter des pins : 170 ans après, la forêt redoute le manque d’eau

Pins maritimes dans le brouillard au-dessus d'un sous-bois de fougères rousses, dans la forêt des Landes de Gascogne
La forêt du Parc naturel régional des Landes de Gascogne dans le brouillard, un matin d'hiver. Photo : Franck Lefebvre-Billiez, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 19 juin 1857, sous Napoléon III, une loi ordonne aux communes des Landes et de la Gironde d’assainir leurs terres communales et de les boiser. À cette date, une grande partie de ce plateau de sable reste à moitié inondée une bonne partie de l’année et nourrit d’immenses troupeaux de moutons. Un siècle et demi plus tard, le même sol porte une forêt de pins maritimes que la sécheresse et le feu menacent désormais.

Vue d’avion, la forêt des Landes de Gascogne ressemble à un damier sombre, découpé en parcelles rectilignes et en pistes droites qui filent jusqu’à l’océan. Ce paysage est né d’un texte de loi et d’un réseau de fossés, qui ont effacé en quelques décennies un mode de vie pastoral. Il explique pourquoi la forêt brûle, tombe sous les tempêtes et manque d’eau.

Une lande à moitié inondée, tenue par les bergers

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les Landes de Gascogne sont formées de grandes étendues de landes, de pâtis et de bruyères à moitié inondées, décrivent les auteurs d’une étude publiée dans la Revue forestière française (Rabotin, Fages-Gouyou, Billen et Le Noë, 2026). Le géographe Louis Papy, dans un article de la revue Norois paru en 1977, estimait que cette « lande humide » couvrait environ 5 000 km², soit à peu près la moitié de la région, avec une nappe rarement à plus d’un ou deux mètres sous la surface.

Sur ce terrain difficile repose un système agro-pastoral original. Les paysans cultivent sans jachère de petites parcelles de céréales, rendues possibles par une fumure très intensive : le fumier des grands troupeaux ovins qui pâturent en libre parcours sur les vastes landes communales. Les habitants vivent regroupés en quartiers, les airiaux, dont l’écomusée de Marquèze, créé en 1969 par le Parc naturel régional des Landes de Gascogne, restitue aujourd’hui l’organisation.

C’est dans ce décor que s’impose la figure du berger sur échasses, les « tchanques » en gascon. Perché sur ses échasses, il franchit les zones détrempées, garde les pieds au sec et surveille son troupeau de loin. L’Inventaire forestier de l’IGN range d’ailleurs les échassiers au rang du patrimoine landais, au même titre que le gemmage. Leur disparition suit de près celle des landes pâturées.

  • Un sable acide et pauvre, sur un plateau presque plat où l’eau s’évacue mal.
  • Une nappe proche de la surface, qui noie les points bas en saison humide.
  • Des communaux pâturés en commun, indispensables au fumier et donc aux cultures.
  • Quelques îlots de pins exploités pour le bois et la résine.

Ce que la loi du 19 juin 1857 imposait aux communes

Pour les élites de l’époque, ce régime fondé sur l’usage collectif des communaux freine le développement : la région passe pour un désert à conquérir, un « Sahara français », rappellent les auteurs de la Revue forestière française.

La loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, votée le 19 juin 1857, tranche. Elle enjoint aux communes d’assainir leurs terrains et de les boiser à raison d’un douzième par an, avant de les vendre à des particuliers. L’État prend en charge la construction de routes agricoles et prête de l’argent aux communes qui n’ont pas les moyens de boiser elles-mêmes. Les ventes financent les travaux, les acheteurs plantent, les pâturages disparaissent.

L’ingénieur des Ponts et Chaussées Jules Chambrelent, dont les essais de drainage avaient précédé le texte, est souvent présenté comme l’un de ses inspirateurs.

Des crastes pour chasser l’eau, des pins pour la remplacer

La méthode tient en deux gestes. D’abord, évacuer l’eau de surface grâce à un réseau de fossés que les Landais appellent jales, barrades ou crastes, selon la notice de Bénédicte Boyrie-Fénié pour les archives de l’INA. Ensuite, semer du pin maritime, une essence capable de pousser sur ce sable pauvre une fois la nappe abaissée. Reliées entre elles, les crastes conduisent l’eau vers les ruisseaux au lieu de la laisser stagner sur le plateau.

Le résultat est spectaculaire. Sur la zone étudiée par l’IGN pour ses cartes des forêts anciennes (Landes de Gascogne, dunes littorales, Entre-deux-Mers et vallée de la Garonne), la surface boisée passe d’environ 510 000 hectares à l’époque de la carte d’état-major, au milieu du XIXe siècle, à 1 129 000 hectares aujourd’hui, soit de 23 % à 51 % du territoire. Selon la Revue forestière française, la forêt atteint son extension maximale vers 1930. Sur le littoral, le même pin a été planté pour fixer le sable, un autre chantier dont la dune du Pilat, qui gagne chaque année sur les pins du littoral rappelle encore les limites.

On a creusé pour chasser l’eau, puis planté un arbre qui en consomme, et l’on découvre aujourd’hui que l’eau manque.

Pour les bergers, la bascule est brutale. Les communaux vendus deviennent des propriétés privées plantées, le parcours des troupeaux se réduit, et le fumier qui fertilisait les champs de céréales vient à manquer. Beaucoup deviennent métayers-gemmeurs sur les nouveaux domaines. On a creusé pour chasser l’eau, puis planté un arbre qui en consomme, et l’on découvre aujourd’hui que l’eau manque.

Gemmage, incendies et tempêtes : le prix d’une monoculture

La forêt est d’abord conçue pour la résine. La guerre de Sécession, entre 1861 et 1865, coupe l’approvisionnement venu d’Amérique du Nord et rend le gemmage très rentable. Selon la Revue forestière française, cette activité occupe plus de 20 000 personnes en 1920. Le déclin vient ensuite avec la concurrence de la pétrochimie et des résines étrangères, jusqu’à l’abandon complet de la récolte, dont la date varie selon les sources.

La seconde moitié du XXe siècle est marquée par le feu. Entre 1940 et 1949, faute d’entretien pendant la guerre, les incendies touchent plus de 150 000 hectares du massif. Le plus meurtrier démarre le 19 août 1949 en Gironde, autour de Cestas et de Saucats : il fait 82 morts, pour la plupart des sauveteurs, comme le rappellent les archives de l’INA. Une partie des surfaces brûlées s’ouvre ensuite au maïs, et les plantations se densifient : 400 pins par hectare dans les années 1980 contre 250 auparavant.

Puis viennent les tempêtes. D’après le bilan publié par l’Inventaire forestier national après Klaus, la tempête Martin de décembre 1999 avait abattu 23,3 millions de mètres cubes de bois dans le massif landais, soit 15 % du volume sur pied. Celle du 24 janvier 2009 en a mis à terre 37 millions, 1,6 fois plus, soit 29 % du volume sur pied.

RepèreChiffreCe que cela dit du massif
Surface boisée (zone IGN), milieu du XIXe siècle510 000 ha, 23 %Une forêt minoritaire avant la loi
Surface boisée (zone IGN), aujourd’hui1 129 000 ha, 51 %Une surface plus que doublée
Incendies de 1940 à 1949Plus de 150 000 haLe coût d’un massif mal entretenu
Tempête Martin, 1999 (massif landais)23,3 millions de m³15 % du volume sur pied abattu
Tempête Klaus, 2009 (massif landais)37 millions de m³29 % du volume sur pied abattu
Lagunes disparues depuis 1950Près de 2 000, 23 %Les zones humides reculent
Sources : IGN, Revue forestière française, Conservatoire botanique national Sud-Atlantique.

Le paradoxe de l’eau : un pays drainé qui redoute la sécheresse

Il reste sur le plateau des lagunes, ces petites mares circulaires alimentées par la pluie et par la nappe. L’inventaire publié en 2024 par le Conservatoire botanique national Sud-Atlantique estime que le réseau historique en comptait environ 8 000, et que près de 2 000 d’entre elles, soit 23 %, ont disparu depuis les photographies aériennes des années 1950. Le taux de disparition atteint 92 % dans les secteurs devenus agricoles, contre 19 % en forêt de conifères.

L’été 2022 a rendu le paradoxe visible. Selon le géographe Victor Piganiol sur le site Géoconfluences de l’ENS de Lyon, les feux de Landiras et de La Teste-de-Buch ont parcouru environ 30 000 hectares en Gironde et entraîné 50 000 évacuations préventives, au cours de l’année la plus chaude jamais enregistrée en France, avec une sécheresse des sols inhabituelle. Le territoire que la loi voulait assécher manque désormais d’eau au pire moment.

Les chercheurs de la Revue forestière française vont plus loin : selon leur modélisation, le massif landais contribue désormais positivement à l’accroissement de l’effet de serre, pour la première fois de son histoire.

  • Des pluies qui s’écoulent plus vite par les fossés qu’avant le drainage.
  • Des zones humides résiduelles, les lagunes, en net recul depuis 1950.
  • Une seule essence dominante, exposée au vent, au feu et aux ravageurs.
  • Des étés plus chauds, qui assèchent sol et sous-bois quand le risque d’incendie culmine.

Ce que l’on ne sait pas vraiment

Plusieurs chiffres qui circulent sur cette histoire restent fragiles. La longueur cumulée des crastes creusées depuis 1857 est souvent citée, mais nous n’avons trouvé aucune source primaire, publication scientifique ou document d’un organisme public, qui l’établisse avec une méthode claire : nous ne la reprenons donc pas. La date de la fin du gemmage varie elle aussi : la Revue forestière française parle d’un abandon complet au début des années 1970, la fiche de l’IGN d’une disparition dans les années 1990.

Surtout, il serait trop simple d’attribuer au seul drainage de 1857 les sécheresses actuelles. Le changement climatique, les prélèvements agricoles et la gestion sylvicole jouent aussi, et l’inventaire des lagunes reconnaît que les causes de disparition restent difficiles à établir une par une. Les sources permettent seulement d’affirmer que cette forêt est un paysage fabriqué, dont la fragilité tient en partie à des choix faits il y a près de 170 ans.

Questions fréquentes

Que prévoyait la loi du 19 juin 1857 sur les Landes de Gascogne ?

Elle obligeait les communes des Landes et de la Gironde à assainir leurs terres communales et à les boiser à raison d'un douzième par an, avant de les vendre à des particuliers. L'État construisait des routes agricoles et prêtait aux communes qui ne pouvaient pas financer le boisement.

La forêt des Landes est-elle naturelle ?

Non, pour l'essentiel. Avant 1857, le plateau était couvert de landes humides pâturées, avec seulement quelques îlots de pins. Le massif actuel a été planté après le drainage imposé par la loi.

Qu'est-ce qu'une craste ?

C'est un fossé de drainage creusé dans le sable des Landes de Gascogne pour évacuer l'eau de surface. On parle aussi localement de jales ou de barrades.

Pourquoi les bergers landais marchaient-ils sur des échasses ?

Les échasses leur permettaient de traverser les landes détrempées en gardant les pieds au sec et de surveiller le troupeau de loin. Leur usage a disparu avec les pâturages communaux, remplacés par la forêt.

Quelle tempête a fait le plus de dégâts dans la forêt landaise ?

Klaus, le 24 janvier 2009. Selon l'Inventaire forestier national, elle a abattu 37 millions de mètres cubes dans le massif landais, 1,6 fois plus que la tempête Martin de 1999.

Le drainage de 1857 explique-t-il les sécheresses actuelles ?

Pas à lui seul. Le drainage accélère l'évacuation de l'eau, mais le changement climatique, les prélèvements agricoles et la gestion forestière jouent aussi. Les sources disponibles ne permettent pas de mesurer la part de chaque facteur.
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