Pour comprendre comment on peignait un cheval il y a 16 000 ans, un préhistorien a mâché du charbon de bois, l’a mélangé à sa salive et l’a craché sur une paroi en se servant de ses mains comme pochoirs. En 1990, Michel Lorblanchet a ainsi reproduit le panneau des chevaux ponctués du Pech Merle, dans une autre grotte du Lot.
La grotte ornée se trouve à Cabrerets, dans le Quercy. Elle s’ouvre dans une colline, un pech en occitan, qui domine les vallées de la Sagne et du Célé, et elle a livré des peintures pariétales datées du Gravettien au Magdalénien. C’est l’une des grottes ornées les plus notoires de France.
Découverte par des enfants, en trois étapes
L’igue du Pech Merle, ou igue David du nom des anciens propriétaires du terrain, était connue des habitants et avait été prospectée plusieurs fois. La tradition veut même qu’un prêtre réfractaire s’y soit caché pendant la Révolution, ravitaillé par les paroissiens de Cabrerets.
La première salle, dite salle Rouge à cause de ses concrétions rougeâtres, est découverte en 1915 par Henri Redon, étudiant en médecine à Paris, accompagné de son cousin. Le 15 février 1920, l’abbé Amédée Lemozi, curé de la paroisse, y descend avec quatre enfants, André David, Henri Dutertre, Louis Gineste et Henri Vinel : ils ne trouvent que des ossements d’animaux contemporains.
En avril 1922, André David et Henri Dutertre y retournent, dégagent à la pelle un boyau encombré d’argile et débouchent dans la salle blanche. Lemozi et Pierre Colonge entreprennent une deuxième visite au cours de laquelle ils manquent de se perdre, faute d’éclairage adéquat, et l’abbé interdit alors aux enfants de s’y aventurer. Le 4 septembre 1922, André David, sa sœur Marthe et Henri Dutertre découvrent malgré tout les salles préhistoriques, après plusieurs heures d’exploration.
Dès 1929, Lemozi soupçonne qu’un éboulis masque d’autres galeries. André David le perce en octobre 1949, après une vingtaine de jours de travail.
Sept cavités, deux fréquentées
Le réseau se développe sur près de deux kilomètres, dont 1 200 m de galeries et de salles accessibles aux visiteurs. Il comprend deux étages communiquant par des puits et des boyaux en pente, situés à une centaine de mètres au-dessus des rivières. Ces galeries ont été creusées en régime noyé il y a près de deux millions d’années, puis dégagées par une vidange partielle.
Les dimensions expliquent le confort de la visite : les galeries sont majoritairement sèches, larges de dix mètres en moyenne, avec une hauteur sous voûte de cinq à dix mètres. L’ensemble compte sept cavités, dont deux seulement ont été fréquentées par les hommes préhistoriques. On y voit encore des bauges et des griffades d’ours des cavernes.
Le sol a gardé une trace rare. Douze empreintes de pas d’un adolescent ont été fossilisées par calcification dans le fond d’un gour désormais asséché. S’y ajoutent trois outils de silex, un burin, une lame et un galet, quelques charbons de bois et des débris d’omoplates de renne. C’est peu, et cela confirme l’analyse de Michel Lorblanchet : la grotte n’a pas servi d’habitat, sa fréquentation était épisodique.
| Élément | Chiffre | Ce que cela révèle |
|---|---|---|
| Motifs peints ou gravés | 700 | dont 595 signes abstraits |
| Figurations animales | 69 | 25 mammouths, 13 bisons, 9 chevaux, 7 aurochs |
| Figurations humaines | 13 | 3 femmes et 1 homme réalistes, 9 schématiques |
| Ponctuations rouges ou noires | 543 | soufflées ou imprimées du bout des doigts |
| Empreintes de pas | 12, d’un adolescent | fossilisées par calcification dans un gour |
| Longueur visitable | 1 200 m sur 2 km | deux étages reliés par des puits |
Le panneau des chevaux, composé sur un bloc de 3,6 mètres
Le panneau le plus célèbre représente des chevaux ponctués, et non pommelés. La nuance compte : les taches ne sont pas la robe de l’animal, ce sont des signes ajoutés. La composition a sans doute été réalisée en plusieurs étapes sur la face d’un bloc de 3,6 m de longueur et 1,65 m de hauteur, dont le rebord droit a lui-même une forme évoquant une tête de cheval.
L’inventaire du panneau donne une idée de sa densité. Deux chevaux adossés, l’un vers la gauche, l’autre vers la droite. Un grand poisson, esturgeon ou brochet, au tracé fin de couleur rouge. L’encolure d’un troisième cheval, en rouge également. Six mains négatives noires, sept empreintes de pouces repliés en rouge, un cercle enfermant un ovale, et 252 signes de ponctuation dont 28 rouges.
Les pigments noirs des chevaux ont été analysés : oxydes de manganèse et de baryum, et charbon de bois. L’archéologue Dean Snow a suggéré, en s’appuyant sur l’indice de Manning, que les mains négatives seraient des mains de femmes, ce qui plaiderait pour leur participation aux activités artistiques. Cet indice est toutefois peu fiable, et la question reste ouverte.
L’expérience de 1990
C’est pour comprendre le geste que Michel Lorblanchet a mené son expérience, à la grotte des Bugadous de Reilhac. Après avoir choisi une paroi vierge de dimension suffisante, il a appliqué du charbon de bois et de la poudre d’ocre rouge. Les poudres ont été mâchées, mélangées à la salive, puis crachées sur la paroi en utilisant les mains comme pochoirs. Les retouches ont été effectuées au charbon de genévrier.
Seule entorse à la reconstitution : les oxydes de manganèse et de baryum n’ont pas été utilisés, du fait de leur toxicité. La description de cette expérimentation a été publiée en 1998, et elle a changé la façon de regarder ces panneaux. Ce ne sont pas des dessins tracés au doigt ou au pinceau, mais des projections, avec le corps du peintre comme outil.
L’autre grand ensemble de la grotte, la frise noire ou chapelle des mammouths, compte onze mammouths, cinq bisons, quatre chevaux, quatre aurochs et des ponctuations rouges. L’étude de son exécution a montré une composition spiralée : au centre, le même artiste a d’abord réalisé un grand cheval, puis plusieurs bisons, le tout entouré de mammouths surchargés des quatre aurochs.
Une grotte vendue 30 000 francs symboliques
L’histoire de la propriété du site mérite d’être racontée, parce qu’elle explique son statut actuel. Le 26 juillet 1923, la grotte est acquise par Jean Lebaudy et mademoiselle de Gouvion-Saint-Cyr, propriétaires du château de Cabrerets. Ils financent le percement du tunnel d’accès pour les touristes, l’aménagement des galeries et la route depuis le village. La grotte ouvre au public en juillet 1924.
L’exploitation se heurte ensuite à un contrat intenable : la grotte est grevée d’une réserve en faveur de ses anciens propriétaires qui atteint 60 % des recettes. Une société mixte est créée le 26 juillet 1946, les relations avec André David deviennent insurmontables, et les propriétaires font savoir en août 1949 qu’ils souhaitent se séparer du site.
La solution est trouvée le 29 janvier 1950 : la grotte est cédée à la municipalité de Cabrerets pour la somme symbolique de 30 000 francs, que Jean Lebaudy prend lui-même à sa charge. La grotte a ensuite été étudiée en détail par André Leroi-Gourhan et Michel Lorblanchet.
Ce que la vue d’ensemble montre
De la surface, on ne voit qu’une colline calcaire du Quercy au-dessus du Célé, et un bâtiment d’accueil. Toute la grotte est dans l’épaisseur du plateau, une centaine de mètres au-dessus des rivières, ce qui l’a protégée : l’entrée naturelle avait été comblée par un éboulement à la fin de la glaciation de Würm, et c’est un tunnel creusé en 1923 qui sert aujourd’hui d’accès.
Cette position en hauteur explique aussi l’état de conservation. Les galeries sont sèches, à l’abri des crues, et les concrétions qui s’y sont formées ont scellé les empreintes de pas au lieu de les effacer. Ce que la topographie a préservé, la fréquentation touristique a failli le compromettre ailleurs, comme à Lascaux fermée en 1963.
Le Pech Merle reste ouvert, avec des jauges. C’est le compromis qu’ont trouvé la plupart des grottes ornées accessibles : limiter le nombre de visiteurs plutôt que fermer et construire un fac-similé.
À voir autour
- Lascaux : la grotte fermée en 1963 et ses fac-similés
- La grotte Cosquer : une entrée noyée à 37 mètres sous la mer
- La grotte du Mas-d’Azil : une grotte préhistorique traversée par une route
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice de la grotte du Pech Merle, Wikipédia en français ; travaux de Michel Lorblanchet publiés en 1998.
