Le 12 septembre 1860, près de 120 000 fidèles se pressent au pied du rocher Corneille, au Puy-en-Velay. Au sommet, l’évêque Auguste de Morlhon bénit une Vierge à l’Enfant de 16 mètres, faite de fonte de fer. Ce métal a une origine peu banale : il provient de canons russes pris quatre ans plus tôt à Sébastopol, pendant la guerre de Crimée.
La statue de Notre-Dame de France domine depuis la vieille ville de Haute-Loire, à côté de la cathédrale et du rocher d’Aiguilhe. Le musée Crozatier, qui lui consacre un dossier sur les canons de Sébastopol, la décrit comme faite de la fonte de 213 canons pris aux Russes et offerts par Napoléon III. Derrière ce chiffre se cache une histoire de souscription, de concours européen et de fonderie industrielle, et un monument qui se visite de l’intérieur, jusqu’à la couronne d’étoiles.
Un projet lancé en 1850, financé par une souscription
L’idée ne vient pas de l’empereur mais du clergé. Selon l’article Statue de Notre-Dame de France de Wikipédia, c’est le prédicateur jésuite Xavier de Ravignan qui imagine le premier une statue de la Vierge au sommet du rocher Corneille. Il en parle à l’abbé Théodore Combalot, qui présente le projet aux prêtres du diocèse réunis dans la cathédrale le 26 juillet 1850. L’évêque Auguste de Morlhon s’en empare et crée, le 5 mars 1853, une commission chargée de surveiller les travaux.
Le comité procède en deux temps, la même année :
- un concours européen, doté de trois mille francs, pour choisir le modèle de la statue ;
- une souscription ouverte le 16 juillet 1853, qui prend le relais des quêtes organisées dans le diocèse depuis 1850 ;
- l’exposition publique, pendant une semaine, de 53 ou 54 maquettes venues de toute l’Europe, dans une salle de l’hôtel de ville ;
- le vote à bulletins secrets du 8 novembre 1853, qui retient le modèle du sculpteur Jean-Marie Bonnassieux.
La première pierre est posée le 10 décembre 1854. La souscription rapportera au total 325 000 francs, mais l’argent manque vite pour un ouvrage de cette taille. C’est là que la guerre de Crimée entre dans l’histoire du Puy.
Des canons de marine promis avant la chute de Sébastopol
Le 5 septembre 1855, toujours selon Wikipédia, Auguste de Morlhon se rend à Paris pour plaider sa cause auprès de Napoléon III. Il obtient un don de 10 000 francs et, sur une suggestion attribuée au maréchal Pélissier, la promesse des canons qui seront pris si le siège de Sébastopol réussit. La ville tombe trois jours plus tard, le 8 septembre 1855. Le traité de Paris, qui met fin à la guerre, est signé le 30 mars 1856, et vingt jours après, l’empereur livre 150 000 kilogrammes de fonte de fer issue de canons de marine russes.
La fonte est confiée aux hauts fourneaux de la Société des Hauts-Fourneaux et Fonderies de Givors, E. Prénat et Cie, près de Lyon. Les premiers éléments arrivent au Puy le 28 juillet 1859 et sont assemblés sur place pendant plus d’un an. Tous les canons n’ont pas été fondus : la notice Mérimée du ministère de la Culture précise que des canons de Sébastopol sont inclus dans la protection du site, et le musée Crozatier signale qu’ils sont exposés au pied de la statue, au sommet du rocher.
16 mètres de fonte sur 6,70 mètres de pierre
La statue représente la Vierge couronnée d’étoiles, debout sur un demi-globe terrestre, écrasant un serpent. L’Enfant Jésus est assis sur son bras droit et lève la main pour bénir la ville. Cette disposition, inhabituelle, a nourri une rumeur tenace : le sculpteur se serait jeté du haut de son œuvre en découvrant l’erreur. La légende est fausse. Bonnassieux avait respecté le cahier des charges du concours, qui voulait un Enfant bénissant la ville sans masquer le visage de sa mère, et il est mort chez lui, à Paris, le 3 juin 1892, à 81 ans.
Les mesures, publiées par Wikipédia et reprises par l’office de tourisme du Puy-en-Velay, donnent l’échelle de l’objet :
- 16 mètres pour la statue seule, et 17 mètres de circonférence ;
- un piédestal de 6,70 mètres en arkose de Blavozy, soit 22,70 mètres au total ;
- des pieds de 1,92 mètre chacun, un avant-bras de 3,75 mètres et une main de 1,56 mètre ;
- une tête de l’Enfant Jésus de 4,80 mètres de tour, qui pèse à elle seule 1,1 tonne ;
- une centaine de pièces de fonte assemblées par de gros boulons, sans armature intérieure selon la notice Mérimée.
La masse totale est estimée à 835 tonnes, mais la statue n’en représente qu’une petite part : 680 tonnes pour le piédestal en pierre, 110 tonnes pour la Vierge et l’Enfant, 45 tonnes pour le revêtement. L’office de tourisme ajoute que Notre-Dame de France a été la plus haute statue du monde jusqu’en 1886, date de l’inauguration de la statue de la Liberté à New York.
| Donnée | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Canons fondus | 213 | Musée Crozatier, office de tourisme |
| Fonte livrée par l’État | 150 000 kg | Wikipédia |
| Hauteur de la statue | 16 m | Notice Mérimée, Wikipédia |
| Hauteur avec le piédestal | 22,70 m | Office de tourisme, musée Crozatier |
| Masse totale estimée | 835 tonnes | Office de tourisme, Wikipédia |
| Visiteurs en 2024 | 115 399 | Wikipédia |
Une statue creuse que l’on gravit jusqu’à la couronne
Conçue comme une structure autoporteuse, la statue est vide à l’intérieur. Un escalier de 33 marches en pierre traverse le piédestal, puis un escalier tournant en fonte de 58 marches dessert trois étages dans le corps de la Vierge. Une échelle de 16 barreaux mène enfin à la couronne. À chaque niveau, quatre petites ouvertures donnent sur la ville et les environs. La Vierge du rocher Corneille est donc, au sens propre, une statue creuse que l’on visite comme un bâtiment.
La Vierge du rocher Corneille est donc, au sens propre, une statue creuse que l’on visite comme un bâtiment.
L’accès à la couronne a longtemps été fermé pour des raisons de sécurité. Il a rouvert en janvier 2013, après une restauration complète de la statue et de son socle menée en 2012. Depuis, la vue se fait au travers d’un dôme translucide installé pendant ces travaux. Le site de l’office de tourisme départemental note qu’avec cette restauration, la Vierge a pris de nouvelles couleurs : la teinte rouge brique que l’on voit aujourd’hui tranche sur le basalte sombre du rocher. Le Laboratoire de recherche des monuments historiques a d’ailleurs publié en 2014 une étude sur cette restauration, consacrée notamment aux fissures de la fonte et à l’analyse des couches de peinture.
Pour la saison 2026, l’office de tourisme annonce une ouverture de 9 h à 19 h en septembre, puis de 10 h à 17 h en octobre et en novembre, avec un billet adulte à 4,50 euros. La montée jusqu’à la plateforme principale demande une dizaine de minutes. Avec 115 399 visiteurs en 2024, la statue est le monument le plus fréquenté de la Haute-Loire.
Trois pitons, une cathédrale et le départ vers Compostelle
Le rocher Corneille est un neck, c’est-à-dire la cheminée d’un ancien volcan dégagée par l’érosion, de 132 mètres de haut. Il a servi de carrière de l’époque romaine jusqu’en 1840. Le paysage du Puy doit tout à ce volcanisme, cousin de celui de la chaîne des Puys, inscrite à l’UNESCO en 2018. À quelques centaines de mètres, le rocher d’Aiguilhe, haut de 82 mètres, porte la chapelle Saint-Michel, achevée en 961 à l’initiative de l’évêque Godescalc. On y monte par un escalier de 268 marches.
Godescalc est aussi présenté comme le premier pèlerin connu de Saint-Jacques-de-Compostelle, et le lien n’est pas anecdotique. La cathédrale Notre-Dame du Puy, au pied du rocher Corneille, est inscrite depuis 1998 au patrimoine mondial de l’UNESCO avec l’hôtel-Dieu, au titre des chemins de Compostelle en France. Une statue de saint Jacques y marque, depuis 2010, le départ de la via Podiensis, qui passe ensuite par l’abbatiale Sainte-Foy de Conques. La Vierge de fonte n’a rien de médiéval, mais elle s’est installée dans un décor de pèlerinage vieux de plus de mille ans.
Ce que les sources ne tranchent pas
Plusieurs points de cette histoire varient selon les documents consultés :
- le nombre de 213 canons figure au musée Crozatier et à l’office de tourisme, tandis que Wikipédia parle seulement de 150 000 kilogrammes de fonte ;
- l’altitude de la statue est donnée à 757 mètres par Wikipédia et l’office de tourisme départemental, mais de 741 mètres pour le rocher lui-même dans d’autres pages ;
- Wikipédia situe le début de la fonte en mars 1856, avant la livraison des canons annoncée vingt jours après le traité du 30 mars, et la notice Mérimée date l’érection de 1857 à 1860 ;
- la restauration est datée de 2012 par Wikipédia et de 2013 par le site touristique départemental, qui évoque sans doute la réouverture au public.
Deux questions restent ouvertes. La première porte sur la couleur d’origine de 1860, que les sources consultées ne décrivent pas avec précision. La seconde concerne le titre de plus haute statue du monde jusqu’en 1886 : il est répété par les sites touristiques, mais dépend de ce que l’on compte, statue seule ou ensemble avec son socle, et nous n’avons pas trouvé d’étude comparative qui le confirme.
