Au pied d’une falaise du cap Morgiou, entre les calanques de Sormiou et de Morgiou, une fente s’ouvre dans la roche à 37 mètres sous la surface. Derrière elle, un boyau remonte vers deux salles où des hommes ont dessiné des chevaux, des phoques et des pingouins pendant environ 14 000 ans. La mer, qui les a d’abord protégés, est en train de les effacer.
La grotte Cosquer est l’une des grottes ornées les plus singulières d’Europe, et l’une des plus menacées. Le ministère de la Culture la présente comme fréquentée « depuis 33 000 et jusqu’à 19 000 ans », avec une entrée aujourd’hui noyée et un bestiaire qui comprend des animaux marins presque absents ailleurs. Pour comprendre pourquoi elle se trouve sous l’eau, et pourquoi elle continue de disparaître, il faut remonter à une époque où la Méditerranée ne ressemblait pas à celle d’aujourd’hui.
Une grotte de bord de plaine devenue grotte sous-marine
Pendant la dernière glaciation, une énorme quantité d’eau est stockée sous forme de glace sur les continents. Selon la Direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur, le niveau de la mer se situe alors 130 m plus bas qu’aujourd’hui au Gravettien, puis 135 m plus bas au Dernier Maximum Glaciaire, vers 26 500 ans. Le rivage se trouve à une dizaine de kilomètres des falaises actuelles. Devant la grotte s’étend une plaine couverte de graminées, sur ce qui est aujourd’hui le plateau continental.
Les préhistoriens y distinguent trois milieux voisins, qui expliquent la diversité des animaux peints sur les parois :
- un littoral riche en poissons et en coquillages, fréquenté par des phoques et des pingouins ;
- une plaine steppique où paissent chevaux, bisons, aurochs, mégacéros et cerfs ;
- des reliefs, Marseilleveyre, Puget, cap Canaille, îles de Riou, favorables aux bouquetins et aux chamois.
À la fin de la glaciation, le climat se réchauffe et l’eau remonte. D’après le site du ministère consacré à la grotte, c’est vers 10 000 ans avant notre époque que la mer atteint le plancher du porche d’entrée. À partir de ce moment, plus personne n’entre. Le couloir parcouru à pied devient un siphon.
1985, 1991 : une découverte tenue secrète, puis un drame
Henri Cosquer, scaphandrier professionnel installé à Cassis, repère l’entrée noyée en 1985 et explore progressivement le boyau, selon l’historique rapporté par Wikipédia. La DRAC situe en juillet 1991 le moment où il découvre les premières œuvres, qu’il ne déclare pas. Le 1er septembre 1991, trois plongeurs venus en touristes, accompagnés d’un moniteur, s’engagent dans le siphon d’accès. Seul le moniteur en ressort vivant. Deux jours plus tard, le 3 septembre, Henri Cosquer déclare la grotte, qui porte depuis son nom.
L’État, propriétaire du site, ferme aussitôt l’accès. Du 19 au 21 septembre 1991, une expertise est conduite par l’archéologue Jean Courtin, du CNRS, avec le Département des recherches archéologiques sous-marines. Des charbons prélevés donnent une première date de 18 440 ans BP, plus ou moins 400 ans, soit environ 23 400 à 21 250 ans en âge calibré. La grotte est classée monument historique par arrêté du 2 septembre 1992.
Aujourd’hui encore, un arrêté de la préfecture maritime de 2013 interdit la plongée et le mouillage dans un rayon de 300 m autour de la pointe de la Voile, ainsi que tout accès à la grotte. Les seuls à y entrer sont les équipes mandatées par le ministère.
179 animaux, dont des pingouins jamais vus ailleurs
La partie encore sèche de la grotte se compose de deux salles. La première mesure environ 50 m de côté, mais la mer en recouvre plus de la moitié du sol. La seconde, plus étroite, fait environ 15 m de large pour 48 m de long. Sur ces parois humides, le site du ministère de la Culture recense 179 animaux : chevaux, bisons, aurochs, bouquetins, chamois, cervidés, un félin et des figures indéterminées.
Ce qui rend Cosquer unique, ce sont les animaux marins. Ils représentent 8 % de l’effectif des figures : des phoques, des poissons, des signes qui pourraient évoquer des méduses, et surtout des pingouins. Il s’agit du grand pingouin, un oiseau marin incapable de voler, dont les ossements ont été retrouvés dans plusieurs habitats paléolithiques méditerranéens. Le ministère souligne que c’est la première fois que cet oiseau apparaît dans l’art de cette période. L’espèce a depuis disparu : le dernier individu connu a été tué en Islande en 1844.
À côté des animaux, la majorité des tracés sont des signes abstraits, des tracés digitaux faits au doigt dans la couche tendre qui tapisse la roche, et des mains.
Des mains aux doigts repliés, près d’un gouffre aujourd’hui noyé
Plus d’une cinquantaine de représentations de mains ont été identifiées. Certaines sont négatives, obtenues au pochoir en projetant du pigment autour d’une main posée sur la paroi. D’autres sont positives, la main enduite de colorant puis appliquée sur la roche. Toutes se trouvent dans la partie est de la grotte, comme pour jalonner un chemin vers le Grand Puits, un gouffre de 24 m de profondeur aujourd’hui envahi par l’eau.
Un groupe de huit mains gauches intrigue particulièrement : elles semblent avoir des doigts raccourcis. Les chercheurs ont écarté plusieurs hypothèses :
- des gelures graves, puisque le pouce est toujours intact sur ces mains ;
- des mutilations, aucun squelette du Paléolithique supérieur connu ne présentant de phalanges manquantes ;
- l’hypothèse retenue comme la plus probable reste celle de doigts repliés, peut-être un code gestuel lié à la chasse ou à des rites.
Les mains négatives noires, réalisées au charbon, ont été datées d’environ 32 500 ans. Leur pigment recouvre parfois de petits animaux gravés, ce qui prouve que ces gravures sont encore plus anciennes. Comme Chauvet ou Lascaux, dont la fermeture en 1963 a conduit à multiplier les fac-similés, Cosquer montre à quel point ces sanctuaires sont fragiles, mais ici la menace ne vient pas des visiteurs.
Une mer qui monte plus vite depuis 2011
Depuis la submersion de l’entrée, le niveau marin a gagné 37 m. Le ministère de la Culture note que cette montée s’accélère depuis 2011, en lien avec l’évolution du climat. La DRAC précise que plusieurs œuvres encore visibles en 1991 ont déjà quasi totalement disparu ou sont en train de disparaître. Le phénomène est amplifié par une particularité de la grotte : l’air, poussé par la houle à travers un réseau supérieur, fait varier fortement le niveau de l’eau à l’intérieur.
Chaque centimètre gagné par la mer se paie en figures perdues. Selon le ministère, seul un cinquième des surfaces que les artistes du Paléolithique pouvaient utiliser est encore préservé, pour une durée estimée de 150 à 200 ans. En se fondant sur les projections du GIEC, qui prévoient une hausse de 5 m d’ici les années 2300, il évoque une disparition définitive de l’art paléolithique dans la grotte.
Chaque centimètre gagné par la mer se paie en figures perdues.
| Repère | Chiffre | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Profondeur de l’entrée | 37 m | Accès réservé à des plongeurs expérimentés et autorisés |
| Période de fréquentation | 33 000 à 19 000 ans | Environ 14 000 ans de passages humains |
| Animaux représentés | 179 | Dont 8 % d’animaux marins, pingouins compris |
| Niveau de la mer au plus froid | 135 m plus bas | Rivage à une dizaine de kilomètres de la grotte |
| Surfaces encore préservées | Un cinquième | Durée de vie estimée entre 150 et 200 ans |
Face à cette échéance, la DRAC mène depuis 2017, avec le CEREGE et le Laboratoire de recherche des monuments historiques, des campagnes de relevés tridimensionnels de haute précision. Objectif : garder une mémoire numérique des parois avant qu’elles ne soient englouties.
Cosquer Méditerranée, la grotte qu’on visite sans plonger
Depuis le 4 juin 2022, le public peut découvrir une restitution de la grotte à la villa Méditerranée, sur l’esplanade du J4, à côté du Mucem, à l’entrée du Vieux-Port. Le ministère la décrit comme une recomposition de six zones remarquables, appelées « écailles ». Les visiteurs y circulent à bord de petits modules d’exploration autonomes. Le lieu est exploité par Kléber Rossillon, déjà chargé de la réplique de la grotte Chauvet. Le parcours ne reproduit pas toute la grotte, mais une sélection d’œuvres, pingouins, phoques, chevaux et mains, et consacre un espace à la montée des eaux.
Ce que l’on ne sait pas encore
La chronologie de la grotte a changé depuis les premières études. Jean Clottes et Jean Courtin avaient proposé en 1994 deux phases distinctes : une première, gravettienne, avec les mains et les tracés digitaux, puis une seconde, solutréenne, avec les animaux peints et gravés, séparées par un long intervalle. La découverte, à partir de 2003, d’animaux gravés recouverts par des mains négatives, puis de nouvelles datations publiées en 2015, orientent aujourd’hui vers une fréquentation quasi ininterrompue entre 32 500 et 19 000 ans environ.
Plusieurs chiffres varient aussi selon les sources : la longueur du boyau d’accès est donnée à 137 m par la DRAC et à 175 m dans d’autres publications, et la part de la cavité restée hors de l’eau oscille entre un cinquième et un tiers selon ce que l’on mesure, surface ornable ou volume. Enfin, l’essentiel de la grotte originelle, avec ses éventuels vestiges, se trouve sous l’eau et n’a pas été étudié. Ce que l’on voit à Cosquer n’est qu’une partie de ce que les hommes du Paléolithique ont connu.
