Un éboulement l’a scellée il y a 21 500 ans : la grotte Chauvet a gardé 4 500 vestiges d’ours et des pas humains

Falaise calcaire grise et ocre couverte de chênes verts au-dessus du pont d'Arc, dans les gorges de l'Ardèche, sous un ciel bleu
La falaise qui domine le pont d'Arc, dans les gorges de l'Ardèche ; d'après l'auteur de la photo, l'entrée de la grotte Chauvet se trouve dans ces escarpements, sur la droite. Photo : KimonBerlin, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Le dimanche 18 décembre 1994, trois spéléologues suivent un courant d’air qui sort des falaises des gorges de l’Ardèche, près de Vallon-Pont-d’Arc. Ils dégagent un étroit couloir de roche et débouchent dans un réseau de 8 500 mètres carrés que personne n’avait parcouru depuis plus de vingt millénaires. Sur le sol, des os d’ours ; sur les parois, des lions, des rhinocéros et des mammouths.

Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire venaient de trouver ce que le ministère de la Culture présente comme le plus ancien chef-d’œuvre connu de l’humanité, daté de 36 000 ans, soit 18 000 ans de plus que Lascaux. La cavité s’ouvre au lieu-dit la Combe d’Arc, aussi appelé cirque d’Estre, dans le même méandre que l’arche naturelle du pont d’Arc, qui enjambe l’Ardèche sur 59 mètres. Onze jours après la découverte, le préhistorien Jean Clottes, alors conservateur général du patrimoine, vient sur place et authentifie les œuvres.

Les dessins ont fait la célébrité de la grotte. Mais ce qui la rend unique tient autant à ce qui s’est passé à son entrée, longtemps après le départ des derniers visiteurs préhistoriques. La falaise a joué le rôle d’une porte, restée close pendant plus de vingt millénaires. En s’effondrant, elle a bouché l’accès et figé l’intérieur dans l’état où l’avaient laissé les hommes et les ours.

Trois effondrements de falaise ont fermé l’entrée

L’entrée utilisée au Paléolithique n’existe plus. Elle se trouvait sous un porche, au pied d’une falaise calcaire qui s’est écroulée à plusieurs reprises. Des chercheurs ont daté ces chutes de blocs par la méthode du chlore 36, qui mesure depuis combien de temps une surface rocheuse est exposée au rayonnement cosmique. Leurs résultats, repris dans une étude publiée en 2016 dans la revue PNAS, identifient trois éboulements successifs :

  • un premier, il y a environ 29 400 ans (plus ou moins 1 800 ans) ;
  • un deuxième, il y a environ 23 500 ans (plus ou moins 1 200 ans) ;
  • un troisième, il y a environ 21 500 ans (plus ou moins 1 000 ans), qui scelle définitivement le porche.

La chronologie publiée par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes retient cette dernière date : 21 500 ans, « effondrement du porche qui scelle l’entrée de la cavité ». Le dossier d’inscription au patrimoine mondial insiste sur la conséquence : l’isolement de la grotte pendant plus de 20 millénaires a transmis un témoignage de l’art aurignacien exempt de toute perturbation humaine postérieure, sols compris.

C’est ce qui distingue Chauvet de nombreuses grottes ornées dont les sols ont été parcourus, remaniés ou fouillés avant que l’on mesure leur valeur. Ici, le ministère indique que les cheminements aménagés suivent le trajet emprunté par les découvreurs, et que la recherche se fait sans fouille, avec quelques sondages et des prélèvements choisis.

La falaise a joué le rôle d’une porte, restée close pendant plus de vingt millénaires.

4 500 vestiges d’ours restés à leur place

L’ours des cavernes a fréquenté la grotte bien avant l’homme et juste après lui, selon l’étude de cas du Centre national de préhistoire. Ce grand animal, aujourd’hui éteint, venait y hiverner. Il a laissé des cuvettes creusées dans l’argile pour dormir, appelées bauges, des griffades sur les parois et des pistes d’empreintes. La DRAC recense 4 500 vestiges d’ours des cavernes, dont environ 200 crânes.

D’autres traces, plus fragiles encore, sont restées intactes sous la poussière des millénaires :

  • une piste d’empreintes de pieds humains ;
  • de nombreuses empreintes animales, d’ours mais aussi de canidé et de bouquetin ;
  • 20 outils en silex et une pointe de sagaie en ivoire ;
  • 264 traces charbonneuses sur les parois ;
  • un crâne d’ours déposé sur un bloc, au centre de la salle qui porte aujourd’hui son nom, la salle du Crâne.

Ce dernier détail intrigue les préhistoriens. Le crâne n’a pas pu arriver seul sur ce bloc : il a été posé là par quelqu’un. Le Centre national de préhistoire relève que l’ours, ce puissant prédateur qui hivernait dans la grotte, a certainement inspiré les hommes qui l’ont représenté, parfois en groupes d’adultes et de jeunes.

Deux occupations humaines séparées par des millénaires

L’étude de 2016 rassemble plus de 350 datations obtenues en quinze ans par quatre méthodes différentes, dont 259 au carbone 14. Son modèle statistique distingue deux périodes de fréquentation humaine bien séparées : la première entre 37 000 et 33 500 ans, la seconde entre 31 000 et 28 000 ans. Les ours, eux, ont trouvé refuge dans la grotte jusqu’à il y a 33 000 ans environ.

La première phase correspond à l’Aurignacien, la culture qui ouvre le Paléolithique supérieur en Europe. C’est à elle que l’on doit l’essentiel des dessins. La seconde est attribuée au Gravettien. D’après la DRAC, des groupes de 10 à 20 personnes ont régulièrement fréquenté la grotte pendant ces millénaires d’occupation.

Un bestiaire dominé par les animaux dangereux

Le ministère de la Culture compte près de 1 000 dessins et gravures, dont 425 figures animales appartenant à 14 espèces différentes. Certaines n’avaient jamais été vues dans l’art paléolithique, comme la panthère ou le hibou. Le Centre national de préhistoire souligne une particularité : mammouths, lions, panthère, rhinocéros et ours des cavernes forment 63 % du bestiaire. Avec le cerf mégacéros, ce sont des espèces des périodes glaciaires qui ont depuis disparu d’Europe occidentale.

Les techniques sont tout aussi variées. Les artistes ont gravé au doigt dans la roche ramollie, soufflé de la peinture rouge autour d’une main pour en garder le négatif, imprimé leurs paumes enduites d’ocre. Sur les grands panneaux, ils ont étalé du charbon de bois réduit en poudre pour créer des ombres et des volumes. Selon le Centre national de préhistoire, il s’agit de la plus ancienne utilisation connue de cette technique, l’estompe.

RepèreChiffreSource
Surface de la grotte8 500 m²Ministère de la Culture
Fermeture définitive du porcheIl y a 21 500 ansDRAC Auvergne-Rhône-Alpes
Vestiges d’ours des cavernes4 500, dont environ 200 crânesDRAC Auvergne-Rhône-Alpes
Figures animales425, de 14 espècesMinistère de la Culture
Première occupation humaine37 000 à 33 500 ansQuiles et al., PNAS, 2016
Passerelles installées335 mètresDRAC Auvergne-Rhône-Alpes
Les chiffres clés de la grotte Chauvet-Pont d’Arc, d’après les sources citées dans l’article.

Une grotte qui ne sera jamais ouverte au public

Dès sa découverte, la décision est prise de ne jamais ouvrir la cavité au public. L’expérience de Lascaux, fermée en 1963 après avoir été abîmée par l’afflux des visiteurs, pèse lourd. La grotte est classée monument historique le 13 octobre 1995, puis l’État en devient propriétaire le 14 février 1997. Seuls des chercheurs, des conservateurs et de rares visiteurs autorisés y entrent.

À l’intérieur, la température moyenne est de 12 °C et l’humidité de 99,5 %, selon la DRAC. Les seuls aménagements sont des passerelles en acier inoxydable, totalement amovibles, qui courent sur 335 mètres et empêchent de marcher sur les sols. Un service de conservation dédié, créé en 2000, surveille en continu le climat et l’état bactériologique de la grotte. La recherche, lancée en 1998, mobilise plus de 40 scientifiques issus de 12 laboratoires, aujourd’hui sous la direction de Carole Fritz, chargée de recherche au CNRS.

La grotte est inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco le 22 juin 2014. Moins d’un an plus tard, le 25 avril 2015, ouvre la Grotte Chauvet 2, une réplique construite sur la même commune. Elle reproduit 27 panneaux ornés, soit 250 m² de parois, sur 3 000 m² au sol : la reproduction est deux fois et demie plus petite que l’original. Il a fallu 6 000 photographies numériques pour restituer les œuvres au millimètre, et le site a accueilli près de 600 000 visiteurs dès sa première année, d’après le ministère.

Ce que l’on ne sait toujours pas

Plusieurs chiffres varient selon les documents officiels, et il faut les lire avec prudence :

  • le nombre de figures animales passe de 425 (ministère) à 430 (Centre national de préhistoire) et à 598 (DRAC), selon ce que l’on compte et la date de l’inventaire ;
  • la date de fermeture oscille entre 20 000 ans (Centre national de préhistoire), 21 500 ans (DRAC) et 23 000 ans (texte de l’inscription Unesco), car il y a eu plusieurs éboulements ;
  • les premiers résultats de 1995 étaient exprimés en années radiocarbone, entre 32 000 et 30 000 ans, ce qui correspond à environ 36 000 ans une fois converti en années réelles.

L’ancienneté elle-même a fait débat. Avant les premières analyses, le style des dessins avait conduit à les attribuer au Solutréen, entre 22 000 et 18 000 ans environ, rappelle l’étude de 2016. Les datations au carbone 14 ont bousculé cette lecture et montré qu’un art aussi maîtrisé existait dès l’Aurignacien. Reste la question que les chiffres ne résolvent pas : pourquoi ces hommes venaient-ils dessiner dans une grotte où ils ne vivaient pas, et pourquoi l’un d’eux a-t-il posé un crâne d’ours sur un rocher ? Faute d’écrit, les chercheurs ne peuvent formuler que des hypothèses.

Questions fréquentes

Peut-on visiter la vraie grotte Chauvet ?

Non. La grotte n'a jamais été ouverte au public pour préserver son climat intérieur et ses sols. Seuls des chercheurs, des conservateurs et de rares visiteurs autorisés y entrent. Le public peut visiter la réplique, la Grotte Chauvet 2, ouverte en 2015 à Vallon-Pont-d'Arc.

Quel âge ont les peintures de la grotte Chauvet ?

Le ministère de la Culture les date de 36 000 ans. Une étude publiée en 2016 dans PNAS distingue deux périodes de fréquentation humaine, entre 37 000 et 33 500 ans puis entre 31 000 et 28 000 ans.

Pourquoi la grotte Chauvet est-elle si bien conservée ?

La falaise qui abritait son entrée s'est effondrée à plusieurs reprises, et le dernier éboulement, daté d'environ 21 500 ans, a scellé le porche. La grotte est restée fermée jusqu'en 1994, sans aucune visite humaine.

Quels animaux sont représentés dans la grotte Chauvet ?

Le ministère compte 425 figures animales de 14 espèces : mammouths, rhinocéros, lions, chevaux, bisons, ours, panthère, hibou, entre autres. Les animaux dangereux forment 63 % du bestiaire selon le Centre national de préhistoire.

Qui a découvert la grotte Chauvet ?

Trois spéléologues, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire, le 18 décembre 1994, lors d'une exploration privée. La grotte porte le nom du premier d'entre eux.

Où se trouve la grotte Chauvet ?

Elle se trouve sur la commune de Vallon-Pont-d'Arc, en Ardèche, dans le cirque d'Estre, tout près de l'arche naturelle du pont d'Arc. La réplique Grotte Chauvet 2 est installée sur la même commune.
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