Dix-neuf ans de fermeture et 4 800 mètres de câbles remplacés : le viaduc des Rochers-Noirs

Le viaduc des Rochers-Noirs vu du côté de Lapleau, en Corrèze
Le viaduc des Rochers-Noirs, côté Lapleau, en Corrèze. Photo : Est Ter, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Fermé à toute circulation en 2005 pour vétusté, le viaduc des Rochers-Noirs a rouvert le 21 septembre 2024, après dix-neuf ans d’interdiction et deux ans de travaux. Il a fallu remplacer 4 800 mètres de câbles, employer cinquante tonnes d’acier et décaper puis repeindre cinq mille mètres carrés de métal.

Ce pont suspendu franchit les gorges de la Luzège, au point le plus resserré, entre Lapleau et Soursac, en Corrèze. Inauguré en 1913, il fait partie par son ampleur des plus grands ponts métalliques français du début du XXe siècle : cent quarante mètres entièrement suspendus par une charpente rigide composée de câbles.

Pourquoi un pont suspendu, et pourquoi pas n’importe lequel

Le site imposait la solution. La configuration du terrain, la grande profondeur du ravin, la très forte inclinaison du talweg et la nécessité de creuser le tunnel des Rochers-Noirs éliminaient d’emblée les ponts supportés, c’est-à-dire ceux dont les points d’appui se trouvent sous le tablier.

Mais un pont suspendu classique posait un autre problème : le manque de rigidité. Un tel ouvrage comprend essentiellement deux faisceaux de câbles paraboliques porteurs, souples par nature, reliés au tablier par des suspentes verticales. La rigidité ne peut alors venir que du tablier, qu’il faut renforcer d’autant, et cette souplesse est incompatible avec le passage de trains lourds susceptibles de provoquer des oscillations dangereuses.

La réponse est venue d’un brevet. Le viaduc a été conçu suivant celui déposé par Albert Gisclard, et les travaux réalisés par les établissements Ferdinand Arnodin. En 1909, les résultats probants obtenus sur le pont suspendu fixe de la Cassagne, un autre pont ferroviaire dans les Pyrénées-Orientales, avaient permis de conclure, après étude comparative, aux avantages techniques et économiques de ce nouveau type.

Le principe est une affaire de triangles. Depuis le sommet de chacune des deux piles partent deux nappes de câbles métalliques qui se croisent au milieu de la portée principale, où elles sont reliées, puis poursuivent leur cours presque horizontalement jusqu’à proximité de la pile opposée avant de remonter obliquement à son sommet. Les câbles forment ainsi deux triangles liés entre eux à mi-portée et au haut des piles, et dans chaque triangle sont tendus quatre haubans. La géométrie est déterminée de façon que les câbles demeurent tendus en toute hypothèse : la structure est géométriquement indéformable et librement dilatable, et son caractère isostatique rend les efforts internes aisément calculables.

Des 41 ponts Gisclard construits dans le monde, seuls 5 subsistent en France de manière certaine.

Une suspension qui redresse les câbles

Le dispositif est complété par un raffinement, la suspension Ordish, qui réduit encore les déformations. Un câble parabolique est tendu entre les deux piles au-dessus de chaque ferme et soutient chaque hauban en plusieurs points intermédiaires par des suspentes verticales. L’effet est contre-intuitif : en annulant la flèche due au poids propre du hauban, il le rend quasi rectiligne.

Le tablier métallique, conçu comme une poutre continue, est suspendu sous la structure par des tiges verticales. Sa rigidité peut ainsi être réduite au minimum requis par la stabilité de la portion comprise entre deux points de suspension : tout l’intérêt du système est là, dans le transfert de la rigidité du tablier vers le réseau de câbles.

La maçonnerie, elle, est réduite à l’essentiel : deux piliers et les massifs d’amarrage. Les matériaux fournis par les rochers voisins étaient très sains, très durs et à l’abri de la gelée, et ont donc servi aux parements. Pour bâtir culées et piles, on a utilisé un télécharge de système Arnodin, c’est-à-dire un transporteur aérien par câbles, d’une portée de 172 mètres, qui desservait les chantiers des deux rives simultanément et a continué son service une fois les piles montées, ses câbles porteurs passant entre les piédroits de l’arche réservée au passage.

L’ouvrage faisait partie de la ligne à voie unique du Transcorrézien, inaugurée le 11 septembre 1913 en présence du président Raymond Poincaré, qui reliait Tulle à Ussel en huit heures de trajet. Les pentes d’accès donnent la mesure du relief : 4,375 kilomètres côté Lapleau, avec une déclivité maximale de 42 millimètres par mètre sur 950 mètres, et 4,573 kilomètres côté Soursac.

DateÉtapeCe qu’elle change
11 septembre 1913inauguration de la ligne du Transcorrézienen présence de Raymond Poincaré
31 décembre 1959fin de l’activité ferroviairele pont devient routier
1983fin de la circulation automobileil est réservé aux piétons
6 décembre 2000classement monument historiquele caractère exceptionnel est reconnu
2005fermeture totale pour vétustédix-neuf ans d’interdiction
2022-2024chantier de restauration9,8 millions d’euros hors taxe
21 septembre 2024réouverturepiétons, cyclistes et véhicules de secours
Le viaduc des Rochers-Noirs, entre Lapleau et Soursac, en Corrèze.

Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre

Des quarante et un ponts Gisclard construits dans le monde, cinq seulement subsistent en France de manière certaine : la Cassagne, les Rochers-Noirs, le Bourret, Lézardrieux et Vitry, dont trois classés monuments historiques. Et celui-ci est le plus emblématique, pour une raison simple : il a été conservé dans un état quasiment intact depuis sa construction.

Le détail compte. Sa suspension est celle d’origine, à l’exception des câbles de retenue et de deux haubans qui ont été remplacés, et le tablier d’origine en acier est encore intégralement en place. Lors de la désaffection de la ligne en 1960, les rails ont été déposés et une dalle de roulement en béton coulée par-dessus ; cette dalle a été enlevée en 1998 pour rendre au pont son état d’origine.

La restauration a suivi la même logique. L’étude de la structure et de ses dégradations a fait opter pour un remplacement à l’identique de la suspension, avec réutilisation autant que possible des pièces d’origine, le remplacement du platelage en acier, la réfection des piles et une mise aux normes des garde-fous conservant le design d’origine. Au total, 4 800 mètres de câbles remplacés, 50 tonnes d’acier, 5 000 mètres carrés décapés et repeints et 280 mètres de garde-corps.

Le financement est un cas d’école de patrimoine sauvé par addition. L’État, via la DRAC Nouvelle-Aquitaine, a apporté 4 776 000 euros, le département de la Corrèze 2 259 000, l’Union européenne 1 353 000, la région Nouvelle-Aquitaine 700 000, la Fondation du patrimoine 500 000 au titre de la mission qui sélectionne des sites prioritaires, une fondation bancaire 100 000 et une souscription publique 150 000.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’ouvrage se lit comme une ligne tendue au-dessus d’un vide étroit. Il franchit les gorges de la Luzège à leur point le plus resserré, et c’est ce resserrement qui a permis les cent quarante mètres de portée : quelques dizaines de mètres plus loin, il aurait fallu un autre type de pont.

La vue aérienne montre aussi ce qui a disparu autour. La plateforme de l’ancien tramway corrézien se devine encore de part et d’autre, avec ses longues pentes d’approche de plus de quatre kilomètres, comme la Petite Ceinture de Paris laisse voir son tracé sans ses trains. Une association s’est d’ailleurs constituée le 18 décembre 1993 pour la défense de ce patrimoine.

Elle rend enfin visible une solution provisoire devenue durable. En 2014, une passerelle himalayenne a été installée en contrebas pour franchir la Luzège et maintenir la continuité du sentier de grande randonnée entre Soursac et Lapleau, pendant que le viaduc restait fermé. Depuis la réouverture, l’ouvrage sert aussi d’objet d’étude à l’université de Limoges et à l’École d’application aux métiers des travaux publics d’Égletons, pour les nouvelles technologies de surveillance des ponts et des tunnels.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice du viaduc des Rochers-Noirs, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi un pont suspendu plutôt qu'un pont classique ?

À cause du site : la grande profondeur du ravin, la très forte inclinaison du talweg et la nécessité de creuser le tunnel des Rochers-Noirs éliminaient d'emblée les ponts dont les points d'appui sont sous le tablier.

Qu'est-ce que le système Gisclard ?

Un pont porté par deux fermes longitudinales en câbles métalliques formant deux triangles liés à mi-portée et au sommet des piles, avec quatre haubans tendus dans chaque triangle. La géométrie est calculée pour que les câbles restent tendus en toute hypothèse : l'ensemble est géométriquement indéformable et librement dilatable, et les efforts internes sont aisément calculables. Ce type préfigure les ponts à haubans actuels.

Pourquoi ne pas avoir construit un pont suspendu ordinaire ?

Parce qu'un pont suspendu classique manque de rigidité. Ses deux faisceaux de câbles paraboliques sont souples par nature, ce qui est incompatible avec le passage de trains lourds pouvant provoquer des oscillations dangereuses : la rigidité ne peut alors venir que du tablier, qu'il faut renforcer d'autant.

Combien de ponts Gisclard subsistent ?

Sur les 41 construits dans le monde, cinq seulement subsistent en France de manière certaine : le pont de la Cassagne, le viaduc des Rochers-Noirs, le pont du Bourret, celui de Lézardrieux et celui de Vitry. Trois d'entre eux sont classés monuments historiques.

Qu'a coûté la restauration ?

9,8 millions d'euros hors taxe, financés par l'État via la DRAC Nouvelle-Aquitaine pour 4 776 000 euros, le département de la Corrèze pour 2 259 000, l'Union européenne pour 1 353 000, la région pour 700 000, la Fondation du patrimoine pour 500 000, une fondation bancaire pour 100 000 et une souscription publique pour 150 000 euros.

Qui peut l'emprunter aujourd'hui ?

Les piétons et les cyclistes, ainsi que les véhicules de secours, depuis sa réouverture lors des journées du patrimoine, le 21 septembre 2024.
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