Quatre millions d’années d’érosion tiennent grâce à un chapeau de galets : les Orgues d’Ille-sur-Têt

Les cheminées de fée des Orgues d'Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales
Les Orgues d'Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales. Photo : Przemek P, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Sur la rive gauche de la Têt, des colonnes de sédiments tendres se dressent jusqu’à une centaine de mètres au-dessus de la vallée. Elles ne tiennent debout que grâce à une chose : un chapeau de galets déposé lors des premiers froids du Quaternaire. Sans cette coiffe, les Orgues d’Ille-sur-Têt auraient disparu depuis longtemps.

Le site se trouve au nord de la commune d’Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales. Il s’agit de cheminées de fée nées de l’érosion de roches sédimentaires vieilles de quatre millions d’années, et son altitude varie d’environ 140 à 220 mètres pour la partie orientale, jusqu’à 244 mètres pour la partie occidentale.

Le mécanisme, en une phrase

Une cheminée de fée est un modelé d’érosion différentielle. Elle se présente sous la forme d’une colonne de roche tendre surmontée par une coiffe plus résistante. L’action des agents d’érosion est plus intense sur la partie tendre, donc sur la colonne, dont le diamètre diminue au fil du temps.

La suite est écrite. L’érosion aidant, le chapeau perd progressivement ses assises, puis finit par s’effondrer, d’un bloc ou en morceaux selon sa morphologie. Et une fois sa coiffe perdue, la colonne s’érode beaucoup plus vite. Ce que l’on regarde à Ille-sur-Têt est donc un état transitoire, pas un monument stable.

Une fois sa coiffe perdue, la colonne s’érode beaucoup plus vite.

Un golfe marin, puis une savane

Pour comprendre d’où vient la matière, il faut remonter à quatorze millions d’années. Le Roussillon est alors une vaste plaine d’accumulation, le niveau de la mer est cent mètres plus haut qu’aujourd’hui, le climat est nettement tropical, et les paysages évoquent le Sahel ou les savanes du Kenya.

Puis survient un épisode spectaculaire. De 5,96 à 5,3 millions d’années, le détroit de Gibraltar se referme sous l’effet de la tectonique. Privée des apports de l’Atlantique, la Méditerranée voit son niveau chuter de plus de 1 500 mètres : c’est la crise messinienne. Le Roussillon est alors entaillé de profonds canyons par des fleuves que le dénivelé rend beaucoup plus vigoureux.

Il y a 5,3 millions d’années, la remise en eau transforme le Roussillon en golfe marin. La vallée de la Têt ressemble à un bras de mer, limité au sud par les collines des Aspres et au nord par l’escarpement granitique du plateau de Montalba, le rivage atteignant le col de Ternère, soit 80 mètres au-dessus du niveau actuel. Ce sont les fleuves qui, en comblant ces vallées, déposent les matériaux qui arment aujourd’hui les falaises du site.

Le paysage de cette époque est documenté par la faune. Dans une savane d’herbes hautes ponctuée d’acacias évoluaient des singes, des rongeurs, des éléphants du genre Anancus arvernensis, des rhinocéros, des hippopotames, des tortues terrestres, des gazelles, des renards, des lynx, mais aussi Hipparion, un ancêtre du cheval actuel, et Machairodus, un grand félin.

ÉtapeDateCe qu’elle a laissé sur le site
Plaine tropicale du Roussillonil y a 14 millions d’annéesun socle aplani, mer 100 m plus haut
Crise messiniennede 5,96 à 5,3 millions d’annéesdes canyons profonds, mer 1 500 m plus bas
Remise en eau, golfe marinil y a 5,3 millions d’annéesle remplissage en deltas de type Gilbert
Premiers froids quaternairesQuaternaire ancienla nappe de blocaille qui coiffe les colonnes
Dernier maximum glaciaireil y a 18 000 ansmer 120 m sous son niveau actuel, terrasses de la Têt
Classement du site1981protection au titre de la loi de 1930
Quatorze millions d’années résumées dans une falaise de sédiments.

Un nom inventé au XXe siècle

Détail révélateur : les cartes anciennes, jusqu’à la moitié du XXe siècle, ne mentionnent jamais le site des Orgues. Il n’était sans doute pas un but d’excursion connu. L’appellation semble récente, le terme étant employé par exemple en 1947 pour désigner la partie orientale sous le nom d’Orgues de la Sibylle, par analogie avec des tuyaux d’orgue.

Ce nom de Sibylle vient d’un petit château situé au nord du site, le château de La Sibylle. Il évoque peut-être la légende de Sibylle de Narbonne, morte assassinée par son mari André de Fenouillet, vicomte d’Ille au XIVe siècle.

Avant d’être un paysage, le lieu était une ressource. Dans la partie orientale, un secteur est mentionné sous le nom d’Els Terrers, terme qui désigne généralement un dépôt de terre cultivable ou une carrière d’argile, souvent exploitée par des tuileries. La carte IGN de 1950 nomme d’ailleurs le site Les Tuileries.

Un verger de pêchers devenu site classé

Le site est classé en 1981 dans le cadre de la loi du 2 mai 1930 sur la protection des monuments naturels et des sites à caractère artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque. À cette date, il se présente sous la forme d’un verger de pêchers installé dans un amphithéâtre naturel, et l’exploitant poursuit son activité agricole jusqu’en 1992.

Cet héritage agricole structure encore la visite : elle s’articule autour des trois terrasses que le cultivateur avait aménagées pour planter ses arbres. En 1992, la mairie d’Ille-sur-Têt rachète le site, met en place un parking, un accueil et un droit d’entrée, et en assure l’entretien régulier.

L’organisation touristique a connu un échec. En 1996, le site est rattaché à un Pôle d’économie du patrimoine, un établissement public chargé de développer le tourisme dans l’arrière-pays catalan, en lien avec une trentaine de communes et d’autres lieux comme le château musée de Bélesta ou la tour des parfums de Mosset. Cet établissement dépose le bilan en 2001, et la commune assume seule la gestion depuis.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le site se lit comme une coupe géologique grandeur nature. On voit l’amphithéâtre naturel, les trois terrasses de l’ancien verger, et surtout la stratification des dépôts pliocènes, avec ces grandes obliques que le remplissage deltaïque a laissées et qui peuvent atteindre 35 degrés de pendage.

La vue aérienne fait aussi apparaître le contraste de végétation, qui est un indicateur d’érosion. Les pentes douces restent couvertes d’essences méditerranéennes résistant à l’aridité estivale, chênes verts, chênes pubescents, pistachiers lentisques, arbousiers, thym et romarin. Les parois verticales, elles, sont à nu : quelques mousses et lichens seulement, parce que les plantes ne peuvent plus recoloniser l’espace.

C’est ce qui rend le lieu instructif : la forme n’est pas figée, elle est en train de s’effacer. Les incisions linéaires sont vives, les pentes sont entaillées de ravines, les sols partent avec le lessivage. Le même effacement en cours se lit sur un autre relief sédimentaire du Sud, le cirque de Navacelles, où l’eau a fini par abandonner son méandre.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice des Orgues d’Ille-sur-Têt, Wikipédia en français ; Inventaire national du patrimoine naturel.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une cheminée de fée ?

Un modelé d'érosion différentielle : une colonne de roche tendre surmontée d'une coiffe plus résistante. L'érosion attaque surtout la colonne, dont le diamètre diminue, jusqu'à ce que le chapeau perde ses assises et s'effondre. Une fois la coiffe perdue, la colonne s'érode beaucoup plus vite.

D'où viennent ces sédiments ?

Du remplissage de la vallée de la Têt au Pliocène, quand le Roussillon était un golfe marin. Les fleuves y ont déposé des matériaux en deltas de type Gilbert, mis en évidence par le professeur Clauzon, avec des obliques pouvant atteindre 35° de pendage.

Pourquoi le site s'appelle-t-il les Orgues ?

Par analogie avec des tuyaux d'orgue. L'appellation est récente : elle est employée par exemple en 1947 pour la partie orientale, sous le nom d'Orgues de la Sibylle, du nom d'un petit château situé au nord du site.

Le site évolue-t-il encore ?

Rapidement. Les falaises sédimentaires sont à nu, l'intensité des pluies méditerranéennes favorise le ruissellement, les pentes dévégétalisées sont entaillées de ravines et les parois verticales ne peuvent plus être recolonisées, sauf par des mousses et des lichens.

Qui gère le site ?

La commune d'Ille-sur-Têt, qui l'a racheté en 1992. Il a été rattaché en 1996 à un établissement public destiné à développer le tourisme dans l'arrière-pays catalan, mais celui-ci a déposé le bilan en 2001.
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