Huit cent soixante signes sur vingt-neuf panneaux, et le sous-sol classé avec le rocher : la roche Garreta d’Enveitg, en Cerdagne

Le plateau ouvert de la Cerdagne, ses villages et les crêtes enneigées au fond
La Cerdagne : un plateau largement ouvert à plus de mille mètres, avec les crêtes pyrénéennes au fond. Photo : Rémih, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

À Enveitg, dans les Pyrénées-Orientales, un rocher porte huit cent soixante signes gravés, répartis sur vingt-neuf panneaux. Il est classé monument historique depuis le 14 décembre 2016.

En vidéo : la roche gravée d'Enveitg, ses 860 signes et son sous-sol classé

Le classement a une particularité qu’il faut relever : il porte sur le rocher et sur le sous-sol de la parcelle. Autrement dit, l’État protège aussi ce que personne n’a encore fouillé.

La notice du ministère ajoute une phrase qui explique pourquoi ce rocher-là compte plus que les autres : il constitue un unicum qui a permis d’attester, pour la première fois, une datation protohistorique de ces gravures et de démontrer qu’elles avaient un sens.

Vingt-neuf panneaux, huit cent soixante signes, et le sous-sol protégé avec la pierre.

Ce que la notice décrit

Le vocabulaire technique est celui de la notice, et nous le reprenons tel quel. Les signes relèvent de la technique dite naviforme : des gravures en forme de V, ou esquissant le dessin d’une coque de navire, obtenues en incisant la roche du haut vers le bas.

La dénomination administrative est double, site archéologique et roche ornée. Le siècle retenu pour la campagne principale est la Protohistoire, sans davantage de précision. Le bien est de propriété privée, et l’arrêté de 2016 abroge une inscription prise le 2 décembre 2014.

Nous écrivons Protohistoire et rien d’autre, parce que c’est ce que porte la notice. Une datation au premier siècle avant notre ère circule sur des fiches qui recopient cette notice, mais elle n’y figure pas, et nous ne l’avons trouvée dans aucune source d’origine.

Un second rocher, inscrit deux ans plus tôt

Le massif en compte d’autres, et l’un d’eux est protégé lui aussi. À Latour-de-Carol, un rocher dit Latour 2 est inscrit par arrêté du 2 décembre 2014, également avec le sous-sol de sa parcelle.

Sa notice donne des chiffres d’un autre ordre : soixante et un panneaux gravés et sept cent quatorze dessins répertoriés, dont onze lettres ibères et deux cent quatre-vingt-dix-huit signes naviformes, parmi lesquels vingt-huit complexes. Seule la face sud est gravée.

Ces deux séries ne se comparent pas directement. L’une compte des signes, l’autre des dessins dont une partie seulement sont des signes. Nous les donnons côte à côte sans en tirer de hiérarchie.

ÉlémentEnveitgLatour-de-Carol
Protectionclassé le 14 décembre 2016inscrit le 2 décembre 2014
Assiettele rocher et le sous-sol de la parcellele rocher et le sous-sol de la parcelle
Panneaux2961
Décompte principal860 signes gravés714 dessins répertoriés
Dont signes naviformesles 860, selon cette technique298, dont 28 complexes
Siècles retenusProtohistoireProtohistoire et Moyen Âge
Les deux décomptes ne mesurent pas la même chose : des signes d’un côté, des dessins de l’autre.

Un corpus qui grossit, et deux manières de le compter

Une publication scientifique de 2018 fait le point sur l’ensemble de la Cerdagne. À la fin de septembre 2017, ses auteurs recensent quarante-trois rochers porteurs d’inscriptions ibériques, et plus de cent cinquante textes indépendants.

Une publication de 2023, de la même équipe, parle de plus de cent quatre-vingts inscriptions rupestres en écriture ibérique. Il serait commode d’écrire que le corpus est passé de cent cinquante à cent quatre-vingts. Nous ne le ferons pas : un texte indépendant et une inscription ne sont pas la même unité de compte.

Ce qu’établit la publication de 2018, en revanche, c’est la rareté de l’écrit ibérique sur d’autres supports dans cette vallée. Cinq occurrences seulement à cette date, la plupart de lecture douteuse : une inscription de six signes sur un bord de vase, trois graffites très courts, et un graffite d’un seul signe sur une céramique.

Une seule équipe, plusieurs articles : les trois publications que nous citons sont dues aux mêmes chercheurs, parfois avec des coauteurs différents. Elles forment un courant de source, pas trois voix indépendantes. Nous ne les comptons donc pas comme un recoupement, et nous le disons plutôt que de laisser croire à une convergence.

Seize siècles de silence, puis une inscription latine

Une autre publication de la même équipe, parue en 2020, situe la chronologie d’ensemble. Les plus anciennes inscriptions rupestres de Cerdagne sont en langue ibérique, les premières du troisième siècle avant notre ère, les plus modernes de la fin du premier siècle avant notre ère.

Puis plus rien, jusqu’à des inscriptions sporadiques des dix-septième et dix-huitième siècles, avant une reprise au dix-neuvième en catalan, en français et en castillan. C’est dans ce vide qu’une inscription latine découverte à Err vient s’inscrire : les auteurs l’interprètent comme un texte chrétien datable au plus tôt de la fin du quatrième ou du cinquième siècle de notre ère, et écrivent qu’elle comble un trou de seize siècles.

Un désaccord mérite d’être signalé à ce propos, parce qu’il porte sur un nom. La notice de Latour-de-Carol évoque une inscription Exupère qui pourrait être datée du haut Moyen Âge, au cinquième siècle. Les chercheurs, eux, traitent un texte Exuperantius et le rangent parmi des inscriptions latines qui pourraient être d’époque médiévale, sans retenir le cinquième siècle. Les deux sources sont au conditionnel et ne donnent ni la même forme du nom ni la même fourchette.

Deux façons de protéger un rocher

Il y a dans ce dossier une opposition de méthode qui vaut d’être relevée, et elle est explicite dans les textes.

L’État protège en nommant : l’arrêté désigne une parcelle par sa référence cadastrale, et la notice est publique. Les chercheurs, eux, protègent en taisant. Les auteurs de l’étude de 2018 écrivent qu’ils ne localiseront pas précisément certains secteurs, pour des raisons de protection du patrimoine, et se contentent d’indiquer qu’une zone concentre neuf des vingt-neuf rochers inscrits d’une autre commune de Cerdagne, en forte pente et à l’écart des chemins principaux.

Les deux approches visent le même but et se contredisent dans leurs moyens. C’est une tension ordinaire du patrimoine archéologique, et elle est ici documentée des deux côtés.

Ce que le traité des Pyrénées dit, et ce qu’on lui fait dire

On ne peut pas parler de la Cerdagne sans croiser le traité de 1659 et l’enclave espagnole qui en est issue. Nous avons lu l’article 42, et il ne dit pas ce qu’on lui prête souvent.

Il ne cède pas la Cerdagne à la France. Il prévoit au contraire que demeureront au roi Catholique le comté et la viguerie de Cerdagne, et tout le principat de Catalogne. Puis vient la réserve qui fonde la suite : s’il se trouve quelques lieux dudit comté et viguerie de Cerdagne seulement, et non de Catalogne, qui soient dans lesdits monts Pyrénées du côté de France, ils demeureront à Sa Majesté Très-Chrétienne.

L’article prévoit ensuite que des commissaires soient députés de part et d’autre pour déclarer quels sont les monts qui doivent diviser les deux royaumes. Le nombre de villages que l’on cite souvent ne figure pas dans ce texte : il figure dans le titre d’une convention postérieure, que nous n’avons pas lue. Nous ne le reprenons donc pas.

Vu d’en haut, la Cerdagne est un plateau largement ouvert, posé à plus de mille mètres entre deux versants pyrénéens, avec des villages en chapelet et des blocs de pierre affleurant dans les pentes. Sur l’un d’eux, à Enveitg, huit cent soixante signes ont été incisés du haut vers le bas, et depuis 2016 le sol qui le porte est protégé avec lui.

Sources : notice de protection du ministère de la Culture pour la roche gravée d’Enveitg, qui porte la mention d’être opposable, pour les 860 signes, les 29 panneaux, la technique naviforme, l’arrêté du 14 décembre 2016, l’assiette du classement, l’abrogation de l’inscription de 2014 et les formules citées ; notice de protection pour le rocher dit Latour 2 à Latour-de-Carol, pour ses 61 panneaux, ses 714 dessins et l’inscription du 2 décembre 2014 ; article de Joan Ferrer i Jané et de ses coauteurs paru en 2018 dans une revue d’histoire ancienne, lu en texte intégral, pour les 43 rochers, les plus de 150 textes indépendants, la rareté des autres supports et le refus de localiser certains secteurs ; article des mêmes auteurs de 2023, dont nous n’avons lu que le résumé, pour les plus de 180 inscriptions ; article des mêmes auteurs de 2020, pour la chronologie d’ensemble et l’inscription latine d’Err ; transcription de l’article 42 du traité des Pyrénées par une université, lue par nos soins. Les trois publications scientifiques citées émanent de la même équipe et ne constituent pas trois sources indépendantes. Le texte de la convention postérieure sur l’enclave n’a pas été lu, et la datation au premier siècle avant notre ère qui circule n’a été trouvée dans aucune source d’origine.

Questions fréquentes

Que porte exactement ce rocher ?

La notice du ministère de la Culture écrit que le rocher compte vingt-neuf panneaux sur lesquels figurent huit cent soixante signes gravés selon la technique dite naviforme. Elle précise qu'il s'agit de gravures en forme de V ou esquissant le dessin d'une coque de navire, obtenues en incisant la roche du haut vers le bas.

Qu'y a-t-il de particulier dans ce classement ?

Son assiette. L'arrêté du 14 décembre 2016 classe le rocher et le sous-sol de la parcelle, ce qui revient à protéger ce qui n'a pas encore été fouillé autant que ce qui est visible. Il abroge une inscription du 2 décembre 2014, prise deux ans plus tôt. Le bien est de propriété privée.

Pourquoi ce rocher compte-t-il pour les chercheurs ?

Parce qu'il a servi de preuve. La notice écrit que ce grand panneau sert de fondement au discours scientifique sur les gravures rupestres de Cerdagne, en particulier pour la période ibère, et qu'il constitue un unicum qui a permis d'attester, pour la première fois, une datation protohistorique des gravures naviformes et de démontrer qu'elles avaient un sens.

Combien de rochers gravés compte la Cerdagne ?

Le corpus grossit vite, et les décomptes ne mesurent pas la même chose. Une publication scientifique de 2018 recense quarante-trois rochers porteurs d'inscriptions ibériques à la fin de septembre 2017, et plus de cent cinquante textes indépendants. Une publication de 2023 de la même équipe parle de plus de cent quatre-vingts inscriptions rupestres. Un texte indépendant et une inscription ne sont pas la même unité : nous ne faisons pas de ces deux chiffres une progression.

Peut-on aller voir ces rochers ?

Pas tous, et pas facilement. Les auteurs de l'étude de 2018 écrivent qu'ils ne localiseront pas précisément certains secteurs, pour des raisons de protection du patrimoine. Ils indiquent seulement qu'une zone concentre neuf des vingt-neuf rochers inscrits d'une autre commune de Cerdagne, qu'elle est en forte pente et à l'écart des chemins principaux.
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