À Félines-Minervois, dans l’Hérault, un moulin à vent servait à scier le marbre. La notice de protection du ministère de la Culture le dit en toutes lettres : témoignage technique d’utilisation de l’énergie éolienne pour le sciage du marbre.
L’ensemble, carrières comprises, est inscrit au titre des monuments historiques depuis le 10 décembre 2004, sous le nom d’ensemble marbrier du moulin de Biot.
À deux kilomètres de là, de l’autre côté de la limite départementale, dans l’Aude, trois carrières de marbre sont protégées à leur tour. Un kilomètre plus loin, c’est l’eau qui faisait le même travail.
Le vent d’un côté, l’eau de l’autre, et, du moulin aux carrières protégées, deux mille soixante et un mètres.
Ce que dit la notice, et ce qui a disparu
La notice est sobre et précise. La dénomination est double, carrière et moulin, et le domaine est celui de l’architecture industrielle. Le site se trouve entre deux ruisseaux, et sa source, pourvue d’une voûte en encorbellement, alimentait le potager des carriers.
Le moulin lui-même est édifié sur une plate-forme artificielle talutée, et la notice ajoute un détail qui en dit long sur l’économie du lieu : les bâtiments et la terrasse de soutènement sont réalisés avec les débris des matériaux d’exploitation. On a bâti le moulin avec les chutes du marbre qu’il devait débiter.
Le mécanisme, lui, a disparu. C’est écrit dans la même notice, et c’est une précision importante : ce qui est protégé est un ensemble bâti et son contexte, pas une machine en état.
Deux kilomètres, et deux énergies
De l’autre côté, à Caunes-Minervois, dans l’Aude, trois anciennes carrières sont inscrites depuis le 2 juin 2006 : la carrière du Roi, une carrière de marbre gris et celle du roc de Buffens, avec leurs rampes d’accès. La notice les présente comme le témoin historique de l’exploitation des marbres du Languedoc aux dix-septième et dix-huitième siècles.
L’inventaire régional y décrit aussi une scierie de marbre à quatre lames, bâtie en 1826 par un marchand de marbre de Béziers, et fonctionnant à l’énergie hydraulique. Même matériau, deux façons de le couper, à une génération d’écart : la scierie à eau est bâtie en 1826, et la notice du moulin à vent porte les campagnes de 1840 et 1868.
Nous avons mesuré l’écart nous-mêmes, à partir des coordonnées des deux notices : deux mille soixante et un mètres. Le service national d’altimétrie donne environ quatre cent sept mètres pour le moulin et environ deux cent quatre-vingt-quinze pour les carrières protégées, soit une centaine de mètres de dénivelé. Nous écrivons environ parce que ce service signale lui-même que sa précision varie selon la source.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Moulin de Biot | inscrit le 10 décembre 2004 | export national, vérifié par nous |
| Carrières de Caunes | inscrites le 2 juin 2006 | même source |
| Distance entre les deux | 2 061 m | notre calcul sur les coordonnées des notices |
| Altitudes | environ 407 m et 295 m | notre mesure, service national d’altimétrie |
| Scierie hydraulique de Caunes | quatre lames, bâtie en 1826 | inventaire régional |
| Carrière en activité | autorisée pour trente ans le 24 décembre 2019 | arrêté préfectoral |
| Extraction autorisée | 1 500 m3 par an au maximum | même arrêté |
| Notices de carrière citant le marbre | deux, dans l’export national | notre comptage |
Deux notices sur quarante-six mille
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 31 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Le résultat est plus parlant que n’importe quel superlatif.
- Quarante-cinq notices portent le mot carrière en dénomination ou en titre.
- Deux seulement contiennent le mot marbre, et ce sont celles de Caunes et de Félines, de part et d’autre de la limite départementale.
- Cent quarante-neuf notices mentionnent l’énergie éolienne, cinq le sciage, et une seule cumule les deux : celle du moulin de Biot.
Ces chiffres valent pour ce corpus fermé et téléchargeable, et pour lui seul. Ils ne disent pas qu’il n’existe nulle part ailleurs un moulin à vent ayant scié de la pierre : ils disent qu’une seule notice de cet export associe les deux. Une notice voisine, dans le Jura, parle d’ailleurs d’une ancienne carrière de pierre marbrière sans employer le mot marbre, ce qui montre les limites de toute recherche par mot-clé.
On y extrait encore du marbre
Ce pays n’est pas un musée. Un arrêté préfectoral du 24 décembre 2019 autorise une société à exploiter une carrière de marbre à ciel ouvert à Caunes-Minervois, au lieu-dit Terralbe, pour une durée de trente ans.
Les chiffres de l’autorisation sont précis : 41 253 mètres carrés de superficie autorisée, dont environ douze mille à exploiter, un volume d’extraction plafonné à mille cinq cents mètres cubes par an pour un volume moyen de sept cents, une cote minimale d’extraction à trois cents mètres, et des modalités qui vont de l’abattage à l’explosif au fil diamanté.
Un détail de procédure mérite d’être noté, parce qu’il est facile à confondre : l’exploitant demandait 41 523 mètres carrés, l’arrêté en accorde 41 253. Les deux nombres sont composés des mêmes chiffres dans un ordre différent, et il serait aisé de les prendre l’un pour l’autre.
Le considérant qui explique tout : l’arrêté retient la qualité exceptionnelle du gisement et l’intérêt particulier des architectes des bâtiments de France, afin de disposer d’éléments de marbre offrant des caractéristiques spécifiques, pour les besoins de chantiers de restauration de monuments historiques. Autrement dit, cette carrière est maintenue ouverte en partie pour réparer d’autres monuments.
Le dossier déposé par l’exploitant donne l’échelle de l’activité : des blocs de six à dix-huit tonnes découpés au câble diamanté avec prédécoupage à la haveuse, trois emplois directs et quatre indirects, cinq cent mille euros d’investissements. Deux secteurs ont été abandonnés, écrit le même dossier, en raison de l’absence totale de gisement.
Ce document contient d’ailleurs une erreur que nous signalons sans en faire une affaire : il classe la commune de Félines-Minervois dans l’Aude, alors qu’elle est dans l’Hérault. C’est le genre de détail qui égare une recherche.
Où est allé ce marbre
Un chapitre scientifique consacré aux carrières de pierre à bâtir du Languedoc décrit ces marbres comme des calcaires noduleux du Dévonien moyen, et en nomme les variétés : rouge, gris, gris flammé, turquin, incarnat du Languedoc, griottes.
Le rouge de Caunes a servi, côté jardin, aux grandes colonnes monolithes de la galerie qui relie les deux ailes du Grand Trianon, et, côté cour, à des plaques de façade, ainsi qu’aux colonnes et pilastres de la Colonnade, un bosquet du parc. On en trouve aussi à l’arc de triomphe du Carrousel, à une fontaine parisienne, et en autels et revêtements dans deux églises de la capitale.
Nous ne donnons pas le nombre de colonnes concernées : aucune des sources que nous avons lues ne le dit, et le château lui-même parle de marbre rouge d’Occitanie sans nommer de carrière. Le même chapitre note que la carrière du Roi, exploitée au dix-septième siècle, conserve des traces d’extraction manuelle, tranches de défermage verticales et emboîtures pour coins en fer.
Vu d’en haut, le Minervois est un causse pelé qui descend vers la plaine par des gorges étroites. Sur un replat, à quatre cents mètres, une plate-forme bâtie en débris de marbre porte les restes d’un moulin sans ailes. Deux kilomètres plus bas, de l’autre côté d’une limite administrative, les fronts de taille sont toujours ouverts.
Sources : export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 31 octobre 2026, pour les deux notices de protection, leurs dates, leurs formules et nos trois comptages ; dossier d’inventaire régional pour la scierie hydraulique de 1826 et son commanditaire ; arrêté préfectoral du 24 décembre 2019, texte intégral de vingt-huit pages publié par un service de l’État, pour la durée, les superficies, les volumes, les modalités d’extraction et le considérant cité ; notice de présentation et résumé non technique déposés par l’exploitant en 2017, publiés par les services de l’État, pour les blocs, les emplois, les investissements et les secteurs abandonnés ; chapitre d’Annie Blanc sur les carrières de pierre à bâtir du Languedoc, paru aux presses universitaires de Perpignan en 2002, pour la géologie, les variétés de marbre et les emplois monumentaux ; service national d’altimétrie, interrogé par nos soins, pour les deux altitudes. La distance de 2 061 mètres est notre calcul. Nous n’écrivons pas que cette carrière serait la dernière de marbre rouge en France : cette formule ne figure dans aucun des documents lus.

