Le réacteur de la centrale nucléaire des monts d’Arrée, seule installation nucléaire de base que l’autorité de sûreté recense en Bretagne, a cessé de produire le 31 juillet 1985. Le décret autorisant son démantèlement complet a été signé le 26 septembre 2023.
Trente-huit ans séparent les deux dates. Et le texte fixe une échéance : les opérations doivent être achevées au plus tard le 31 décembre 2041, soit cinquante-six ans après l’arrêt de la production.
Nous écrivons au plus tard, et non pas avant, parce que c’est ce que dit l’article 4 du décret. Une échéance n’est pas une date d’achèvement.
Trente-huit ans pour obtenir le décret, dix-huit ans au plus pour finir le chantier.
Ce que le décret dispose
Le texte en vigueur est la version consolidée d’un décret de 1996, modifiée par un décret du 26 septembre 2023, publié au Journal officiel le 28 septembre et en vigueur depuis le 29. Son article 4 fixe l’achèvement des opérations au plus tard au 31 décembre 2041.
Le même décret prévoit, à l’étape 2, la démolition des bâtiments et des structures jusqu’à un niveau d’au moins un mètre par rapport au niveau du terrain actuel, et un état final du site au moins compatible avec une utilisation à des fins industrielles non nucléaires. La Cour des comptes note par ailleurs une exception propre à ce site, où un assainissement poussé, et non complet, a été accepté pour les sols d’une station de traitement des effluents.
La procédure a été longue parce qu’elle a été interrompue. Selon la réponse de l’exploitant à la commission d’enquête, le processus réglementaire s’est arrêté deux fois : en 2007, par l’annulation d’un décret, et en 2012, parce que la demande de démantèlement déposée en 2011 n’a pas été instruite, le permis de construire de l’installation d’entreposage ICEDA ayant été annulé. Un décret de démantèlement partiel avait été pris en 2011, après une demande déposée en 2008.
Le chiffre le plus parlant n’est pas le coût brut
Les devis de ce chantier ont beaucoup augmenté, et la Cour des comptes les a suivis. En 2012, le devis à terminaison était estimé à 486 millions d’euros de 2018. En 2018, il s’élevait à 666 millions, en hausse d’environ trente-sept pour cent, dont 352 millions déjà dépensés.
Mais le chiffre qui dit le mieux la situation n’est pas un montant, c’est un ratio, et il vient du même document. Ramené à l’électricité que le réacteur a produite, le coût du démantèlement passe de 76,9 à 105,7 euros de 2018 par mégawattheure entre les deux devis.
Le même tableau donne, pour les autres réacteurs arrêtés du même exploitant, 12,7 euros par mégawattheure, 22,9, puis 24,8, 47,8, et 221,4 pour un cas particulier. Ce réacteur-là est donc, par mégawattheure produit, le deuxième démantèlement le plus cher de ce parc arrêté.
La raison est arithmétique : il a peu produit. La Cour des comptes donne environ six mille deux cents gigawattheures sur toute sa vie, et un autre tableau du même document écrit six mille trois cent vingt. Nous citons les deux plutôt que d’en choisir un.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Arrêt de la production | 31 juillet 1985 | autorité de sûreté ; la Cour des comptes ne donne que l’année |
| Décret de démantèlement complet | 26 septembre 2023 | Journal officiel |
| Échéance d’achèvement | au plus tard le 31 décembre 2041 | article 4 du décret en vigueur |
| Devis à terminaison en 2012 | 486 millions d’euros de 2018 | Cour des comptes, 2020 |
| Devis à terminaison en 2018 | 666 millions d’euros de 2018 | même source |
| Coût par mégawattheure produit | de 76,9 à 105,7 euros de 2018 | même source |
| Déchets attendus | environ 7 500 tonnes | exploitant, cité par la commission d’enquête |
| Effectifs | environ 250 en exploitation, environ 80 en 2020 | Cour des comptes, 2020 |
Une commune dans les textes, deux dans l’enquête
Il y a dans ce dossier une anomalie administrative que nous n’avons pas su résoudre, et que nous signalons telle quelle.
Trois textes publiés au Journal officiel situent l’installation sur la commune de Loqueffret : le décret de 1996, l’intitulé d’un avis de l’autorité de sûreté publié en septembre 2023, et un arrêté de 2011 sur les rejets. Aucun ne nomme Brennilis.
Le rapport de la commission d’enquête publique et l’arrêté préfectoral qui l’a ouverte décrivent pourtant le projet comme situé sur le territoire des communes de Brennilis et de Loqueffret. Et c’est bien le nom de Brennilis qui est resté dans l’usage courant.
Nous n’avons trouvé aucun document qui explique cet écart. Nous ne l’expliquons donc pas, et nous nous gardons d’en tirer une conclusion sur l’emprise réelle de l’installation, que nous n’avons pas vue cartographiée.
Même dans un siècle, il faudrait encore des robots
La commission d’enquête a posé à l’exploitant une question simple : combien de temps faudrait-il attendre pour démanteler sans robot ? La réponse mérite d’être citée, et nous l’attribuons.
La réponse de l’exploitant : le débit de dose le plus important se situe au centre de la cuve, tout au début des travaux ; en se fondant de manière simplifiée sur la décroissance du cobalt 60, principal contributeur au rayonnement, il faudrait une centaine d’années pour qu’un travailleur puisse intervenir dans l’ambiance radiologique la plus faible, celle des zones où le débit de dose ambiant est compris entre 7,5 et 25 microsieverts par heure. L’exploitant ajoute que, même après cette attente, les opérations seraient malgré tout encore réalisées par des robots téléopérés, pour un enjeu de sécurité conventionnelle sans lien avec le risque nucléaire.
Le même mémoire donne les tonnages attendus : six mille tonnes de déchets de très faible activité, mille quatre cents tonnes de faible et moyenne activité à vie courte, vingt tonnes de la même catégorie en attente de reclassement, dix tonnes de moyenne activité à vie longue, et un total qui restera d’environ sept mille cinq cents tonnes. La caractérisation des sols a demandé plus de cent dix sondages, deux mille neuf cents analyses chimiques et deux mille quatre cents analyses radiologiques.
L’enquête publique, elle, s’est tenue dans un climat moins hostile que la précédente. La commission a reçu trois cent vingt-neuf contributions formant un millier d’observations, et compté deux cent cinq avis favorables, sept favorables sous condition et soixante-treize défavorables. Une pétition portait deux mille sept cent dix-neuf noms. La commission note que le nombre d’avis défavorables est resté stable par rapport à l’enquête de 2009, soixante-treize contre soixante-sept.
Une tourbière multipliée par sept, à côté
Le même massif a connu, la même année, une décision d’un tout autre genre. Un décret du 23 mai 2023 étend la réserve naturelle nationale du Venec, une tourbière du Yeun Elez, sur la commune de Brennilis.
Sa notice précise que la réserve couvrait environ quarante-sept hectares avant extension, et qu’elle atteindra environ trois cent trente-quatre hectares, dont trois cent vingt-six cadastrés. Le même décret abroge celui de 1993 qui l’avait créée. La surface est donc multipliée par sept, trente ans après la création.
Les deux dossiers se touchent géographiquement : le réacteur a été bâti au bord de ce même Yeun Elez. L’un entre dans un chantier de démolition qui durera au plus jusqu’en 2041, l’autre vient de voir son périmètre élargi.
Presque rien de protégé au titre des monuments historiques
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 31 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Deux constats, qui valent comme preuves pour ce corpus fermé.
- La chapelle Saint-Michel, au sommet du mont Saint-Michel de Brasparts, n’y figure pas : les deux seules notices de Brasparts portent sur l’église paroissiale et sur les alignements d’An Eured Veign, et la seule chapelle Saint-Michel du Finistère présente dans cet export est à Douarnenez.
- Botmeur, l’une des communes de ce haut pays, n’a aucun immeuble protégé dans cet export.
Ce n’est pas un jugement sur la valeur des lieux. C’est un rappel utile : dans ce massif, les décisions qui pèsent sur le territoire sont des décrets d’installation nucléaire et de réserve naturelle, pas des arrêtés de protection d’immeubles.
Vu d’en haut, le site est un bâtiment gris posé au bord d’un plan d’eau, dans une cuvette de landes rases et de tourbières, dans le même bassin du Yeun Elez que la réserve naturelle. Le réacteur a produit pendant une vingtaine d’années. Son démantèlement a, pour l’instant, un terme : le 31 décembre 2041.
Sources : décret du 31 octobre 1996 dans sa version en vigueur, modifiée par le décret du 26 septembre 2023, pour l’échéance du 31 décembre 2041 et l’état final visé ; avis de l’autorité de sûreté publié au Journal officiel le 28 septembre 2023, et fiche de contrôle du même régulateur, pour les dates d’exploitation et d’arrêt ; communication de la Cour des comptes à la commission des finances du Sénat, février 2020, pour les devis de 2012 et 2018, le coût par mégawattheure produit, la production totale, les effectifs et l’exception d’assainissement ; rapport et avis de la commission d’enquête publique de la préfecture du Finistère du 2 mars 2022, pour les tonnages de déchets, la caractérisation des sols, la participation et la réponse de l’exploitant sur la centaine d’années ; trois textes au Journal officiel situant l’installation sur la commune de Loqueffret ; décret du 23 mai 2023 étendant la réserve naturelle nationale du Venec ; interface de données géographiques de l’État pour les données communales ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 31 octobre 2026. Le chiffre de 482 millions d’euros avancé en 2005 n’est connu que par une chaîne régionale, celui de 850 millions par un communiqué départemental, et aucune source de l’exploitant n’a pu être lue en direct.

