L’amphithéâtre gallo-romain de Grand est classé monument historique depuis la liste de 1846

L'amphithéâtre gallo-romain de Grand vu de haut, sa forme semi-elliptique adossée au vallon
L'amphithéâtre de Grand, dans les Vosges. Photo : TimeTravelRome, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Un village de 372 habitants, dans les Vosges, possède un amphithéâtre classé monument historique depuis la liste de 1846. Il est posé sur une agglomération antique que le village recouvre encore.

Grand se trouve à l’ouest du département des Vosges, sur un plateau calcaire sans rivière. Deux monuments y sont classés, et tous deux appartiennent au département.

Un classement de 1846

La date est le fait le plus solide du dossier, parce qu’elle figure dans un acte. La notice du ministère de la Culture porte, pour l’amphithéâtre romain en ruines, un classement par liste de 1846.

Il faut mesurer ce que cela représente. La toute première liste de monuments historiques français date de 1840 : Grand entre dans le dispositif six ans plus tard, à une époque où la protection du patrimoine est une idée neuve et où l’amphithéâtre vient à peine d’être fouillé pour la première fois.

La basilique et sa mosaïque suivent un chemin distinct. Elles sont classées par arrêté du 19 janvier 1884, et la notice ajoute une observation précieuse : déjà classé en 1875 par liste. Deux monuments, deux dossiers, deux dates.

Les deux appartiennent aujourd’hui au département des Vosges, qui en assure aussi la gestion. C’est une configuration assez rare : les grands sites antiques français relèvent le plus souvent de l’État ou d’une commune.

ÉlémentValeurPrécision
amphithéâtre, classementliste de 1846propriété du département
basilique et mosaïquearrêté du 19 janvier 1884déjà classées par liste en 1875
surface de l’amphithéâtre9 882 m2 au solforme semi-elliptique
grand couloir axial148 mla publication de 2000 classe l’édifice parmi les dix premiers du monde romain
capacité17 000 ou 18 000publication de 2000, ou département
mosaïque224 ou 232 m2publication de 2000, ou département
datationIIIe siècle, ou fin du Ierbase du ministère, ou archéologues
population540 habitants en 1990372 au recensement de 2023
Grand d’après la base du ministère de la Culture et la publication archéologique de 2000.

Deux chiffres pour chaque chose

Ce dossier a une particularité qu’il faut signaler au lecteur : plusieurs mesures existent en deux versions, et celle du propriétaire est la plus élevée pour la capacité comme pour la mosaïque.

La capacité de l’amphithéâtre est donnée à 17 000 spectateurs par la publication archéologique de 2000, à 18 000 places par le conseil départemental. La mosaïque mesure 224 mètres carrés selon les archéologues, 232 selon le département.

La datation diverge aussi, et plus profondément. La base du ministère retient le IIIe siècle pour les deux monuments, quand les archéologues placent l’équipement monumental du site à la fin du Ier siècle de notre ère : près de deux siècles d’écart.

Nous retenons donc les deux valeurs à chaque fois. Un écart de cette nature n’est pas un détail d’arrondi, c’est le signe que la question n’est pas close.

La publication de 2000 fait venir Caracalla ici en 213. Les textes antiques, eux, ne nomment pas Grand.

Un sanctuaire de source sans rivière

Le paradoxe du lieu est hydraulique. Le site occupe un plateau karstique sans cours d’eau pérenne, et c’est pourtant un sanctuaire de source, voué à Apollon Grannus, dieu guérisseur et oraculaire.

Les Romains ont résolu le problème en creusant. La publication de 2000 donne une dizaine de kilomètres de canalisations souterraines creusées entre quatre et douze mètres de profondeur ; le département, de son côté, écrit une quinzaine de kilomètres de galeries et plus de trois cents puits, citernes et cheminées d’accès.

Sur leur fonction, une seule source se prononce. La publication de 2000 écrit que les prospections géophysiques menées par Électricité de France, dans le cadre d’une convention de mécénat technologique et scientifique, ont montré que ces galeries servaient à corriger l’irrégularité du débit d’une rivière souterraine. Le département, lui, présente aujourd’hui encore la question hydraulique comme ouverte.

Le sanctuaire a fonctionné longtemps, et la publication de 2000 lui prête deux consultants célèbres : Caracalla, venu en 213, et Constantin, à qui une promesse de trente années de règne aurait été faite en 309. Les textes antiques, Dion Cassius pour le premier et les Panégyriques latins pour le second, ne nomment ni Grand ni Andesina, et la littérature scientifique discute cette localisation depuis longtemps.

Un amphithéâtre devenu carrière : l’ingénieur Jollois conduit les premières fouilles de l’amphithéâtre entre 1820 et 1823. Le monument, progressivement démantelé, sert de carrière de pierres, et le classement de 1846 intervient donc après une longue exploitation, pas avant. Il faut attendre 1963 pour qu’Édouard Salin et Roger Billoret reprennent le dégagement, à la suite de la découverte fortuite d’un mur par des enfants du village, et le département compte 50 000 mètres cubes de terre retirés du site jusqu’en 1981.

Un village qui se vide sur une ville antique

Le contraste le plus parlant est démographique. En 2000, les auteurs de la publication archéologique décrivaient Grand comme un village vosgien de 540 habitants, chiffre qui était déjà celui du recensement de 1990 : au recensement de 1999, la commune en comptait 509. Elle en compte 372 aujourd’hui.

Trente et un pour cent de moins qu’en 1990, et vingt-sept pour cent de moins qu’en 1999, sur un site qui a porté une agglomération antique équipée d’un amphithéâtre, de temples, de thermes et d’un édifice basilical.

C’est aussi ce qui rend la propriété départementale décisive. Une commune de cette taille ne pourrait pas porter seule deux monuments classés et un chantier archéologique de cette ampleur.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la première chose qui frappe est la disproportion. L’amphithéâtre et ses 9 882 mètres carrés tiennent sur près d’un hectare, posés à la lisière du village, quand le département estime l’étendue de l’agglomération antique à plus de soixante-dix hectares.

La vue montre aussi le relief qui a servi de charpente. Les gradins s’appuient sur les flancs naturels d’un vallon, surtout au sud : les bâtisseurs ont utilisé la pente plutôt que de la construire.

Elle rappelle enfin l’absence d’eau. Le plateau est sec, sans rivière visible, et rien à la surface ne laisse deviner la dizaine de kilomètres de galeries creusées dessous pour en rassembler le moindre filet.

Un dernier point se lit mieux de haut que du sol : la forme de l’amphithéâtre n’est pas celle qu’on attend. Elle est semi-elliptique, parce qu’un côté s’adosse au vallon, là où un amphithéâtre de plaine aurait dû porter ses gradins sur des substructions maçonnées.

Cette économie de moyens ne l’a pas protégé pour autant : le département décrit un monument progressivement démantelé pour servir de carrière de pierres, et 50 000 mètres cubes de terre retirés du site jusqu’en 1981 pour le dégager à nouveau.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.

Sources : base POP du ministère de la Culture, notices Mérimée de l’amphithéâtre et de la basilique de Grand, pour les classements de 1846, 1875 et 1884, la propriété départementale et la datation retenue ; Chantal et Jean-Paul Bertaux, Pierre Delétie, Bernard Haguenauer et leurs coauteurs, L’amphithéâtre gallo-romain de Grand, Vosges : son dégagement, sa dégradation, sa protection, communication de quatre pages publiée dans le supplément 18 à la Revue archéologique du centre de la France, 2000, pages 161 à 164, pour les dimensions, la capacité, la mosaïque et le sanctuaire ; conseil départemental des Vosges, propriétaire et gestionnaire, pour ses propres chiffres, pour l’histoire des fouilles et pour les galeries ; Insee et geo.api.gouv.fr pour les populations de 1990, de 1999 et d’aujourd’hui.

Questions fréquentes

Depuis quand l'amphithéâtre est-il protégé ?

Depuis la liste de 1846. La notice du ministère de la Culture le formule ainsi : amphithéâtre romain, ruines, classement par liste de 1846. C'est l'une des toutes premières vagues de protection en France, six ans après la liste fondatrice de 1840.

Et la mosaïque ?

Elle relève d'un classement distinct, par arrêté du 19 janvier 1884, et la notice précise qu'elle était déjà classée en 1875 par liste. Deux monuments, deux dossiers, dans la même commune.

À qui appartiennent-ils ?

Au département des Vosges, qui en assure aussi la gestion et la coordination scientifique. Les deux notices du ministère portent la même mention, propriété du département.

De quand date le site ?

Les sources officielles et scientifiques ne s'accordent pas. La base du ministère retient le IIIe siècle pour les deux monuments, quand la communication publiée en 2000 par Chantal et Jean-Paul Bertaux et leurs coauteurs place l'équipement monumental à la fin du Ier siècle de notre ère, comme le fait aussi le conseil départemental, qui en est le propriétaire. Le ministère est donc seul à retenir le IIIe siècle. Nous signalons l'écart plutôt que de trancher.

Quelle était la fonction du lieu ?

Un sanctuaire, d'après la publication archéologique de 2000, qui place le site sous la protection d'Apollon Grannus, dieu guérisseur et oraculaire, et écrit qu'il a attiré des pèlerins jusque dans les années 360. C'est la même source qui l'identifie à la vignette Andesina de la Table de Peutinger, une identification que la littérature scientifique présente comme discutée et non comme établie.

Quelle est la taille de l'amphithéâtre ?

Il occupe 9 882 mètres carrés au sol, avec un grand couloir axial de 148 mètres. Ses gradins prennent appui sur les flancs naturels d'un vallon, surtout au sud, ce qui lui donne une forme semi-elliptique plutôt que l'ellipse régulière habituelle.

Combien de spectateurs ?

Les deux chiffres disponibles ne concordent pas : 17 000 spectateurs dans la publication archéologique de 2000, 18 000 places annoncées par le département qui est propriétaire et gestionnaire. Même écart pour la mosaïque, 224 mètres carrés d'un côté, 232 de l'autre. Dans les deux cas, le chiffre du gestionnaire est le plus élevé, et il n'est pas stable : le département annonce 18 000 places sur sa page consacrée à l'amphithéâtre, 16 000 à 18 000 dans son guide de visite, et 15 000 à 17 000 dans le bandeau d'une autre de ses pages.
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