Un village de 372 habitants, dans les Vosges, possède un amphithéâtre classé monument historique depuis la liste de 1846. Il est posé sur une agglomération antique que le village recouvre encore.
Grand se trouve à l’ouest du département des Vosges, sur un plateau calcaire sans rivière. Deux monuments y sont classés, et tous deux appartiennent au département.
Un classement de 1846
La date est le fait le plus solide du dossier, parce qu’elle figure dans un acte. La notice du ministère de la Culture porte, pour l’amphithéâtre romain en ruines, un classement par liste de 1846.
Il faut mesurer ce que cela représente. La toute première liste de monuments historiques français date de 1840 : Grand entre dans le dispositif six ans plus tard, à une époque où la protection du patrimoine est une idée neuve et où l’amphithéâtre vient à peine d’être fouillé pour la première fois.
La basilique et sa mosaïque suivent un chemin distinct. Elles sont classées par arrêté du 19 janvier 1884, et la notice ajoute une observation précieuse : déjà classé en 1875 par liste. Deux monuments, deux dossiers, deux dates.
Les deux appartiennent aujourd’hui au département des Vosges, qui en assure aussi la gestion. C’est une configuration assez rare : les grands sites antiques français relèvent le plus souvent de l’État ou d’une commune.
| Élément | Valeur | Précision |
|---|---|---|
| amphithéâtre, classement | liste de 1846 | propriété du département |
| basilique et mosaïque | arrêté du 19 janvier 1884 | déjà classées par liste en 1875 |
| surface de l’amphithéâtre | 9 882 m2 au sol | forme semi-elliptique |
| grand couloir axial | 148 m | la publication de 2000 classe l’édifice parmi les dix premiers du monde romain |
| capacité | 17 000 ou 18 000 | publication de 2000, ou département |
| mosaïque | 224 ou 232 m2 | publication de 2000, ou département |
| datation | IIIe siècle, ou fin du Ier | base du ministère, ou archéologues |
| population | 540 habitants en 1990 | 372 au recensement de 2023 |
Deux chiffres pour chaque chose
Ce dossier a une particularité qu’il faut signaler au lecteur : plusieurs mesures existent en deux versions, et celle du propriétaire est la plus élevée pour la capacité comme pour la mosaïque.
La capacité de l’amphithéâtre est donnée à 17 000 spectateurs par la publication archéologique de 2000, à 18 000 places par le conseil départemental. La mosaïque mesure 224 mètres carrés selon les archéologues, 232 selon le département.
La datation diverge aussi, et plus profondément. La base du ministère retient le IIIe siècle pour les deux monuments, quand les archéologues placent l’équipement monumental du site à la fin du Ier siècle de notre ère : près de deux siècles d’écart.
Nous retenons donc les deux valeurs à chaque fois. Un écart de cette nature n’est pas un détail d’arrondi, c’est le signe que la question n’est pas close.
La publication de 2000 fait venir Caracalla ici en 213. Les textes antiques, eux, ne nomment pas Grand.
Un sanctuaire de source sans rivière
Le paradoxe du lieu est hydraulique. Le site occupe un plateau karstique sans cours d’eau pérenne, et c’est pourtant un sanctuaire de source, voué à Apollon Grannus, dieu guérisseur et oraculaire.
Les Romains ont résolu le problème en creusant. La publication de 2000 donne une dizaine de kilomètres de canalisations souterraines creusées entre quatre et douze mètres de profondeur ; le département, de son côté, écrit une quinzaine de kilomètres de galeries et plus de trois cents puits, citernes et cheminées d’accès.
Sur leur fonction, une seule source se prononce. La publication de 2000 écrit que les prospections géophysiques menées par Électricité de France, dans le cadre d’une convention de mécénat technologique et scientifique, ont montré que ces galeries servaient à corriger l’irrégularité du débit d’une rivière souterraine. Le département, lui, présente aujourd’hui encore la question hydraulique comme ouverte.
Le sanctuaire a fonctionné longtemps, et la publication de 2000 lui prête deux consultants célèbres : Caracalla, venu en 213, et Constantin, à qui une promesse de trente années de règne aurait été faite en 309. Les textes antiques, Dion Cassius pour le premier et les Panégyriques latins pour le second, ne nomment ni Grand ni Andesina, et la littérature scientifique discute cette localisation depuis longtemps.
Un amphithéâtre devenu carrière : l’ingénieur Jollois conduit les premières fouilles de l’amphithéâtre entre 1820 et 1823. Le monument, progressivement démantelé, sert de carrière de pierres, et le classement de 1846 intervient donc après une longue exploitation, pas avant. Il faut attendre 1963 pour qu’Édouard Salin et Roger Billoret reprennent le dégagement, à la suite de la découverte fortuite d’un mur par des enfants du village, et le département compte 50 000 mètres cubes de terre retirés du site jusqu’en 1981.
Un village qui se vide sur une ville antique
Le contraste le plus parlant est démographique. En 2000, les auteurs de la publication archéologique décrivaient Grand comme un village vosgien de 540 habitants, chiffre qui était déjà celui du recensement de 1990 : au recensement de 1999, la commune en comptait 509. Elle en compte 372 aujourd’hui.
Trente et un pour cent de moins qu’en 1990, et vingt-sept pour cent de moins qu’en 1999, sur un site qui a porté une agglomération antique équipée d’un amphithéâtre, de temples, de thermes et d’un édifice basilical.
C’est aussi ce qui rend la propriété départementale décisive. Une commune de cette taille ne pourrait pas porter seule deux monuments classés et un chantier archéologique de cette ampleur.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la première chose qui frappe est la disproportion. L’amphithéâtre et ses 9 882 mètres carrés tiennent sur près d’un hectare, posés à la lisière du village, quand le département estime l’étendue de l’agglomération antique à plus de soixante-dix hectares.
La vue montre aussi le relief qui a servi de charpente. Les gradins s’appuient sur les flancs naturels d’un vallon, surtout au sud : les bâtisseurs ont utilisé la pente plutôt que de la construire.
Elle rappelle enfin l’absence d’eau. Le plateau est sec, sans rivière visible, et rien à la surface ne laisse deviner la dizaine de kilomètres de galeries creusées dessous pour en rassembler le moindre filet.
Un dernier point se lit mieux de haut que du sol : la forme de l’amphithéâtre n’est pas celle qu’on attend. Elle est semi-elliptique, parce qu’un côté s’adosse au vallon, là où un amphithéâtre de plaine aurait dû porter ses gradins sur des substructions maçonnées.
Cette économie de moyens ne l’a pas protégé pour autant : le département décrit un monument progressivement démantelé pour servir de carrière de pierres, et 50 000 mètres cubes de terre retirés du site jusqu’en 1981 pour le dégager à nouveau.
À voir autour
- Le théâtre d’Autun : le plus grand connu en Gaule
- Le Camp de César de Laudun : un forum et une basilique
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Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notices Mérimée de l’amphithéâtre et de la basilique de Grand, pour les classements de 1846, 1875 et 1884, la propriété départementale et la datation retenue ; Chantal et Jean-Paul Bertaux, Pierre Delétie, Bernard Haguenauer et leurs coauteurs, L’amphithéâtre gallo-romain de Grand, Vosges : son dégagement, sa dégradation, sa protection, communication de quatre pages publiée dans le supplément 18 à la Revue archéologique du centre de la France, 2000, pages 161 à 164, pour les dimensions, la capacité, la mosaïque et le sanctuaire ; conseil départemental des Vosges, propriétaire et gestionnaire, pour ses propres chiffres, pour l’histoire des fouilles et pour les galeries ; Insee et geo.api.gouv.fr pour les populations de 1990, de 1999 et d’aujourd’hui.

