La notice du ministère de la Culture règle la question en sept mots : le fort Victor-Emmanuel a été construit par le royaume de Piémont-Sardaigne. Ces forts français ont été bâtis par un autre État.
La barrière de l’Esseillon barre la haute vallée de l’Arc, sur les communes d’Aussois et d’Avrieux, en Savoie. Quatre de ses ouvrages sont classés monuments historiques.
Bâtis avant que la Savoie soit française
Le fait tient dans la mention la plus sèche d’une notice administrative. Sous la rubrique Intérêt de l’oeuvre, la base du ministère porte, pour le fort Victor-Emmanuel comme pour la redoute Marie-Thérèse : construit par le royaume de Piémont Sardaigne. Ces notices ne comportent aucune rubrique d’auteur de l’édifice.
La chronologie éclaire la formule. Les notices datent les campagnes de construction de 1820 et 1833, et la Savoie n’est devenue française qu’en 1860. Au moment du chantier, ces montagnes relevaient donc de Turin, pas de Paris.
C’est ce qui donne à l’ensemble sa singularité dans le paysage fortifié français : ces ouvrages ont changé de pays sans bouger d’un mètre, et ils appartiennent aujourd’hui non pas à l’État français mais aux deux communes qui les portent.
Le détail qui le rappelle le mieux est protégé avec le fort. L’arrêté de 1991 classe le fort Victor-Emmanuel et son cimetière sarde, mentionné explicitement dans le libellé de la protection, sur les parcelles E 243 et 136.
| Ouvrage | Commune | Classement |
|---|---|---|
| fort Charles-Félix | Aussois | arrêté du 27 juin 1983 |
| fort Marie-Christine | Aussois | arrêté du 27 juin 1983 |
| fort Victor-Emmanuel et cimetière sarde | Aussois | arrêté du 30 décembre 1991 |
| redoute Marie-Thérèse | Avrieux | arrêté du 30 décembre 1991 |
| fort Charles-Albert | Aussois | absent de la base et de la liste départementale |
| campagnes de construction | les quatre notices | 1820 et 1833 |
| propriétaire | les quatre ouvrages | la commune |
Quatre forts classés, pas cinq
On lit couramment que les cinq forts de l’Esseillon sont classés. C’est faux, et la vérification est simple : le fort Charles-Albert ne figure ni dans la base Mérimée, ni dans la liste départementale des monuments historiques de la Savoie établie par la direction régionale des affaires culturelles.
Les quatre autres y sont, avec leurs parcelles cadastrales et leurs dates. Deux ont été classés le 27 juin 1983, Charles-Félix et Marie-Christine ; deux le 30 décembre 1991, Victor-Emmanuel et la redoute Marie-Thérèse.
Une curiosité administrative accompagne ces deux derniers. Leur classement a été précédé d’inscriptions annulées, deux en 1990 pour Victor-Emmanuel, une en 1987 pour Marie-Thérèse. Les notices écrivent annulée sans préciser par qui, et il serait imprudent d’y lire une décision de justice.
Les quatre ouvrages classés appartiennent à des communes de moins de sept cents habitants.
Ce que le cadastre dit de la charge
Le cadastre donne la mesure de ce que ces communes ont sur les bras. Le fort Victor-Emmanuel est classé sur deux parcelles, E 243 et E 136, qui font ensemble 61 320 mètres carrés, soit plus de six hectares ; le fort Marie-Christine occupe 33 080 mètres carrés, et la redoute Marie-Thérèse, à Avrieux, 4 025 mètres carrés.
Rapporté à la population, le chiffre devient parlant. Aussois compte 676 habitants, Avrieux 386, et le partage est très inégal : près de neuf hectares et demi de parcelles classées à Aussois, un peu plus de quarante ares à Avrieux.
Un détail montre d’ailleurs l’ancienneté des actes. La référence cadastrale qui désigne le fort Charles-Félix dans l’arrêté de 1983, la parcelle E 226 d’Aussois, ne correspond à aucune parcelle du plan cadastral en vigueur. Nous n’avons trouvé aucun document expliquant cette disparition, et nous n’en proposons donc pas la cause.
Ce que les notices ne disent pas : les bases officielles donnent des dates, des parcelles et des propriétaires. Elles ne disent rien des intentions militaires, rien du système de fortification employé, et rien du sort du fort Charles-Albert, qu’une tradition touristique dit détruit sous Napoléon III sans qu’aucun acte ni archive ne soit cité. Nous nous en tenons donc aux faits portés par les actes, et signalons le reste comme ce qu’il est : un récit non sourcé.
Des noms qui racontent une dynastie
Les quatre ouvrages portent des prénoms, et ces prénoms sont ceux de la maison de Savoie. Charles-Félix, Marie-Christine, Victor-Emmanuel, Marie-Thérèse : la barrière se lit comme un arbre généalogique posé en travers d’une vallée.
Ces noms sont restés intacts après 1860, quand le territoire a changé de pays : les libellés de protection de 1983 et de 1991 les reprennent tels quels, et la base du ministère les porte encore. Sur l’intention qui a présidé à ces baptêmes, les sources officielles ne disent rien.
Le cinquième nom, Charles-Albert, est celui que l’on cherche en vain dans les bases officielles. Son absence des listes de protection ne dit rien de son existence ni de son état : elle dit seulement qu’il n’est pas classé.
Les quatre notices portent la même mention sous la rubrique Intérêt de l’édifice, À signaler. Les deux notices de 1991 portent en plus, sous Intérêt de l’oeuvre, la mention sur le royaume de Piémont Sardaigne, que les deux notices de 1983 n’ont pas.
Une barrière, pas une citadelle
Les ouvrages ne forment pas une forteresse unique mais une série, échelonnée de part et d’autre de la vallée, sur deux communes et deux rives : trois ouvrages classés à Aussois, un à Avrieux. L’étymologie du nom d’Esseillon, que les pages touristiques rendent par verrou, n’est portée par aucune source que nous ayons pu vérifier, et nous ne la reprenons pas.
Les altitudes s’étagent : la redoute Marie-Thérèse se trouve en contrebas, côté Avrieux, et les forts d’Aussois dominent la vallée sur l’autre versant. C’est la vallée elle-même qui est l’ouvrage, les bâtiments n’en sont que les points d’appui.
Cette disposition explique pourquoi le pont du Diable, qui franchit l’Arc entre les deux rives, fait partie de l’ensemble dans l’esprit des visiteurs, même s’il relève d’une autre histoire que celle des quatre classements.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le dispositif devient évident, alors qu’il est illisible depuis la route. Les ouvrages se répondent d’un versant à l’autre, et l’on voit qu’aucun d’eux ne protège quoi que ce soit : ils ferment un passage.
La vue montre aussi l’échelle réelle. Six hectares pour le seul fort Victor-Emmanuel, c’est la surface d’un hameau, posée à flanc de montagne à plus de treize cents mètres d’altitude.
Elle fait enfin apparaître la route du Mont-Cenis, qui passe en contrebas. Les notices ne disent rien de la fonction militaire de l’ensemble : ce que la vue établit, c’est seulement que les ouvrages encadrent ce passage.
À voir autour
- Le château de Fleckenstein : détruit à la poudre noire en 1680
- La citadelle de Besançon : onze hectares dans une boucle du Doubs
- Les blockhaus des Alpes-Maritimes : la fortification de montagne
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notices Mérimée des forts de l’Esseillon, pour la mention du royaume de Piémont-Sardaigne, les dates de classement, les campagnes de 1820 et 1833, les parcelles et la propriété communale ; liste départementale des monuments historiques de la Savoie établie par la direction régionale des affaires culturelles Auvergne-Rhône-Alpes ; Insee et cadastre pour les populations communales et les contenances.

