Dans la baie d’Hautecombe, le lac du Bourget cache une station néolithique inscrite au patrimoine mondial

L'abbaye d'Hautecombe sur son promontoire et les eaux peu profondes de la baie, vues du ciel
L'abbaye d'Hautecombe et sa baie, sur le lac du Bourget. Photo : Droneinfrance, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

L’abbaye d’Hautecombe est connue pour ses tombeaux. Dans la baie que protège son promontoire, un autre monument historique est sous l’eau : un champ de pieux néolithiques estimé à 160 mètres sur 60, inscrit au patrimoine mondial en 2011.

L’abbaye se dresse à Saint-Pierre-de-Curtille, en Savoie, au bord du lac du Bourget. C’est une abbaye cistercienne devenue nécropole de la maison de Savoie, puis lieu de prière et d’accueil.

Une station néolithique sous l’eau

Dans la baie voisine, le lac conserve un site archéologique immergé que la notice officielle désigne comme site archéologique et palafitte. Ce sont des vestiges d’habitat en milieu humide et des pieux de soutènement de bâtiments en bois, datés du Néolithique moyen et récent. La publication de la direction régionale des affaires culturelles situe la station sur la rive ouest du lac, dans une petite anse abritée des vents dominants par l’avancée rocheuse qui porte l’abbaye, à une centaine de mètres de la rive actuelle et sous 3 à 4 mètres d’eau.

L’emprise des pieux est estimée à 160 mètres sur 60, parallèlement au tombant pour la plus grande longueur. La notice qualifie le gisement de plus vieux connu actuellement au lac du Bourget. Il a été classé monument historique par arrêté du 24 octobre 2011, le même jour que quatre autres sites du lac, à Brison-Saint-Innocent, Chindrieux, Conjux et Tresserve. Ce classement était la condition posée à la France pour présenter ces gisements à l’UNESCO : le bien des sites palafittiques préhistoriques autour des Alpes a été inscrit au patrimoine mondial le 27 juin 2011, et Hautecombe y porte le code .

La datation est donnée avec une prudence remarquable. Des phases d’abattage sont proposées, avec réserve, en -3842 et vers -3835 et -3830 ; une autre séquence, définie par le radiocarbone, suggère une occupation plus récente, entre -3375 et -3040. La notice ne tranche pas.

ÉlémentValeurCe que cela change
champ de pieux160 m sur 60vestiges d’habitat en milieu humide
classement du site immergéarrêté du 24 octobre 2011propriété de l’État
patrimoine mondial27 juin 2011composante française d’un bien sériel de 111 sites
abattages proposésen -3842avec réserve, selon la notice
autre séquence au radiocarbone-3375 à -3040occupation plus récente
construction de l’abbayevers 1139par Amédée de Clermont
début de la nécropole1174une comtesse de Savoie la première
classement de l’abbayeliste de 1875notice sans historique ni description
Hautecombe en repères.

Ce que la notice de l’abbaye ne dit pas

Le contraste entre les deux notices est frappant. Celle du site immergé décrit, mesure, date et nuance ; celle de l’abbaye se limite à la dénomination, à la localisation et au classement par liste de 1875. Aucun champ historique, aucune datation, aucune description.

Un chiffre très repris manque d’ailleurs à l’appel. Le nombre de membres de la maison de Savoie inhumés à Hautecombe n’est publié ni par la base POP, ni par les pages patrimoine du gestionnaire. Les chiffres que l’on rencontre, quarante-deux, quarante-trois ou davantage, ne sont donc pas vérifiables sur ces sources.

La date de fondation varie selon les sources : on lit 1101, 1121 ou 1125. La publication de la direction régionale des affaires culturelles retient 1125 pour la fondation de l’abbaye sur l’avancée rocheuse, et le gestionnaire date d’environ 1139 la construction de l’église et des bâtiments à leur emplacement actuel, par l’abbé cistercien Amédée de Clermont, avec l’aide des comtes de Savoie.

Des phases d’abattage sont proposées, avec réserve, en -3842, écrit la notice du site immergé.

Pourquoi un palafitte se conserve

Du bois d’habitat n’aurait pas traversé cinq mille ans à l’air libre. Ce qui l’a sauvé est précisément ce qui le rend invisible : l’eau et la vase, qui privent le bois de l’oxygène dont les champignons et les bactéries ont besoin pour le décomposer.

C’est ce qui donne aux sites lacustres leur valeur archéologique. Là où un habitat terrestre ne laisse que des trous de poteau, un palafitte conserve le bois lui-même, donc la possibilité de le dater par le comptage des cernes.

Hautecombe illustre pourtant les limites de l’exercice. La direction régionale des affaires culturelles explique la réserve : la séquence locale de cernes ne couvre que 55 ans, trop peu pour caler une date, et la campagne de 1993 sur les pieux dégagés n’a pas livré de séquence plus longue. C’est le radiocarbone qui a suggéré la fourchette plus tardive.

Une nécropole commencée en 1174

La nécropole commence en 1174, avec l’inhumation d’une comtesse de Savoie dans l’église. Le gestionnaire précise que la coutume est suivie par la plupart des descendants au XIIIe siècle, moins régulièrement ensuite, et rompue au XVIe. Après la Révolution, les dépouilles ont été rassemblées dans la chapelle des Princes.

Elle reprend bien plus tard : le dernier roi d’Italie, Umberto II, y est inhumé en 1983, et son épouse Marie-José en 2001. Huit siècles séparent la première et la dernière sépulture, mais la série n’est pas continue.

Les tombeaux que l’on voit ne sont pourtant pas, pour la plupart, les tombeaux d’origine. Ils ont été détruits lors des dégradations de la Révolution et de l’installation d’une faïencerie dans l’église au début du XIXe siècle. Le gestionnaire précise qu’ils ont tous été sculptés au XIXe, à la seule exception du tombeau de Louis de Savoie, qui n’a été que restauré.

Une faïencerie dans l’église : réunie à la France par décret de la Convention du 27 novembre 1792, la Savoie voit les révolutionnaires chasser les derniers moines, déclarer l’abbaye bien national et la piller à deux reprises. L’église sert ensuite d’atelier de faïence, ce qui achève la destruction des tombeaux médiévaux. Les cénotaphes actuels datent de la reconstruction du XIXe siècle.

Un roi de Sardaigne reconstruit tout

En 1824, Charles-Félix, roi de Sardaigne, découvre les ruines de l’abbaye et décide de la relever dans le style néogothique flamboyant. Il confie à l’architecte piémontais Ernesto Melano la mission de redonner à l’abbatiale l’aspect qu’elle présentait au début du XVIe siècle.

Le chantier produit un décor d’une densité peu commune : 120 pleureuses, toutes différentes, ornent les piliers de la nef et les cénotaphes. La statue de Charles-Félix est l’œuvre du sculpteur Benoît Cacciatori.

Plusieurs abbés réguliers d’Hautecombe sont devenus évêques, et l’un d’eux pape, sous le nom de Célestin IV, en 1241. C’est dire le rang de la maison avant les siècles de commende qui suivront.

Les cisterciens reviennent dès 1826, venus de la Consolata de Turin, puis cèdent la place aux cisterciens français de Sénanque après le rattachement de la Savoie à la France en 1860. Des bénédictins de la congrégation de Solesmes s’installent ensuite en 1922. Depuis 1992, c’est la communauté du Chemin Neuf qui occupe les lieux, à la demande de l’archevêque de Chambéry.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’abbaye apparaît coincée entre la falaise et l’eau, sans village autour. On y venait par le lac, et la Grange batelière, construite à la fin du XIIe siècle près de l’embarcadère, à 150 mètres de l’abbatiale, en témoigne : seul bâtiment subsistant de l’époque des premiers cisterciens, elle abritait les bateaux des moines au rez-de-chaussée, le grain et la farine à l’étage.

La vue montre aussi ce que le visiteur ne voit jamais. Le site néolithique est immergé dans la baie, sans aucun pieu visible en surface, et c’est par carottages et relevés subaquatiques que son emprise a été approchée. L’accès de la baie est d’ailleurs interdit aux embarcations, en raison d’un captage d’eau.

Elle rappelle enfin l’ancienneté de l’occupation humaine sur cette rive. Entre le champ de pieux et l’église d’Amédée de Clermont, il y a près de cinq mille ans et environ un kilomètre de rivage.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.

Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA73000022, pour le site immergé, ses dimensions, ses datations et son classement du 24 octobre 2011 ; notice PA00118305 pour le classement de l’abbaye par liste de 1875 ; publication de la direction régionale des affaires culturelles Auvergne-Rhône-Alpes sur les sites palafittiques de Savoie et de Haute-Savoie, pour la position de la station, sa profondeur et le lien entre le classement et l’inscription au patrimoine mondial du 27 juin 2011 ; communauté du Chemin Neuf, gestionnaire, pour la chronologie de l’abbaye, la reconstruction du XIXe siècle et les inhumations.

Questions fréquentes

Qu'y a-t-il sous le lac ?

Un site archéologique immergé, désigné dans la notice comme site archéologique et palafitte. Il s'agit de vestiges d'habitat en milieu humide et de pieux de soutènement de bâtiments en bois, datés du Néolithique moyen et récent.

Quelle est sa taille ?

La notice donne une surface de pieux de 160 mètres sur 60. La publication de la direction régionale des affaires culturelles précise qu'il s'agit d'une emprise estimée. C'est l'étendue du champ de pieux, pas celle d'un village au sens où nous l'entendrions.

De quand date-t-il ?

La notice avance des phases d'abattage en -3842 et vers -3835 et -3830, mais elle le fait explicitement avec réserve. Une autre séquence, définie par le radiocarbone, suggère une occupation plus récente, entre -3375 et -3040. La notice qualifie le site de plus vieux gisement connu actuellement au lac du Bourget.

Depuis quand est-il protégé ?

Depuis l'arrêté du 24 octobre 2011, qui accompagne la participation française au bien sériel inscrit au patrimoine mondial le 27 juin 2011, des sites palafittiques préhistoriques autour des Alpes. Le site est propriété de l'État et géré par la direction départementale des territoires de Savoie.

Et l'abbaye elle-même ?

Elle est classée au titre des monuments historiques par la liste de 1875, sans arrêté ultérieur. Sa notice officielle est particulièrement sommaire : elle ne comporte ni champ historique, ni datation, ni description.

Quand l'abbaye a-t-elle été construite ?

C'est au début du XIIe siècle, vers 1139, que l'abbé cistercien Amédée de Clermont fait construire l'église et les bâtiments à leur emplacement actuel, avec l'aide des comtes de Savoie. La fondation est antérieure : la publication de la direction régionale des affaires culturelles la place en 1125, sur l'avancée rocheuse qui abrite la baie.

Qui y est inhumé ?

La nécropole commence en 1174 avec une comtesse de Savoie. La coutume est suivie par la plupart des descendants au XIIIe siècle, moins régulièrement ensuite, et rompue au XVIe siècle. Le nombre exact de membres de la maison de Savoie inhumés n'est publié ni par la base POP ni par le gestionnaire : les chiffres qui circulent ne reposent sur aucune source officielle. Le dernier roi d'Italie, Umberto II, y a été inhumé en 1983, et son épouse Marie-José en 2001.
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