Au sud du lac de Paladru, en Isère, des pieux fichés dans la craie du fond racontent un chantier daté à l’année près : entre 1007 et 1011, une petite communauté y a élevé un habitat fortifié. Le site a vécu environ quatre décennies avant d’être abandonné, très probablement à cause de la montée du lac. Il a fallu des décennies de plongées pour le rendre aux historiens.
Le lac de Paladru abrite en réalité deux villages engloutis. Le ministère de la Culture les présente comme deux sites archéologiques, l’un de l’époque néolithique, dit des Baigneurs, l’autre autour de l’an mil, Colletière, à l’origine de découvertes majeures sur la façon dont on occupait les rives.
Le site médiéval doit une part de sa notoriété à l’image de chevaliers-paysans. Or, dans leur dernière publication, parue en 2023, les archéologues qui l’ont fouillé rejettent le terme de chevalerie, jugé anachronique.
Un chantier daté entre 1007 et 1011
La synthèse de 2023, dirigée par Michel Colardelle, Jean-Pierre Moyne et Éric Verdel, est parue en deux volumes de 524 et 596 pages aux Presses universitaires de Caen. Dans le compte rendu qu’il en donne dans la revue Archéologie médiévale, Daniel Mouton rappelle que la dendrochronologie, appliquée surtout au chêne, permet désormais de dater la plupart des séquences à l’année près.
Deux cents carottages répartis en dix transects ont permis de découper la vie du site en neuf phases. Le compte rendu les résume ainsi :
- une occupation préalable au chantier, avant toute construction (phase 0) ;
- les épisodes de construction entre 1007 et 1011 ;
- une forte inondation détectée vers 1020 (phase 6), suivie de réaménagements vers 1025-1026 ;
- un déclin de l’activité (phase 7) ;
- l’abandon (phase 9), très probablement causé par la montée du niveau du lac, qui a pu se produire en plusieurs épisodes successifs.
Les pieux verticaux ont été enfoncés par pression et vibration dans la craie lacustre. L’extraction de l’un d’eux a montré qu’il y pénétrait jusqu’à 4,6 mètres de profondeur.
Trois grandes maisons serrées dans un enclos de 45 mètres sur 23
Le ministère de la Culture situe le contexte : dans le courant du Xe siècle et au début du XIe siècle, grâce à une amélioration du climat, les eaux du lac ont baissé de plusieurs mètres. Trois habitats se regroupent alors autour du lac. Celui de Colletière comprenait trois grandes maisons, avec une puissante armature de troncs de chêne et de hêtre, des murs de clayonnage et des toits de chaume.
Selon la synthèse de 2023, les trois bâtiments sont groupés dans un quadrilatère de 45 mètres sur 23, et le bâtiment principal, placé au milieu, est considéré comme une aula. Le site n’était pas isolé : deux autres établissements lui sont contemporains, celui des Grands Roseaux et celui d’Ars, en grande partie effondré au fond du lac. Pour les auteurs, cette multiplicité témoigne d’une opération de colonisation d’ampleur.
Le 24 février 2026, devant l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, l’architecte Michel Paulin, qui a participé à la mission de Charavines, a présenté les objets retrouvés au cours des fouilles :
- des résidus d’aliments et des os d’animaux ;
- des restes de textiles, des clefs, de la vaisselle et des chaussures, y compris des chaussures d’enfants ;
- des pièces de jeux de société, des instruments de musique et des monnaies ;
- des pirogues et une multitude d’armes.
La vaisselle de bois représente à elle seule 60 % du mobilier, indique le compte rendu de 2023. Le métal a bénéficié d’un pH neutre, voire réducteur, si bien que les objets ne présentent aucune oxydation. Les bois et les autres objets gorgés d’eau ont été traités par le laboratoire Arc-Nucléart de Grenoble.
Chevaliers-paysans : un terme repris par le cinéma
L’expression a connu un écho bien au-delà des cercles savants. Dans le film d’Alain Resnais On connaît la chanson, sorti en 1997, le personnage joué par Agnès Jaoui est une étudiante en histoire qui prépare une thèse sur les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru. D’après le compte rendu de la séance lyonnaise de 2026, Michel Colardelle et ses collaborateurs en ont d’abord conçu une certaine irritation, avant que le cinéaste ne vienne lui-même sur le lieu des fouilles avec son actrice principale pour les rassurer.
Les auteurs rejettent désormais le terme de chevalerie, jugé anachronique, tout en reconnaissant qu’il a contribué à la renommée du site.
Les auteurs rejettent désormais le terme de chevalerie, jugé anachronique, tout en reconnaissant qu’il a contribué à la renommée du site. Le compte rendu de 2023 détaille leur lecture : certains occupants au moins étaient des milites, comme le montrent l’armement et les équipements de cavalerie. Leur niveau social relativement élevé transparaît dans leurs loisirs, jeu d’échecs, tric-trac, instruments de musique, et des graffitis laissent supposer qu’ils savaient lire.
Les auteurs y voient plutôt des ministériaux, des personnes d’origine paysanne dotées de compétences militaires, chargées de mettre en valeur des territoires en marge. Trois lignages pourraient avoir été les instigateurs de cette colonisation : les Hauterive-Clermont, les La Tour et les Virieu. Après l’abandon, les populations semblent s’être déplacées vers des sites perchés, comme le Châtelard de Chirens, La Louvatière de Chirens et la motte de La Poype.
Les Baigneurs, un village fondé en 2670 av. J.-C.
Bien plus ancien, le second site immergé a été fouillé sous les eaux du lac entre 1972 et 1986. Dans l’article qu’il a signé pour l’Encyclopædia Universalis, l’archéologue Aimé Bocquet explique qu’une baisse prolongée du niveau du lac, à la fin du Néolithique, a permis de construire des maisons en bois sur la rive même, ensuite bien conservées grâce à la montée ultérieure des eaux. Les analyses dendrochronologiques montrent qu’une communauté se fixe sur la rive méridionale à partir de 2670 av. J.-C. exactement.
Le texte d’Aimé Bocquet reconstitue l’histoire du village famille par famille. Deux familles s’installent d’abord dans deux maisons, trois autres arrivent quatre ans plus tard, puis deux nouvelles familles s’y greffent en 2661 av. J.-C. Au total, sept familles, soit une cinquantaine de personnes, occupent le village durant quinze ans, avant que trois d’entre elles ne partent, sans doute pour fonder un nouveau village à proximité.
Chaque maison comprend une pièce unique d’environ 8 mètres sur 4, avec un foyer central. Une palissade entoure le village du côté des terres et délimite une surface de 1 500 mètres carrés ; sa légèreté exclut un rôle défensif.
| Repère | Valeur | Ce que cela montre |
|---|---|---|
| Fondation du village des Baigneurs | 2670 av. J.-C. | Datation dendrochronologique donnée par Aimé Bocquet |
| Population des Baigneurs | 7 familles, une cinquantaine de personnes, 15 ans | Un village bref, reconstitué foyer par foyer |
| Construction de Colletière | Entre 1007 et 1011 | Chantier daté par les cernes du chêne |
| Enclos de Colletière | 45 m sur 23 m, 3 bâtiments | Un habitat fortifié compact autour d’une aula |
| Vaisselle de bois | 60 % du mobilier | Un matériau qui manque sur les fouilles terrestres |
| Pieu extrait | 4,6 m dans la craie | Pieux enfoncés par pression et vibration |
Un musée en forme de pirogue depuis juin 2022
Les collections sont aujourd’hui exposées au musée archéologique du lac de Paladru, sur la commune des Villages du Lac de Paladru. Selon la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la première pierre a été posée le 15 juin 2019, pendant les journées nationales de l’archéologie, et le musée a ouvert ses portes le 7 juin 2022. Le bâtiment de Basalt Architecture évoque une pirogue, objet emblématique de la collection :
- une sélection de 500 objets originaux des périodes néolithique, antique et médiévale ;
- des objets issus des fouilles menées entre 1972 et 2009 ;
- un projet porté par la Communauté d’agglomération du Pays voironnais ;
- un budget global de 6 millions d’euros, dont 1 million apporté par l’État.
Selon l’office de tourisme du Pays voironnais, consulté en octobre 2026, le musée est ouvert du mardi au dimanche, et un billet commun avec le musée Mainssieux coûte 5 euros au tarif plein et 2 euros au tarif réduit, avec une entrée gratuite pour tous le premier dimanche du mois. D’autres villages ont disparu sous l’eau, comme l’ancien village de Tignes, recouvert en 1952 par le lac du Chevril.
Ce que les fouilles ne disent pas encore
Plusieurs zones d’ombre demeurent. Les chiffres sur la durée des recherches varient selon les sources : la DRAC évoque des fouilles programmées menées pendant près de trente ans, Michel Paulin parle de près de quarante ans de fouilles subaquatiques, de 1971 à 2009, et le compte rendu de 2023 compte cinquante ans depuis les premiers travaux. La fourchette d’activité donnée par Michel Paulin, de 939 à 1034, ne recoupe pas exactement le découpage en phases de la synthèse de 2023, qui place la construction entre 1007 et 1011.
Le rôle des trois lignages reste une hypothèse, tirée de textes plus récents sur les familles nobles locales. Lors de la séance lyonnaise de 2026, l’absence de nécropole comme de lieu de culte a aussi été soulignée : malgré l’abondance du mobilier, le site apparaît comme sans humains. Enfin, les auteurs de la synthèse regrettent le manque de nouveaux chercheurs et les tensions budgétaires, alors que les éléments recueillis gardent un potentiel scientifique. Sur un autre terrain immergé, on peut aussi relire l’histoire du mur de 120 mètres noyé au large de l’île de Sein.

