Le 20 décembre 1863, à la pointe ouest d’Ouessant, une lampe à huile s’allume au sommet d’une tour de granit neuve. Elle lance deux éclats blancs puis un éclat rouge toutes les vingt secondes vers la mer d’Iroise. Plus de cent soixante ans plus tard, le phare du Créac’h éclaire toujours, mais sa lumière tourne désormais sur un bain de mercure que l’État veut retirer.
Le phare du Créac’h est classé monument historique depuis un arrêté du 23 mai 2011, d’après sa notice dans la base Mérimée du ministère de la Culture. La protection couvre la tour en totalité, les façades et toitures des bâtiments annexes, ainsi que les murs, grilles et terrain de l’enclos. L’office de tourisme de l’île le décrit comme le phare qui marque la transition entre la Manche et l’océan Atlantique.
Ce qui le distingue des autres grands phares bretons se trouve en haut de la tour. Dans une réponse publiée au Journal officiel le 24 juin 2025, le gouvernement indique qu’il abrite une double optique d’environ 17 tonnes, la plus imposante de France, mise en rotation par une cuve contenant 85 litres de mercure. Cette cuve est au centre d’un dossier technique et patrimonial ouvert depuis 2024.
1857, l’écueil de la Jument et la demande d’un second phare
Ouessant avait déjà un phare, celui du Stiff, élevé sous Vauban à la fin du XVIIe siècle sur le point le plus haut de l’île. Selon la notice Mérimée, le conseil municipal demande en 1857 la construction d’un second phare pour prévenir les dangers de l’écueil de la Jument. L’ingénieur Maitrot de Varennes signe l’avant-projet en 1859. L’annexe historique rédigée en 2025 par l’architecte en chef des monuments historiques retrace ensuite le chantier.
Les terrains du plateau du Créac’h, à l’ouest de l’île, sont pris par l’État. Les travaux sont confiés à l’entreprise de Victor Tritschler, architecte à Brest. La tour repose sur un soubassement en pierre de taille de granit de Kersanton, d’après la notice Mérimée. En 1862, trente maçons et trente piqueurs de pierres travaillent sur place, et le préfet du Finistère autorise le travail le dimanche pour rattraper les jours perdus à cause du mauvais temps.
- 12 mai 1860 : un décret impérial ordonne la construction du phare.
- 21 octobre 1862 : la tour est achevée.
- 20 décembre 1863 : premier allumage, avec un appareil optique de premier ordre et une lampe à huile.
- 18 août 1864 : l’ingénieur propose de peindre le fût en bandes alternées blanches et noires.
- 30 juin 1865 : procès-verbal de réception définitive de l’ouvrage.
Quatre systèmes optiques entre 1863 et 1939
Le Créac’h n’a jamais cessé d’être modernisé. Le projet d’électrification est approuvé le 12 juin 1882. Les travaux ont lieu en 1883 et 1884. Un nouvel appareil optique, fourni par l’entreprise Barbier et Cie, est en fonctionnement le 16 juillet 1888 : le feu passe à deux éclats blancs groupés toutes les dix secondes, le signal que le phare émet encore aujourd’hui.
En 1901, une nouvelle machine à vapeur est installée et l’optique, construite par Sautter, Harlé et Cie, tourne désormais sur une cuve à mercure. Le changement le plus spectaculaire arrive à la fin des années 1930. En 1937, la nouvelle lanterne du Créac’h est exposée sur le toit du palais de la Lumière et de l’Électricité, à l’Exposition universelle de Paris. Le montage sur la tour commence le 26 septembre 1938. La lanterne fournie par la société Barbier, Bénard et Turenne mesure 5,50 mètres de diamètre intérieur et répartit l’optique sur deux niveaux.
Pour la porter, le couronnement de la tour est élargi de 9 mètres à 9,32 mètres et la voûte supérieure est remplacée par une dalle de béton armé d’un mètre d’épaisseur. Le nouveau feu est en activité entre fin avril et début mai 1939. La notice Mérimée résume l’effet de ce chantier : la lanterne de 1937 fait alors du Créac’h le phare le plus puissant au monde.
Une optique de 17 tonnes qui flotte sur du mercure
Le principe est décrit dans le cahier des charges de l’appel à manifestation d’intérêt publié par l’État en décembre 2025. Deux plateaux d’acier superposés portent chacun deux lampes et deux doubles lentilles de Fresnel. L’ensemble repose sur un flotteur posé dans une cuve annulaire remplie de mercure, ce qui réduit fortement les frottements. Le document chiffre ce mercure à 1,1 tonne, soit environ 85 litres.
Sous la lanterne, l’ensemble mobile repose sur le flotteur, tandis que deux couronnes de roulements à billes assurent le guidage de la rotation. Deux moteurs électriques, utilisés en alternance un jour sur deux, les entraînent autour d’une colonne de fonte fixe. Une révolution complète prend 40 secondes et produit huit faisceaux blancs, perçus par le marin comme deux éclats toutes les dix secondes. Chaque source est aujourd’hui une lampe aux halogénures métalliques de 1 000 watts.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Premier allumage | 20 décembre 1863 | Annexe historique, 2025 |
| Hauteur de l’édifice | 54 mètres | Cahier des charges, 2025 |
| Portée nominale | 30 milles nautiques | Cahier des charges, 2025 |
| Poids de la double optique | Environ 17 tonnes | Réponse ministérielle, JO du 24 juin 2025 |
| Mercure dans la cuve | 1,1 tonne, environ 85 litres | Cahier des charges, 2025 |
| Durée d’une révolution | 40 secondes | Cahier des charges, 2025 |
Le même document détaille l’entretien courant, qui reste léger tant que le système tourne :
- une lubrification annuelle de la liaison entre moteur et plateau, par deux agents en une journée ;
- une lubrification annuelle des roulements de guidage ;
- le remplacement des quatre lampes chaque année ;
- une vidange de la cuve à mercure tous les vingt ans, la dernière complète datant de 2005.
Pourquoi l’État veut retirer le mercure
Le mercure est classé parmi les substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction, et la France mène une politique de retrait dans ses infrastructures de signalisation maritime. Dans sa réponse à la question écrite de la députée Mélanie Thomin, le gouvernement précise que le Créac’h est l’unique installation classée pour la protection de l’environnement parmi les phares français. Le cahier des charges ajoute que l’ensemble en rotation et sa cuve datent de 1938 et que le cas du Créac’h a été jugé prioritaire après une fuite sur un robinet de purge à l’automne 2024.
La première solution envisagée consistait à arrêter la lentille, sans la démonter, et à installer un feu industriel. Selon une dépêche de l’AFP reprise par Le Figaro Nautisme, ce feu à LED aurait ramené la portée de 30 à 19 milles nautiques. Une pétition a recueilli plus de 27 000 signatures sur une île de 850 habitants. Dans sa question publiée en mars 2025, la députée estimait qu’une portée réduite risquait de diminuer la sécurité du rail d’Ouessant, le dispositif de séparation du trafic maritime situé au large de l’île.
Le 14 novembre 2025, la ministre déléguée chargée de la Mer, Catherine Chabaud, annonce la suspension des travaux dans un entretien au Télégramme : le fonctionnement actuel est maintenu et l’appel à manifestation d’intérêt est accéléré. Lancé en décembre 2025, il clôt sa première phase le 22 mars 2026. Le communiqué du ministère du 16 juillet 2026 fait état de neuf dossiers déposés et de trois solutions retenues pour une seconde phase : deux de type chemin de roulement et une couronne d’orientation à billes segmentée. La solution finale doit être annoncée à la fin de l’année 2026.
Sous la lanterne, l’ensemble mobile repose sur un flotteur posé dans 1,1 tonne de mercure.
La centrale électrique devenue musée des Phares et Balises
Au pied de la tour, une centrale électrique en béton armé est construite entre 1940 et 1942, avant l’interruption du chantier des logements par l’Occupation. Selon l’annexe historique, elle est désaffectée en 1988 et réaménagée en musée des Phares et Balises. Le musée conserve des lentilles de Fresnel et des outils de signalisation maritime, d’après le Département du Finistère, qui conduit les travaux de ce musée départemental.
Le musée a fermé ses portes en novembre 2023 pour des travaux d’agrandissement et de modernisation. Le Département annonce un nouveau parcours de 900 m² dans le bâtiment rénové à l’horizon 2027, et l’ouverture à la visite du phare du Créac’h au même moment. Pour l’instant, ni le musée ni la tour ne se visitent. Les amateurs de grands phares finistériens peuvent comparer avec le phare d’Eckmühl à Penmarc’h, financé en partie par le legs de la fille du maréchal Davout, ou avec le phare d’Ar-Men, bâti en quatorze ans sur un rocher de la chaussée de Sein.
Ce qui reste incertain
Plusieurs points restent ouverts ou mal fixés dans les sources disponibles :
- la portée varie selon les documents : 30 milles nautiques dans le cahier des charges de l’État, 32 milles pour l’office de tourisme d’Ouessant ;
- la date de l’électrification n’est pas la même partout : 1884 dans la synthèse de l’annexe historique, 1888 dans la notice Mérimée, la chronologie détaillée plaçant les travaux en 1883 et 1884 et la mise en service du nouvel appareil en 1888 ;
- l’annexe historique présente le Créac’h comme le phare le plus puissant d’Europe aujourd’hui, sans publier de comparaison chiffrée avec les autres feux européens ;
- aucune des trois solutions retenues n’a encore été choisie, et le calendrier des travaux n’est pas connu.

