Saint Louis a payé la couronne d’épines 135 000 livres tournois, plus de la moitié du revenu annuel du domaine royal. La chapelle construite pour l’abriter, elle, a coûté 40 000 livres. Autrement dit, le reliquaire valait près de trois fois le bâtiment qui devait le protéger.
La Sainte-Chapelle, chapelle palatine édifiée sur l’île de la Cité à Paris, est la première des saintes chapelles. Elle a été conçue comme une vaste châsse presque entièrement vitrée, et se distingue par la suppression quasi totale des murs au niveau des fenêtres de la chapelle haute.
Une relique mise en gage chez un marchand vénitien
L’histoire commence par un pillage. Lors du siège de Constantinople en 1204, les insignes reliques du palais de Boucoléon, dont la Vraie Croix et la Sainte Couronne, sont accaparées puis transmises aux empereurs latins successifs. En 1237, le dernier d’entre eux, Baudouin II de Courtenay, vient en France chercher des alliés contre les Bulgares qui assiègent sa capitale.
Pour financer sa défense, il met la Sainte Couronne en gage en septembre 1238 auprès de Nicolo Quirino, un marchand vénitien proche du doge, avec une clause : le marchand ne deviendra propriétaire que si Baudouin ne le rembourse pas dans les quatre mois. Saint Louis, peu enclin à une aide militaire, se montre en revanche très intéressé par l’achat.
Le prix est hors de proportion. Après une série de pourparlers destinés à vérifier l’authenticité, le roi acquiert la relique pour 135 000 livres tournois, soit plus de la moitié du revenu annuel du domaine royal, qui s’élevait en 1238 à 235 285 livres parisis pour les seuls revenus ordinaires.
Le voyage est une cérémonie à lui seul. Conduite par les prêcheurs dominicains Jacques et André de Longjumeau, la relique prend la route en 1239, entre solennellement à Villeneuve-l’Archevêque le 10 août, s’arrête à Sens le lendemain, où le roi, son frère, leur mère Blanche de Castille et l’archevêque vérifient les sceaux garantissant l’authenticité, puis poursuit par voie fluviale jusqu’à Paris, le 18 août. Deux ans plus tard, le roi achète un large morceau de la Sainte Croix et sept autres reliques de la Passion, puis des morceaux de la Sainte Lance et de la Sainte Éponge.
Il acquiert la Sainte Couronne pour 135 000 livres tournois, plus de la moitié du revenu annuel du domaine royal.
Des murs remplacés par du verre
Le chantier est rapide. Les travaux commencent entre l’automne 1241, date d’arrivée des reliques à Paris, et mai 1244, première mention dans une bulle pontificale ; l’édifice est consacré le 26 avril 1248, la chapelle haute dédiée à la Sainte-Croix et la chapelle basse à la Vierge, le même jour. Quatre à six ans, donc, et l’on n’a relevé aucun défaut de construction.
Le parti architectural tient en une phrase : faire disparaître le mur. L’élévation est importante et les murs sont presque entièrement supprimés au niveau des fenêtres de la chapelle haute, si bien que le verre l’emporte sur la pierre. Le programme exprime l’optimisme, et la flèche y est présentée comme une nouvelle tour de Babel qui, fondée sur le christianisme, ne s’écroule pas.
Les proportions réservent une surprise. Par sa superficie intérieure, la Sainte-Chapelle est comparable à une église villageoise : les deux chapelles superposées mesurent 33 mètres de long pour 10,7 de large. Mais la largeur de son vaisseau unique est comparable à la nef de la cathédrale de Laon, et sa hauteur, 20,5 mètres sous voûtes dans la chapelle haute, à celle des premières cathédrales gothiques.
Extérieurement, l’édifice mesure 36 mètres de long, 17 de large et 42,5 de haut sans la flèche ; celle-ci ajoute 33,25 mètres et porte le sommet à 75,75 mètres. La chapelle basse, en revanche, ne s’élève qu’à 6,6 mètres sous voûtes : tout l’effet est réservé à l’étage où se trouvaient les reliques.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Prix de la Sainte Couronne | 135 000 livres tournois | plus de la moitié du revenu royal annuel |
| Coût de la chapelle | 40 000 livres tournois | près de trois fois moins que la relique |
| Durée du chantier | entre quatre et six ans | sans défaut de construction relevé |
| Consécration | 26 avril 1248 | deux chapelles consacrées le même jour |
| Hauteur totale | 75,75 m avec la flèche | 42,5 m sans elle |
| Visiteurs en 2019 | plus de 1 375 000 | troisième monument du réseau national |
Ce que les rois ont prélevé
La valeur inestimable des reliques n’a pas empêché les souverains d’en prélever des parcelles, au motif que le partage ne diminue pas la sainteté. Louis IX lui-même instaure la pratique dès 1248 en offrant des parcelles à l’évêque de Tolède, et pour la seule Vraie Croix, huit reliquaires ont été créés en province.
La dérive est documentée. Des morceaux de la Vraie Croix enfermés dans des reliquaires séparés sont subtilisés en 1534 et 1555 et ne seront jamais retrouvés ; le cercle des personnes y ayant accès étant restreint, les soupçons se portent haut. Pour calmer les rumeurs, Henri III prélève un autre morceau et le place dans un reliquaire identique à celui qui vient d’être volé. Mais il retire aussi cinq gros rubis de la Sainte Couronne, estimés à 250 000 écus, pour les mettre en gage. En 1562, Charles IX envoie à la Monnaie des ornements de plusieurs reliquaires pour y être fondus.
La Révolution achève le dépouillement, et pas d’un seul coup. Le trésor est en grande partie anéanti dès 1791, avant la Terreur ; la chapelle est fermée au culte vers 1790, vidée de tout son contenu, détournée en siège du Club de la Sainte-Chapelle, puis transformée en 1797 en dépôt d’archives du palais de justice, dont l’expansion menace son existence même.
Les statues des douze Apôtres, qui faisaient partie intégrante du programme symbolique, sont enlevées : deux sont cassées, dix envoyées au musée des monuments français d’Alexandre Lenoir, puis dispersées à la fermeture de celui-ci en 1816. Les originales sont aujourd’hui au musée de Cluny.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la Sainte-Chapelle est un objet encastré. Avec la Conciergerie, elle constitue l’un des vestiges du palais de la Cité, qui s’étendait sur le site aujourd’hui couvert par le palais de justice de Paris : ce qui se lit comme un édifice autonome est en réalité le dernier morceau debout d’un palais disparu.
La vue aérienne attire l’œil sur la flèche, et c’est la cinquième. La précédente, bâtie entre 1634 et 1671, a été démolie à la Révolution ; une troisième avait été entamée vers 1460, une seconde datait de 1383, et la disparition de celle-ci comme de l’originale reste inexpliquée. La flèche actuelle a été dessinée par Lassus en 1850 et érigée en 1853, entièrement en bois revêtu de plomberies historiées, dans un travail de charpente qu’on ne pratiquait plus depuis le XVIe siècle. Elle a inspiré celle que Viollet-le-Duc a élevée à Notre-Dame de Paris.
Un détail se remarque à la lunette. À la limite orientale de la ligne de faîte se trouve une statue monumentale de l’archange saint Michel, conçue pour tourner avec le soleil grâce à un mécanisme d’horloge. Et sur la flèche, selon une coutume médiévale, saint Thomas a reçu les traits de l’architecte Lassus, reconnaissable à son équerre. Le sauvetage de l’édifice avait été décidé en 1836 sous la pression de l’opinion publique, et sa restauration, lancée un an plus tard, a duré vingt-six ans.
À voir autour
- La cathédrale de Laon : dont la nef a la largeur du vaisseau de la Sainte-Chapelle
- La basilique Saint-Denis : la nécropole royale et son chantier de flèche
- Les thermes de Cluny : le musée où sont conservés les Apôtres d’origine
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la Sainte-Chapelle, Wikipédia en français.
