Vingt-trois gardiens en trente-cinq ans : le phare de Tévennec, abandonné depuis 1910

Le phare du Tévennec, entre la pointe du Raz et l'île de Sein, en Finistère
Le phare du Tévennec, entre la pointe du Raz et l'île de Sein, en Finistère. Photo : Gzen92, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Vingt-trois gardiennes et gardiens se sont succédé au phare du Tévennec en trente-cinq ans. Certains sont restés un mois. Deux y ont perdu la raison, trois y ont perdu la vie. En 1910, l’administration des Ponts et Chaussées a renoncé à le faire garder et a transformé son feu en feu permanent.

Ce phare se dresse à la pointe occidentale de la Bretagne, dans la partie nord du raz de Sein, au large de la pointe du Van. C’est l’unique maison-phare construite au large, et il est inscrit au titre des monuments historiques depuis le 31 décembre 2015.

Pourquoi un phare à cet endroit

La raison est un piège de navigation. Un passage maritime existe entre l’île de Sein et la pointe du Raz, raccourci entre le golfe de Gascogne et l’Iroise, et il est dangereux à cause des courants de marée : raz, en breton, signifie courant rapide. Par coefficient supérieur à 100, le courant peut atteindre six à sept nœuds, soit onze à treize kilomètres par heure.

Les marins comparent ces eaux à un tapis roulant, et l’image dit le danger. Sauf aux marées de faible coefficient, les navires doivent passer le raz dans le sens du courant, et à condition que le vent aille dans la même direction, un vent moyen à contre-courant pouvant y lever une mer dangereuse. Par gros temps, tout passage est exclu.

Or la roche émergée du Tévennec cache un grand plateau rocheux qui barre la sortie nord du raz. Tout navire en panne de propulsion pris dans le passage alors que le courant porte au nord passe inéluctablement sur ce plateau, zone de nombreux naufrages depuis des siècles.

Les deux phares existants ne pouvaient pas signaler cela. Celui de l’île de Sein et le feu du Bec du Raz, allumés en 1839, éclairaient à grande hauteur, environ 40 mètres pour le premier et 90 pour le second, et ne pouvaient indiquer la présence des îlots et des récifs. La Commission des phares imagina une solution moins onéreuse qu’un nouveau grand phare : un feu à secteurs sur Tévennec, mis en service le 15 mars 1875, puis un autre sur la roche de la Vieille, au large de la pointe du Raz, en 1887.

Au total, pas moins de 23 gardiennes et gardiens se sont succédé à Tévennec en 35 ans de gardiennage.

Une maison de famille sur un rocher de quatorze mètres

Le choix du type de bâtiment est la clé de toute l’histoire. Le raz de Sein étant un chenal de navigation, le feu relevait de la troisième catégorie, celle des maisons-phares, conçues pour une vie de famille : le mari gardien, l’épouse l’aidant, souvent avec le statut d’auxiliaire. Ces maisons-feux étaient prévues pour des lieux côtiers protégés, l’entrée d’une ria, un passage entre une île et le continent.

Tévennec n’a rien de tel. Le rocher est aride et abrupt, son sommet s’élève à quatorze mètres au-dessus de l’eau mais il est fréquemment balayé par les paquets de mer, et y aborder est délicat, impossible par mer un peu formée. Dans la classification inventée par les gardiens, ce n’est ni un enfer, puisqu’il n’est pas entouré d’eau, ni un purgatoire, puisqu’il n’est pas sur une île : le phare est inclassable.

La maison mesure 8,8 mètres de long sur 7,3 de large, avec un étage sous pente desservi par la tour, et une terrasse d’environ deux mètres ceinte d’un mur de protection. Elle est construite pour l’essentiel avec des pierres extraites de l’îlot lui-même, les escaliers et encadrements étant en kersantite, et l’escalier qui conduit au débarcadère taillé à même la roche. Une grande citerne sous la terrasse était alimentée par le toit, et un four à pain occupait l’est de la terrasse.

Ce toit est le symptôme de tout le reste : il a été emporté par une tempête en 1910, et trois fois en tout. En 2011, la Société nationale pour le patrimoine des phares et balises constatait que la charpente et l’intérieur étaient en très mauvais état, les boiseries démantelées à 80 %, les planchers de l’étage et les souches des poutres pourris.

DateÉtapeCe qu’elle apporte
15 mars 1875mise en service du feusans inauguration, par simple avis aux navigateurs
juillet 1876autorisation d’un second gardienles candidats restent rares
1893venue d’un prêtre exorcisteune croix est posée au sommet du rocher
décembre 1897le gardien vient avec son épouseauxiliaire payée 50 francs par mois
7 février 1910automatisation du feul’administration renonce au gardiennage
31 décembre 2015inscription aux monuments historiquesle phare devient patrimoine reconnu
2016séjour de 69 joursTévennec devient le symbole des phares en mer
Le phare du Tévennec, dans le raz de Sein, en Finistère.

L’Ankou, les goélands et la faille

La réputation du rocher précède le phare. Selon une tradition que l’on fait remonter aux Celtes, le Tévennec est l’endroit où l’Ankou maritime glisse sur les eaux du raz à bord du Bag noz, la barque funéraire, transportant vers l’au-delà les âmes des hommes morts en mer dans l’année ; les marins qui l’aperçoivent périraient dans l’année. Le chantier fut d’ailleurs refusé autant par les habitants que par les navigateurs, et l’administration dut négocier digues et primes, car elle ne pouvait se passer des marins de Sein pour piloter les embarcations.

Des bruits ont été interprétés comme les cris des naufragés. Les constructeurs rapportaient des cris qui semblaient dire en breton va-t’en, va-t’en, ici c’est ma place. En 1893, un prêtre exorciste vint sur le rocher et une croix fut placée au sommet ; elle y resta plus d’un siècle, jusqu’à ce que la grosse tempête de 2009 achève de la desceller, et une nouvelle croix en fer forgé l’a remplacée en 2012.

Deux explications prosaïques ont été avancées. La première, dans les années 1990 : selon l’état de la mer, des vagues s’engouffrent parfois dans une faille et traversent le rocher de part en part, provoquant des bruits sourds. La seconde est ornithologique : certaines nuits, des dizaines ou des centaines de goélands font entendre leurs cris rauques et les hurlements de leurs chamailleries.

Il faut dire un mot de la prudence qui s’impose ici. Les archives sont sobres, certains noms de gardiens ont été mal retranscrits, et les récits ont souvent été amplifiés à partir de rumeurs par une littérature qui s’est emparée du sujet dès 1891, d’Anatole le Braz à Charles le Goffic. Le premier gardien, Henri Porsmoguer, prend ses fonctions en mars 1875 et démissionne en août après ce qu’il décrit comme une nuit d’horreur : c’est ce témoignage, rapporté en 1891, qui a fixé pour toujours le statut de phare hanté.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on comprend que le phare n’est pas isolé mais posé au milieu d’un dispositif. Il fonctionne en tandem avec celui de la Vieille, et les deux sont des feux à secteurs : selon la direction dans laquelle on les voit, leur lumière est blanche pour les eaux saines, verte pour une route passant par une zone dangereuse, rouge pour une route impraticable. En suivant successivement les secteurs blancs des deux phares, un navigateur traverse le raz de nuit.

La vue aérienne montre aussi pourquoi la route de nuit est en baïonnette. Le secteur rouge de Tévennec couvre l’ensemble des récifs de Sein et de la Chaussée, tandis qu’un secteur rouge venu de la Vieille couvre les dangers du plateau du Tévennec pour ceux qui abordent le raz par le nord : le tracé n’est pas un choix de confort, c’est la seule ligne possible entre deux interdits.

Elle montre enfin un bâtiment qui a changé de fonction. Abandonné de tout gardiennage depuis 1910, son feu alimenté au propane tous les dix-huit mois, Tévennec est devenu un symbole. En 2016, Marc Pointud, président de la Société nationale pour le patrimoine des phares et balises, y a passé soixante-neuf jours en solitaire, du 29 février au 5 mai, pour alerter sur l’état des phares en mer ; le projet d’une résidence d’artistes a suivi. La terrasse, elle, offre toujours un point de vue à 360 degrés sur le raz de Sein et la mer d’Iroise.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice du phare du Tévennec, Wikipédia en français ; Marc Pointud, Lumière sur Tévennec.

Questions fréquentes

Pourquoi autant de gardiens ?

Parce que le poste était intenable. Pas moins de 23 gardiennes et gardiens se sont succédé en 35 ans de gardiennage. Dès juillet 1876, l'administration autorise un second gardien pour établir une rotation, mais les candidats restent rares et ceux qui acceptent demandent vite leur mutation. Entre 1894 et 1897, dix gardiens se succèdent, l'un ne restant qu'un mois.

Que s'est-il passé sur ce phare ?

Les archives et les récits rapportent des gardiens devenus fous en quelques mois, dont Henri Guézennec entre 1876 et 1879 et Alain Menou en 1885, et trois gardiens qui y perdirent la vie. L'un mourut dans les bras de son épouse, qui le mit au saloir pour conserver son corps jusqu'à la relève. Un autre assistait sa femme qui accouchait une nuit d'ouragan lorsque le toit s'envola.

D'où vient la légende ?

D'une tradition que l'on fait remonter aux Celtes : le rocher du Tévennec serait l'endroit où l'Ankou maritime glisse sur les eaux du raz de Sein à bord du Bag noz, la barque funéraire, transportant vers l'au-delà les âmes des hommes morts en mer dans l'année. Les marins qui l'apercevraient périraient dans l'année.

Ces bruits ont-ils une explication ?

Une a été avancée dans les années 1990 : selon l'état de la mer, des vagues s'engouffrent parfois dans une faille et traversent le rocher de part en part, provoquant des bruits sourds. Marc Pointud rappelle par ailleurs que certaines nuits, des dizaines ou des centaines de goélands font entendre leurs cris rauques.

Pourquoi une maison et non une tour ?

Parce que le raz de Sein est un chenal de navigation, et que l'administration appliquait son règlement : un feu de chenal relevait de la troisième catégorie, celle des maisons-phares, conçues pour une vie de famille avec un seul gardien titulaire. Ce choix, présidé par Léonce Reynaud, chef du service des phares de 1846 à 1878, intervient au lendemain de la guerre de 1870, dans un contexte budgétaire très contraint.

Qui y a séjourné depuis 1910 ?

Personne durablement, sauf en 2016 : Marc Pointud, président de la Société nationale pour le patrimoine des phares et balises, y a passé 69 jours en solitaire, du 29 février au 5 mai, dans le cadre de l'opération Lumière sur Tévennec.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut