À 1,9 kilomètre à l’ouest de l’île de Sein, sous environ neuf mètres d’eau, une ligne de blocs de granite barre le fond d’une ancienne vallée sur 120 mètres. Entre 2022 et 2024, des plongeurs ont mis 59 plongées à en relever chaque monolithe, dans l’un des passages les plus agités de la côte bretonne. Ce mur a environ 7 000 ans, et ses découvreurs n’ont pas hésité à prononcer le nom de la ville d’Ys.
La légende est connue de tous les Bretons : une cité protégée de l’océan par une digue, un roi nommé Gradlon qui en garde la clé, sa fille Dahut qui la dérobe et ouvre les portes, la mer qui engloutit tout, et saint Guénolé qui avait prédit le désastre. Nous avons déjà retracé l’histoire de ses textes, de la plus ancienne trace écrite de la ville d’Ys, datée de 1480. Reste l’autre question : ce que la mer a réellement fait à cette côte.
La réponse tient en une phrase. Ce ne sont pas des ruines de palais, mais des murs de pierre bâtis par des pêcheurs, à une époque où l’île de Sein était quatorze fois plus grande qu’aujourd’hui. Aucune ville n’a été retrouvée, ni dans la baie de Douarnenez, ni ailleurs.
Onze structures de granite sous la chaussée de Sein
La découverte a été publiée en décembre 2025 dans l’International Journal of Nautical Archaeology par une équipe de quatorze auteurs, dont le géologue Yves Fouquet, ancien chercheur de l’Ifremer, l’archéologue Yvan Pailler et le géographe Pierre Stéphan, de l’université de Bretagne occidentale. L’article est en accès libre sur l’archive ouverte HAL. Tout est parti des relevés laser du programme Litto3D, qui ont révélé des reliefs trop rectilignes pour être naturels.
Les plongées, menées par dix plongeurs de la Société d’archéologie et de mémoire maritime (SAMM), ont confirmé l’origine humaine de ces reliefs. Leurs principaux résultats :
- 11 structures submergées identifiées, toutes en granite, entre 7 et 9 mètres sous le niveau actuel de la mer ;
- un mur principal, baptisé TAF1, long de 120 mètres et large en moyenne de 20,9 mètres à la base ;
- au sommet, deux rangées parallèles de monolithes dressés, espacées d’environ 1,5 mètre, dont certains dépassent localement 1,7 mètre ;
- environ 4 300 tonnes de roche déplacées pour les deux plus grands murs, selon l’estimation des auteurs ;
- une datation estimée entre 5800 et 5300 avant notre ère, soit la fin du Mésolithique et le passage au Néolithique.
Les plus petites structures ont la taille des pêcheries de pierre connues dans l’archipel de Molène, qui piègent les poissons à marée descendante. Les plus grandes, bien plus massives, ont peut-être aussi protégé contre la mer. L’émission consacrée au site par l’Institut national de recherches archéologiques préventives évoque les deux pistes, pêcherie ou barrière contre les tempêtes, sans trancher.
Une mer 120 mètres plus basse il y a 20 000 ans
Une animation de l’Ifremer rappelle qu’au dernier maximum glaciaire, il y a environ 20 000 ans, le niveau marin était 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui. Quand les glaces ont fondu, la mer a noyé les terres basses : c’est la transgression flandrienne.
L’étude de l’île de Sein donne les chiffres pour l’ouest de la France. Le niveau relatif de la mer y a monté d’environ 25 mètres depuis 8000 avant notre ère. Entre 8000 et 6000 avant notre ère, il gagnait 8,4 à 5,2 millimètres par an, soit plusieurs mètres en un millénaire. La hausse ralentit ensuite à 1,7 millimètre par an à partir de 4500 avant notre ère, puis à environ 1 millimètre par an à partir de 4000.
L’île elle-même s’est détachée du continent vers 8000 avant notre ère. Vers 5950 avant notre ère, elle mesurait encore 7,5 kilomètres de long pour 2,5 de large, soit 10,2 kilomètres carrés de terres émergées, quatorze fois sa surface actuelle. La même montée des eaux a fermé l’entrée de la grotte Cosquer, près de Marseille, aujourd’hui à 37 mètres sous la mer.
Pourquoi les chercheurs parlent de la ville d’Ys
Le lien avec la légende figure dans l’article scientifique lui-même. Les auteurs rappellent que la tradition place la ville engloutie dans la partie ouest de la baie de Douarnenez, à une dizaine de kilomètres à l’est de l’île de Sein. Ils citent aussi une étude de l’érudit Henri Le Carguet, publiée en 1920, qui envisageait de situer Ys au sud-ouest de Sein, précisément dans la zone des murs.
Leur raisonnement est le suivant. Au sixième millénaire avant notre ère, le secteur émergé de Toul ar Fot, situé entre 5 et 12 mètres plus bas que l’île actuelle, aurait pu être décrit comme un village bas, ce que signifie justement Ker Is en breton. L’abandon d’un territoire aménagé par une société organisée, chassée par la montée rapide des eaux, a pu marquer durablement les mémoires. Les auteurs s’appuient sur une analyse d’une quinzaine de légendes européennes de villes englouties, publiée en 2022 par le géographe Patrick Nunn et ses collègues, selon laquelle certains récits de submersion pourraient remonter à 5 000 ou 15 000 ans.
Ce ne sont pas des ruines de palais, mais des murs de pierre bâtis par des pêcheurs, à une époque où l’île de Sein était quatorze fois plus grande qu’aujourd’hui.
Ce que la légende raconte, et quand on l’a écrite
Les textes, eux, sont tardifs. Dans l’édition de 1846 du Barzaz Breiz, Théodore Hersart de La Villemarqué publie un chant intitulé Livaden Geris, Submersion de la ville d’Is. Dans son commentaire, il place le roi Gradlon vers 440, décrit un vaste bassin destiné à recevoir la mer à marée haute, dont le roi seul possède la clé, et raconte comment Dahut la vole à son père endormi pour ouvrir la porte. Saint Gwénolé, ou Guénolé, l’avait prédit.
Les versions divergent sur presque tout :
- chez Pierre Le Baud, en 1480, la cité est engloutie à cause des péchés de ses habitants ;
- chez Émile Souvestre, dans Le Foyer breton en 1844, c’est le Diable qui ouvre les vannes après avoir pris les clés d’argent du roi ;
- chez La Villemarqué, c’est Dahut, changée ensuite en sirène selon la tradition qu’il rapporte.
De l’opéra de Lalo à la statue de Quimper
Le XIXe siècle a donné à la légende ses monuments. Le 7 mai 1888, l’Opéra-Comique crée Le Roi d’Ys d’Édouard Lalo, sur un livret d’Édouard Blau, dans la salle du Châtelet. Dans cette version, ce n’est plus Dahut mais une princesse nommée Margared qui ouvre les écluses par jalousie. Le succès est immédiat : l’œuvre atteint sa centième représentation le 24 mai 1889.
À Quimper, la ville où Gradlon se serait réfugié, la cathédrale Saint-Corentin porte entre ses deux flèches une statue équestre du roi. Une première statue en plomb du XVe siècle a été détruite par des sans-culottes le 12 décembre 1793. Celle que l’on voit aujourd’hui, en granite, a été réalisée d’après un modèle du sculpteur Amédée Ménard et inaugurée le 10 octobre 1858, peu après l’achèvement des flèches néogothiques, élevées de 1854 à 1856.
| Repère | Chiffre | Ce que ça change |
|---|---|---|
| Niveau de la mer au dernier maximum glaciaire | 120 m plus bas, il y a environ 20 000 ans | la côte bretonne était très loin vers l’ouest |
| Hausse dans l’ouest de la France depuis 8000 av. J.-C. | environ 25 m | des terres habitées ont été noyées en quelques millénaires |
| Mur principal au large de Sein | 120 m de long, 20,9 m de large en moyenne | une construction collective, pas un abri isolé |
| Datation estimée des murs | entre 5800 et 5300 av. J.-C. | plus de 6 000 ans avant le premier texte sur Ys |
| Création du Roi d’Ys de Lalo | 7 mai 1888 | la légende entre dans le répertoire lyrique |
| Statue actuelle de Gradlon à Quimper | inaugurée le 10 octobre 1858 | remplace une statue détruite en 1793 |
Ce que l’on ne sait toujours pas
La tentation est grande de conclure que la ville d’Ys a été retrouvée. Ce n’est pas ce que disent les chercheurs, et plusieurs points restent ouverts :
- la datation n’est pas directe : aucun charbon ni coquillage n’a été daté, l’âge est déduit de la profondeur des murs et des courbes de remontée de la mer ;
- la fonction des grands murs reste une hypothèse, pêcherie, protection contre la houle, ou les deux ;
- aucun habitat de cette période n’a encore été identifié sur l’île de Sein, alors que plusieurs sont connus sur le continent voisin, de la pointe du Raz à la baie d’Audierne ;
- le lien avec Ys est une piste interprétative avancée par les auteurs, pas une démonstration, et une mémoire orale transmise sur 7 000 ans reste impossible à prouver.
À l’inverse, deux certitudes se dégagent. La mer a bel et bien englouti des terres aménagées par des hommes au large de la Cornouaille, et ces murs sont, selon l’étude, antérieurs d’environ 500 ans aux premiers mégalithes de Bretagne. Par temps clair, on aperçoit l’île de Sein depuis la pointe du Raz, rendue à la lande depuis sa restauration. Sous la mer qui les sépare, le paysage noyé raconte une histoire plus ancienne et mieux attestée que celle du roi Gradlon.
