En 1962, une cité commerciale de quatorze enseignes est bâtie à l’extrémité de la pointe du Raz, autour d’un parking de deux hectares en forme de piste d’aviation, recouvert d’un bitume rouge censé évoquer la bruyère en fleurs. Trente-cinq ans plus tard, tout a été démoli et le couvert végétal reconstitué.
La pointe du Raz est un promontoire rocheux constituant la partie la plus avancée vers l’ouest du cap Sizun, face à la mer d’Iroise, au sud-ouest du Finistère. Située sur la commune de Plogoff, elle forme une proue de soixante-douze mètres de hauteur dominant le raz de Sein. C’est l’un des sites les plus emblématiques des côtes granitiques de Bretagne.
La branche basse d’un trident
La géographie du lieu se lit à l’échelle de la Bretagne entière. Le site forme la branche inférieure d’un trident rocheux fendant la mer d’Iroise à l’ouest du Finistère, avec ses trois pointes : la pointe Saint-Mathieu, la presqu’île de Crozon et la pointe du Raz.
L’île de Sein se trouve à huit kilomètres à l’ouest, sur la chaussée de Sein, séparée de la pointe par le raz de Sein dont les violents courants ont donné son nom au site. Deux phares automatisés sont établis sur des îlots de ce passage, La Vieille et Tévennec, et la statue de Notre-Dame des Naufragés, sculptée par Cyprian Godebski, est placée avec un sémaphore à l’extrémité du plateau sommital.
Le paysage proche ajoute à l’effet. Au nord, la côte s’incurve le long d’une grande plage sableuse au fond de la baie des Trépassés, fermée par la pointe du Van, au-delà de laquelle s’étend l’immense baie de Douarnenez. Vers le sud s’ouvre la baie d’Audierne.
Un parking de deux hectares en forme de piste d’aviation, recouvert d’un bitume rouge, peut-être supposé évoquer la couleur des bruyères en fleurs.
Du granite déformé par une faille géante
La pointe se situe à l’une des extrémités occidentales du Massif armoricain, juste au sud du prolongement du cisaillement sud-armoricain, une faille majeure qui dessine un Y horizontal dont la base, du raz de Sein à Quimper, se divise en deux branches, l’une vers Angers, l’autre vers Nantes.
C’est cette faille qui a guidé la mise en place de la ceinture de leucogranites que l’on suit depuis la pointe jusqu’à Nantes. La roche est un leucogranite à deux micas, biotite et muscovite, au grain très fin, dont la texture grenue devient fréquemment mylonitique sous l’effet de la déformation.
Le résultat se voit à l’œil nu : la roche se débite en lames de quelques décimètres d’épaisseur, très redressées et orientées est-ouest, parallèlement à la faille. Au nord comme au sud, d’immenses failles ont été sculptées par la mer, et c’est cette structure feuilletée qui donne à la pointe sa silhouette de proue.
| Repère | Donnée | Ce que cela a entraîné |
|---|---|---|
| Hauteur de la pointe | 72 m | une proue dominant le raz de Sein |
| Fréquentation en 1990 | un demi-million de visiteurs | pour 4 300 habitants sur la commune |
| Fréquentation actuelle | environ un million | d’où le surpiétinement et l’érosion du couvert |
| Cité commerciale de 1962 | quatorze enseignes | parking de deux hectares au bitume rouge |
| Démolitions | hôtels en juin 1996, cité en avril 1997 | reconstruction 800 m à l’est, hors de vue |
| Protections | site classé le 21 décembre 1987 | label Grand Site de France en 2004 |
Comment on aménage un site jusqu’à l’abîmer
La notoriété du lieu est ancienne. Le peintre Eugène Boudin, l’un des mentors de l’impressionnisme, séjourne en Bretagne dès 1855 et y effectuera plus de vingt-trois déplacements, dont un long voyage entre Le Croisic et la pointe du Raz en passant par Pont-Aven.
Le tourisme de masse, lui, arrive au XXe siècle, et les aménagements suivent sans plan d’ensemble. Cinq hôtels se sont partagé la pointe simultanément. En 1958, les élus locaux décident de rationaliser le développement des baraquements commerciaux et votent la construction d’une cité commerciale, qui sort de terre en 1962 : quatorze enseignes jouxtant le sémaphore, autour d’un parking payant l’été de deux hectares.
Le programme gouvernemental Cent mesures pour l’amélioration de l’environnement, lancé en 1970 pour restaurer la naturalité de la pointe, se heurte à la réticence des commerçants et au projet de centrale nucléaire de Plogoff, qui remet en cause l’argumentaire de préservation. Il faudra attendre le classement du 21 décembre 1987 et l’inscription au programme de réhabilitation des grands sites nationaux dégradés.
Démolir pour restaurer
L’opération conduite ensuite est exemplaire par sa radicalité. Les deux hôtels sont démolis en juin 1996, la cité commerciale en avril 1997. Un nouveau centre commercial et deux parkings sont construits 800 mètres à l’est du sémaphore, dans la vallée de Bestrée, de manière à être à peine visibles depuis la pointe.
Le site est desservi depuis ce nouvel espace par une navette de bus et par les chevaux du centre équestre de Plogoff, et des chemins de randonnée ont été aménagés pour canaliser les pas. À partir de 1995, des méthodes de restauration passives, par mise en défens au moyen de fils, et actives, par revégétalisation, ont été employées pour reconstituer le couvert de bruyère.
Le résultat a été reconnu en 2004 par le label Grand Site de France. C’est l’un des rares cas français où l’on a démoli des équipements touristiques rentables pour rendre un paysage à son état antérieur.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend d’abord pourquoi le site a attiré puis souffert : la pointe est étroite, et toute la fréquentation se concentre sur quelques hectares de lande au bout d’un promontoire. Il n’y a pas d’arrière-pays pour absorber un million de visiteurs.
La vue aérienne montre aussi le succès de l’effacement. Là où s’étalaient un parking rouge et quatorze commerces, on ne distingue plus que le sémaphore, la statue et les sentiers. Les équipements sont dans la vallée de Bestrée, à huit cents mètres, invisibles depuis la pointe.
Reste le décor marin, que rien n’a jamais modifié : le raz de Sein et ses courants, les phares de La Vieille et de Tévennec posés sur leurs îlots, la longue plage de la baie des Trépassés, et sous la pointe l’Enfer de Plogoff, cette galerie creusée par la mer où, dit-on, le flot dépose les noyés. Le même arbitrage entre fréquentation et préservation se pose à la baie du Mont-Saint-Michel.
À voir autour
- La baie du Mont-Saint-Michel : des marées de 15 mètres et une fréquentation à canaliser
- Le phare de Cordouan : tenir en mer, à l’entrée d’un estuaire
- La dune du Pilat : un autre grand site soumis au piétinement
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice de la pointe du Raz, Wikipédia en français ; programme des Grands Sites de France.
