Sur le flanc sud-ouest du cap Blanc-Nez, un dallage forme une phrase en lettres de sept mètres, sur deux lignes et une soixantaine de mètres de long. Elle n’est lisible que du ciel. Au-dessus, la falaise la plus septentrionale de France monte jusqu’à 134 mètres.
Ce cap se situe à Escalles, dans le Pas-de-Calais, à dix kilomètres de Calais. Avec le cap Gris-Nez, dix kilomètres plus au sud, il forme le grand site des Deux Caps, labellisé Grand Site de France depuis 2011, et l’un des plus attractifs du nord de la France avec 2,5 millions de visiteurs par an.
Une crête de craie sur un ancien rivage
La structure est lisible dans la roche. Le cap et les monts qui lui sont associés forment une crête au relief accidenté, qui représente la branche nord de l’anticlinal de l’Artois, et leurs falaises escarpées sont constituées de craie et de marne. Elles s’élèvent jusqu’à 134 mètres au-dessus d’un estran rocheux, et jusqu’à 151 mètres selon le Conservatoire du littoral.
Au pied de ces falaises blanches subsistent les traces d’un ancien rivage de l’ère quaternaire, fossilisé par la plaine maritime. La coupe de cette plage fossilisée constitue une curiosité exceptionnelle, de renommée internationale : c’est un trait de côte d’il y a plusieurs dizaines de milliers d’années, conservé à l’horizontale.
Le sommet porte une lande herbeuse dont la qualité tient au sol, aux vents et aux embruns salés. Ces pelouses sont entourées de grandes cultures, et localement marquées par des séquelles de guerre : les cratères de bombes de la Seconde Guerre mondiale sont encore visibles plus de soixante-dix ans après.
Ce milieu est unique à l’échelle régionale. Le site abrite le seul habitat de type coteau calcaire situé directement en bord de mer pour toute la façade maritime des Hauts-de-France, et ses pelouses hébergent une flore exceptionnelle, dont deux espèces nouvelles pour la flore française et la rarissime gentiane amère. Le chou marin, qui y pousse, est l’ancêtre de tous les choux cultivés.
Chaque lettre mesure environ 7 mètres et l’ensemble, sur deux lignes, est long d’une soixantaine de mètres.
Supprimer les parkings pour sauver la pelouse
Le succès du site a failli le détruire. Au dépôt d’ordures diverses s’ajoutait un piétinement trop important, qui transforme la pelouse en prairie et fait localement affleurer la roche mère : la flore s’appauvrit et certaines espèces finissent par disparaître.
La réponse a été foncière puis radicale. Depuis 1987, le département du Pas-de-Calais et le Conservatoire du littoral tentent de préserver ces espaces : début 2009, 116 hectares avaient été achetés entre 1987 et 2003, en vingt-trois actes d’acquisition, sur les communes d’Escalles et de Sangatte, et les terrains sont gérés avec le parc naturel régional des Caps et Marais d’Opale.
Puis, en 2005, le site a été restructuré, avec notamment la suppression des parkings du Blanc-Nez et du plan d’Escalles. L’opération de sauvegarde, financée par la région, l’État et l’Union européenne, comprend aussi la renaturation des anciens parkings et le remodelage du sommet du cap, et s’étend au cap Gris-Nez. C’est la même méthode qu’à la pointe du Raz : pour restaurer un grand site, on commence par démolir ce qu’on y avait bâti.
L’entretien, lui, se fait par les troupeaux. Soixante-dix hectares sont pâturés par des éleveurs locaux afin de maintenir des pelouses rases, favorables aux espèces de milieux ouverts que certaines graminées tendent à supplanter.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Hauteur des falaises | jusqu’à 134 mètres | 151 m selon le Conservatoire du littoral |
| Fréquentation | 2,5 millions de visiteurs par an | pour le grand site des Deux Caps |
| Label | Grand Site de France depuis 2011 | avec le cap Gris-Nez, 10 km au sud |
| Acquisitions du Conservatoire | 116 hectares entre 1987 et 2003 | en 23 actes, sur Escalles et Sangatte |
| Inscription au sol | lettres de 7 m, 60 m de long | lisible uniquement du ciel |
| Boues du tunnel sous la Manche | 5,3 millions de m3 sur 30 hectares | derrière une digue de 35 mètres |
Cinq millions de mètres cubes de craie bleue
Un épisode plus récent a modifié le paysage de façon spectaculaire. Contre la colline, une cuvette dite Fond Pignon a accueilli sur trente hectares, derrière une digue de trente-cinq mètres de haut, environ 5,3 millions de mètres cubes de boue de craie bleue extraite par l’équipe française de creusement du tunnel sous la Manche.
Cette boue s’y déshydrate peu à peu pour être recolonisée par la végétation. Pour qu’elle ne soit pas érodée par les pluies et qu’elle s’intègre rapidement, la digue a été ensemencée avec des graines prélevées sur le site même, avec le concours du conservatoire botanique régional : la renaturation a été faite avec la flore locale, pas avec un mélange commercial.
Le cap est aussi un lieu de mémoire. Un monument en forme d’obélisque a été érigé au sommet entre 1920 et 1922 : dédié à la patrouille de Douvres, il symbolise le sacrifice des soldats français et britanniques qui ont défendu les eaux hautement stratégiques du pas de Calais pendant la Première Guerre mondiale. Il est l’œuvre de l’architecte gantois Léon De Keyser.
La guerre suivante a laissé d’autres traces : des bunkers de la Seconde Guerre mondiale occupent le sommet, et les marques des bombardements sont toujours lisibles dans la pelouse.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le cap est d’abord un point d’observation sur un détroit. On y voit distinctement, par temps clair, les falaises de Douvres de l’autre côté du pas de Calais, les ferrys qui font la navette, et l’important trafic maritime qui passe par le détroit : la position stratégique que les monuments et les bunkers viennent rappeler.
La vue aérienne montre ensuite le contraste entre le blanc et le vert. La craie des falaises tranche sur la lande du sommet, et la limite entre les deux est exactement le trait d’érosion : ces falaises reculent, et le cap que décrivait la géographie de Ptolémée se projetait, selon les auteurs anciens, d’une lieue en mer.
Elle rend enfin lisible ce que le sol porte d’écrit. L’inscription en lettres de sept mètres sur le flanc sud-ouest, les cratères de bombes dans la pelouse, la digue du Fond Pignon qui retient les boues du tunnel : trois couches d’intervention humaine qui ne se voient que du ciel, dans un site que l’on vient voir pour sa nature.
À voir autour
- La pointe du Raz : un grand site restauré en démolissant ses aménagements
- Le Sillon de Talbert : là aussi, les enrochements ont été retirés
- La baie de Somme : l’autre grand site du littoral picard
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice du cap Blanc-Nez, Wikipédia en français.
