Maurice Leblanc a fait graver deux lettres dans la roche : l’Aiguille creuse d’Étretat et ses portes

La porte d'Aval et l'aiguille d'Étretat, vues depuis la Manneporte
La porte d'Aval et l'aiguille d'Étretat, vues depuis la Manneporte. Photo Jörg Braukmann, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Photo : Jörg Braukmann, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1927, Maurice Leblanc fait venir un maçon au sommet des falaises d’Étretat et lui demande de graver deux lettres dans la roche, un D et un F. Dix-huit ans après la parution de L’Aiguille creuse, le romancier voulait laisser à sa légende une preuve matérielle.

Le site d’Étretat est un site naturel remarquable de la Côte d’Albâtre, en Seine-Maritime, connu pour ses falaises, ses trois arches appelées portes, et sa fameuse aiguille. Porte est le nom cauchois qui désigne un cap percé d’un tunnel naturel.

Une arche, une aiguille, un trou noir

La falaise d’Aval doit sa forme à l’érosion marine, qui a formé une arche naturelle et une aiguille haute de 55 mètres, morceau relique de la falaise. Une hypothèse plus ancienne attribuait ce façonnement à une rivière souterraine, mais elle ne repose sur aucun argument scientifique. Maurice Leblanc la décrivait en 1909 comme un roc énorme de plus de quatre-vingts mètres, obélisque colossal, d’aplomb sur sa base : la mesure réelle est plus modeste que la phrase.

À environ 500 mètres au sud-ouest se trouve la Manneporte, plus large, dont le nom vient de l’ancien français manne porte, la grande porte ou la porte principale. Elle est si grande qu’un navire, selon Maupassant, pourrait traverser ce portail gothique toutes voiles dehors.

La porte d’Amont est la plus petite des trois, et c’est elle que Maupassant décrit dans une lettre à Flaubert du 6 novembre 1877, puis dans son roman Une vie, en y voyant une trompe d’éléphant plongée dans la mer. Au large, des chicots rocheux pointent de l’eau : ils témoignent de l’effondrement d’une arche dont un seul pilier a résisté, devenu aiguille puis chicot quand seule sa base indurée a tenu.

Entre les deux grandes portes s’ouvre le trou à l’homme, énorme cavité noire dans la falaise. C’est un conduit karstique, toujours hors d’eau à marée haute, dont la légende locale attribue le nom à un marin suédois, seul survivant du naufrage de son navire en 1792, qui y aurait passé près de vingt-quatre heures après qu’une lame l’y eut projeté. En 1922, le maire Henri Sarrazin-Levassor l’a fait percer pour en faire un tunnel reliant les plages sans le long détour par la falaise.

Il demande à un maçon de graver dans la roche les lettres D et F, qui seraient des indices menant à un trésor appartenant aux rois de France.

Des huîtres de Marie-Antoinette dans le platier

Sur l’estran au nord du massif d’Aval, creusés dans le socle calcaire et partiellement couverts d’algues vertes, on observe d’anciens parcs à huîtres. Leur origine remonte à 1777, quand le marquis de Belvert fait installer ces bassins d’affinage dans le platier rocheux.

Le dispositif était une chaîne logistique complète. Des huîtres plates étaient transportées depuis la baie de Cancale par deux sloops, La Syrène et La Cauchoise, puis affinées plusieurs mois dans ces réservoirs rectangulaires, où elles bénéficiaient des apports d’eau douce d’une rivière souterraine. Marie-Antoinette et l’aristocratie parisienne les faisaient expédier dans la capitale par voie fluviale ou terrestre, à dos d’âne ou de cheval.

Ces parcs ont fonctionné par intermittence durant tout le XIXe siècle, avant d’être reconvertis en viviers au début du XXe : quelques cases ont été refaites en béton pour servir de dépôt aux pêcheurs d’Étretat, qui y conservaient au frais poissons, coquillages et crustacés. Ils subsistent aujourd’hui à l’état de vestiges.

Le front de mer, lui, a changé de nature deux fois. La plage est séparée du village par une longue digue-promenade, le perrey, mot dialectal signifiant l’empierré, absolument nécessaire pour protéger la ville des tempêtes, surtout lors des grandes marées d’équinoxe. L’ancien front de mer et son casino de style art nouveau ont été détruits pendant la Seconde Guerre mondiale par l’occupant, pour la défense du littoral et pour améliorer sa visibilité, et des bunkers du mur de l’Atlantique subsistent au pied de la falaise d’Aval.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Hauteur de l’aiguille55 mètresun morceau relique de la falaise
Distance entre les deux grandes portesenviron 500 mètresla Manneporte est la plus large des trois
Parcs à huîtresinstallés en 1777huîtres plates venues de la baie de Cancale
Tunnel du trou à l’hommepercé en 1922pour éviter le détour par la falaise
Escalier de la falaise d’Amont263 marchesderrière un hôtel du front de mer
Première ascension de l’aiguille1936, par Pierre Allainpuis en 1942 et en 2020
Le site d’Étretat, sur la Côte d’Albâtre, en Seine-Maritime.

Deux aviateurs vus pour la dernière fois ici

Au sommet de la falaise d’Amont, que l’on atteint par une route ou par un escalier de 263 marches, se dresse la silhouette de pierre de la chapelle Notre-Dame-de-la-Garde, protectrice des pêcheurs. L’édifice actuel succède à une chapelle du XIXe siècle en briques et en pierres, de style néogothique, détruite par l’occupant pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un peu plus loin se trouvent un monument et un musée dédiés à Charles Nungesser et François Coli, les deux pilotes qui tentèrent de rallier New York en 1927 à bord de L’Oiseau blanc, après un décollage du Bourget. C’est à cet endroit qu’ils furent aperçus pour la dernière fois.

Le monument lui-même a une histoire de destruction. Les vestiges du monument initial, détruit par les Allemands en 1942, sont visibles à proximité de l’édifice actuel, réalisé par l’architecte Gaston Delaune.

Le littoral, enfin, a nourri la fiction autant que la peinture. À l’époque de Maurice Leblanc, le site attirait déjà des admirateurs d’Arsène Lupin, dont des étudiants américains venus chercher la clé de la grotte où le gentleman cambrioleur avait retrouvé le trésor des rois de France.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le cap d’Amont se lit comme ce que les géomorphologues appellent une pointe multiporte : une succession d’arches à des stades différents, celles qui tiennent encore et celles qui sont tombées, dont ne restent que des chicots dans l’eau. Les falaises d’Étretat offrent ainsi, sur quelques centaines de mètres, toutes les étapes d’un même mécanisme d’érosion, dont la vitesse de recul de la craie rend compte.

La vue d’ensemble montre aussi pourquoi la plage existe. Encerclée par ses falaises, elle est relativement protégée des vents dominants, et l’amplitude de la marée s’y fait peu sentir ; ses galets, inconfortables pour le promeneur, forment l’amortisseur qui protège le pied des falaises et la digue du village.

Elle fait enfin apparaître un enjeu nocturne. Les falaises sont puissamment éclairées du coucher du soleil jusqu’à minuit, toute l’année, ce qui laisse dans le ciel une empreinte lumineuse très importante, remet en cause l’habitat de nombreux oiseaux qui nichent dans la roche et marque le ciel nocturne de toute la région. Treize communes coordonnent depuis 2012 une démarche Grand Site de France, qui comprend un projet de renaturation du site, avec cheminements piétons et recul de la voiture.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice du site d’Étretat, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Qu'appelle-t-on les portes d'Étretat ?

Porte est le nom cauchois désignant un cap percé par un tunnel naturel. Le site en compte trois. La Manneporte, de l'ancien français manne porte, grande porte ou porte principale, est la plus large : elle est si grande qu'un navire, selon Maupassant, pourrait traverser ce portail gothique toutes voiles dehors. Elle se trouve à environ 500 mètres au sud-ouest de la porte d'Aval, et la porte d'Amont est la plus petite des trois.

Quelle est la hauteur de l'aiguille ?

Cinquante-cinq mètres. C'est un morceau relique de la falaise, formé par l'érosion marine, en même temps qu'une arche naturelle. Maurice Leblanc, dans L'Aiguille creuse en 1909, la décrivait comme un roc énorme haut de plus de quatre-vingts mètres, obélisque colossal, mais c'est là une licence de romancier.

Pourquoi des lettres gravées dans la roche ?

En 1927, Maurice Leblanc veut laisser une empreinte tangible de sa légende et demande à un maçon de graver dans la roche de la Chambre des Demoiselles les lettres D et F, qui signifieraient Demoiselles de Fréfossé et seraient des indices menant au trésor des rois de France caché dans l'aiguille creuse.

Pourquoi ne peut-on pas ramasser les galets ?

Parce qu'ils constituent un rempart naturel nécessaire à la protection du littoral, en jouant le rôle d'amortisseur à vagues comme le ferait un empierrement artificiel, et parce que les courants marins tendent à les déplacer vers le large et vers le nord. Leur collecte est donc interdite. Jadis, on les ramassait avec des paniers fixés sur des chevaux, puis on les triait et les revendait, notamment aux fabricants de porcelaine, de faïence et de verre pour leur silice.

Qui a gravi l'aiguille ?

L'alpiniste Pierre Allain, le premier, en 1936. D'autres ont pris sa suite, dont des alpinistes allemands en 1942, sous l'Occupation, et en 2020 l'écrivain voyageur Sylvain Tesson accompagné du grimpeur Daniel Du Lac.
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