En 1793, une foule révolutionnaire veut brûler le chêne d’Allouville, symbole de l’Ancien Régime et support de deux chapelles. Le maître d’école du village décroche l’écriteau qui le condamne et le remplace par un autre : temple de la Raison. L’arbre est toujours vivant.
Le chêne d’Allouville est un chêne pédonculé planté au centre d’un village cauchois de Seine-Maritime, face au clocher-porche de l’église Saint-Quentin. Il est considéré comme le plus vieux chêne de France connu et l’un des plus vieux d’Europe, et il attirerait chaque année entre 6 000 et 30 000 visiteurs.
Mille deux cents ans pour une espèce qui en tient mille
Son âge exact n’est pas connu. Il a été évalué à 800 ans au XIXe siècle, mais une estimation plus récente lui attribue au moins 1 200 ans. La légende le fait planter en 911, à l’occasion de la naissance de la Normandie au traité de Saint-Clair-sur-Epte, tandis que les scientifiques le datent aujourd’hui du IXe siècle, ce qui en ferait un contemporain de Charlemagne.
Ce chiffre vaut d’être comparé à la biologie de l’espèce. Le chêne pédonculé est un grand arbre de 25 à 35 mètres de haut, dont la longévité atteint facilement 500 ans, des sujets de 700 à 1 000 ans pouvant exister : à 1 200 ans, l’arbre d’Allouville a donc dépassé la durée de vie ordinaire de son espèce.
Sa silhouette dit le même écart. Sa hauteur est de 18 mètres seulement pour une circonférence de 15 mètres à un mètre du sol, une hauteur faible par rapport à sa grosseur, et son tronc, totalement creux, présente du sol au sommet la forme d’un cône, jusqu’à l’endroit où il semble avoir été rompu accidentellement.
Une tradition locale veut que Guillaume le Conquérant, en marche vers l’Angleterre en 1066, ait fait halte devant lui. L’arbre produit toujours feuillage et glands.
L’arbre est sauvé par le maître d’école du village, qui y appose l’écriteau « temple de la Raison ».
Un oratoire de 1,15 mètre sur 1,17
Le creusement du tronc est attesté depuis 1696. Cette année-là, l’abbé Jacques Delalande du Détroit, curé de la paroisse, glisse une image de la Vierge dans la fissure de l’arbre, alors large de 22 centimètres, invite les paroissiens à venir prier pour la paix et dédie l’arbre à Notre-Dame de la Paix. L’inscription se lit encore sur la porte de la cellule.
Le même curé recouvre d’essente toutes les crevasses du chêne et construit en bardeau un petit clocher surmonté d’une croix de fer qui s’élevait au-dessus du feuillage. Ce clocher ne subsiste plus, mais il figure sur une gravure d’Eustache-Hyacinthe Langlois.
Les dimensions de la chapelle de la Vierge donnent la mesure de l’exercice. L’oratoire mesure 1,15 mètre de long, 1,17 de large et 2,28 de hauteur. Aménagé au début du XIXe siècle, il est parqueté comme un salon, et l’on aperçoit au fond un autel de bois éclairé par deux chandeliers et une lampe suspendue au plancher, avec des images tapissées sur les murs ; la porte a été grillagée pour empêcher l’entrée sans cacher la vue.
Au-dessus se trouve la cellule de l’ermitage, à l’étage supérieur du chêne, qui abrite un crucifix et aurait été dédiée par le même curé à un ami ermite. En 1710, le père Du Cerceau écrivait une ode dans laquelle il se souvenait qu’il aurait pu être ermite et se voyait apporter chapon et champagne par les braves paroissiens.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Hauteur | 18 mètres | faible pour l’espèce, qui monte à 25-35 m |
| Circonférence | 15 mètres à un mètre du sol | un tronc entièrement creux, en cône |
| Âge estimé | au moins 1 200 ans | au-delà de la longévité ordinaire du chêne pédonculé |
| Premier aménagement | 1696 | une fissure de 22 centimètres de large |
| Oratoire de la Vierge | 1,15 m sur 1,17, pour 2,28 de haut | parqueté comme un salon |
| Classement du site | arrêté du 23 août 1932 | label Arbre remarquable de France en 2001 |
Deux siècles de soins
Après la Révolution, l’arbre devient une curiosité et les villageois le soignent. Au XIXe siècle, ils tapissent l’intérieur des chapelles de lambris, recouvrent le tronc d’un manteau d’écailles de bois et aménagent un véritable escalier doté d’une balustrade pour en faciliter l’accès. L’impératrice Eugénie lui offre une statue de la Vierge en bois doré, aujourd’hui conservée dans la sacristie de l’église.
La première restauration suit une demande administrative. En 1853, l’abbé Cholet profite d’une visite du préfet pour réclamer le classement du chêne et la restauration du lambris de la chapelle ; le baron Le Roy offre 1 200 francs, le travail est conduit par l’abbé Robert et exécuté par un sculpteur de Caudebec, dans le style du XVIIe siècle, et l’archevêque de Rouen bénit l’autel neuf le 3 octobre 1854.
Le XXe siècle a été dur. En 1912, la foudre ampute l’arbre de moitié, et il est depuis sans cesse ausculté, soigné et consolidé. En janvier 1938, une tempête casse cinq branches. En 1988, une structure métallique est installée dans la cellule de l’ermitage pour soutenir l’arbre, qui menaçait de s’abattre.
La campagne de sauvegarde des années 1988-1993 a tenu à un homme, Robert Bourdu, qui a fédéré autour de lui une commission d’élus, de professionnels et d’habitants. Les travaux furent longs et les directives strictes, afin d’éviter toute atteinte au végétal : protéger les racines, limiter le tassement du sol, éviter les blessures et préserver le bois encore sain des pathogènes.
Les interventions se sont poursuivies. En 2007, les escaliers ont été repris et les abords réaménagés pour éviter le piétinement ; en 2008, planches et graviers ont été changés. En mars 2024, une inspection approfondie a révélé des infiltrations d’eau dans les parties en menuiserie, escaliers et toitures des deux chapelles, et le 27 septembre 2024 une campagne de financement a été lancée pour les réparations.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on voit d’abord une anomalie d’échelle : une masse large et basse plantée au centre d’un village, face à un clocher-porche, là où un chêne de cet âge devrait dominer un bois. C’est le foudroiement de 1912 qui explique cette silhouette tronquée.
La vue d’ensemble montre aussi l’aménagement qui l’entoure. Un espace a été spécialement aménagé aux alentours pour faciliter la visite, avec des planches et des graviers destinés à limiter le tassement du sol au-dessus des racines, car ce sont les visiteurs eux-mêmes qui menacent l’arbre.
Elle rappelle enfin que le cas n’est pas unique. Il existe en France d’autres chênes abritant des chapelles, dont celui de Saint-Sulpice-le-Verdon en Vendée, et à Villedieu-la-Blouère, en Maine-et-Loire, une chapelle a été construite sur un chêne dont le tronc traverse l’édifice. Depuis 1981, le chêne d’Allouville est jumelé avec le gros chêne de Liernu, en Belgique.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice du chêne d’Allouville et d’Allouville-Bellefosse, Wikipédia en français.
