À Maillezais, les protestants ont démonté la cathédrale catholique pour bâtir leurs remparts

Les ruines de l'abbaye de Maillezais sur leur hauteur, au-dessus du Marais poitevin
L'abbaye Saint-Pierre de Maillezais, en Vendée. Photo : Selbymay, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

L’abbatiale de Maillezais n’est pas tombée en ruine : elle a été démontée. Après 1587, les protestants qui tenaient la place ont utilisé la pierre de la cathédrale catholique pour bâtir leurs fortifications.

L’abbaye Saint-Pierre de Maillezais se trouve en Vendée, au bord du Marais poitevin. Ses ruines et ses remparts sont classés monuments historiques.

Une cathédrale passée dans les remparts

L’enchaînement est documenté par l’ouvrage universitaire consacré à l’abbaye de Maillezais, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2005. Fabrice Vigier y écrit, dans son chapitre sur le transfert du siège épiscopal : Quant à la cathédrale, après avoir été une première fois dévastée en 1562, elle est utilisée comme matériau pour la construction des fortifications après 1587.

Il faut distinguer les deux moments, parce qu’ils ne relèvent pas du même geste. En 1562, Maillezais est un bourg catholique sans protection, victime pendant quelques jours de bandes protestantes. En 1587, Henri de Navarre décide d’en faire une place forte dotée de remparts, et le réemploi commence : la pierre est devenue une ressource.

Cette seconde phase explique l’état actuel mieux que n’importe quel récit d’abandon : ce qui manque à l’abbatiale, ce sont les pierres que l’on a emportées. Aucune source consultée ne décrit le détail du démontage, et nous n’en proposons pas de reconstitution.

La place était alors protestante, et son gouverneur n’est pas n’importe qui : Agrippa d’Aubigné, poète et compagnon d’Henri de Navarre, s’en empare dans la nuit du 31 décembre 1588 au 1er janvier 1589 et remet sa charge le 29 avril 1619. C’est l’ouvrage universitaire, et non le département, qui note que l’abbaye n’a dû sa survie qu’à ses gracieusetés.

DateÉvénementPortée
vers 976fondationselon un récit écrit un siècle plus tard ; vers 968 à 970 selon l’historiographie récente
1317l’abbatiale devient cathédralele pape Jean XXII scinde le diocèse de Poitiers
1562première dévastationguerres de Religion
après 1587l’église sert de matériaupour bâtir les fortifications
1589 à 1619gouvernement d’Agrippa d’Aubignéplace protestante
1648bulle érigeant l’évêché de La Rochellesuppression de Maillezais le 16 novembre 1666
protectionclassés par arrêté du 30 janvier 1924ruines, remparts et échauguettes
Maillezais, d’après la notice du ministère de la Culture et l’étude universitaire citée.

Un récit de fondation écrit cent ans après

La date de 976 que l’on lit partout mérite une précaution. Elle vient du récit de fondation d’un moine nommé Pierre, qui écrivait probablement entre 1067 et 1072 ou 1073, soit environ un siècle après les faits.

Le récit lui-même ne cherche pas à faire de l’histoire au sens où nous l’entendons. Un chevalier nommé Goscelme poursuit un sanglier jusqu’aux ruines d’une église, veut frapper l’animal avec une pierre d’autel, et devient aveugle et paralysé.

C’est un récit de fondation classique, où le lieu manifeste sa sainteté en punissant celui qui le profane. Il existe en édition moderne, établie et traduite, ce qui permet de le citer pour ce qu’il est plutôt que de le résumer de seconde main.

Le contexte familial est un peu mieux établi, à deux réserves près. Emma, fille du comte de Blois Thibaut, épouse Guillaume IV de Poitiers, dit Fier à Bras ; la date de 968 pour ce mariage n’est donnée que par le site du département. Une résidence seigneuriale fortifiée existait bien dans l’île, détruite après 1007 à l’instigation de l’abbé Théodelin, mais le mot château relève de la rhétorique du moine Pierre. Guillaume le Grand, leur fils, meurt en 1030, après avoir pris l’habit monastique à Maillezais.

La pierre de la cathédrale est passée dans les remparts, après 1587.

Des moines aménageurs du Marais poitevin

L’abbaye n’a pas seulement subi l’histoire, elle a participé à transformer son paysage. À partir de 1217, pour percer le canal des Cinq-Abbés, Maillezais s’associe à quatre autres abbayes, Nieul, Saint-Michel-en-l’Herm, l’Absie et Saint-Maixent, deux d’entre elles par l’intermédiaire d’un prieuré.

Ce chantier s’inscrit dans un mouvement plus large, dont les initiateurs sont les cisterciens : l’étude universitaire écrit que Maillezais y a été entraînée, au début des années 1200. Une partie du réseau hydraulique du Marais poitevin est donc bien un ouvrage monastique du Moyen Âge, mais l’abbaye n’en est pas l’inventeur.

L’élévation au rang de cathédrale, le 13 août 1317, change encore l’échelle du lieu. Le pape Jean XXII scinde alors le diocèse de Poitiers en trois, et Maillezais devient le siège d’un évêché. La papauté érige officiellement l’évêché de La Rochelle en mai 1648, mais c’est le 16 novembre 1666 que sont prononcés la suppression du siège de Maillezais et son transfert.

Deux écrivains et une bibliothèque : Maillezais a compté dans l’histoire des lettres françaises à deux reprises. Rabelais y a séjourné quelques années, accueilli par l’évêque Geoffroy d’Estissac, et l’a quitté sans doute vers 1528. Et c’est Agrippa d’Aubigné, le poète des Tragiques, qui a tenu la place forte protestante de 1589 à 1619. Le même lieu a donc abrité la formation d’un humaniste et le gouvernement militaire d’un calviniste, à deux générations de distance.

Ce que protège exactement le classement

La notice du ministère détaille la protection, et son énumération vaut description du site. Sont classés les ruines comprenant l’église abbatiale, le grand réfectoire, le dortoir des moines, la cuisine octogonale et les caves voûtées, ainsi que les remparts avec leurs échauguettes.

Cette liste dit deux choses. D’abord que l’ensemble monastique conserve beaucoup plus que son église : un réfectoire, un dortoir, une cuisine octogonale, des caves. Ensuite que la fortification est protégée au même titre que le monument religieux.

La commune compte par ailleurs deux autres monuments protégés, qui ne doivent pas être confondus avec l’abbaye : l’église paroissiale, classée par la liste de 1840, et la croix hosannière du cimetière.

Une croix hosannière est un monument funéraire propre à l’ouest de la France, dressé au milieu du cimetière. Sa protection séparée rappelle qu’un village peut concentrer trois dossiers distincts dans un rayon de quelques centaines de mètres.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la logique du site saute aux yeux : c’est une île. L’abbaye occupe un relief émergeant du marais, et c’est sur cette île que se sont succédé une résidence seigneuriale fortifiée, détruite après 1007, le monastère, puis la place forte.

La vue montre aussi la ruine pour ce qu’elle est. Les murs de l’abbatiale ne forment plus une église mais une silhouette, et l’enceinte qui l’entoure, avec ses échauguettes, est en bien meilleur état qu’elle.

C’est le résumé visuel de toute l’affaire. L’ouvrage militaire est debout, l’édifice religieux est à terre, et le second a servi à bâtir le premier.

La vue replace enfin l’abbaye dans son marais. Les canaux rectilignes qui s’étendent alentour ne sont pas un paysage naturel, mais tous ne datent pas du Moyen Âge : l’ouvrage auquel Maillezais s’est associée à partir de 1217 porte un nom, le canal des Cinq-Abbés.

Autrement dit, la ruine n’est pas tout ce que ces moines ont laissé. Le canal des Cinq-Abbés, lui, est décrit par l’étude universitaire comme un achenal encore essentiel dans le réseau hydrographique actuel.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : Mathias Tranchant et Cécile Treffort (dir.), L’abbaye de Maillezais. Des moines du marais aux soldats huguenots, Presses universitaires de Rennes, 2005, et notamment les chapitres de Fabrice Vigier pour la dévastation de 1562, le réemploi de l’église comme matériau après 1587 et le transfert du siège épiscopal, de Didier Poton pour le gouvernement d’Agrippa d’Aubigné, d’Edina Bozoky pour le récit de fondation, de Jean-Nicolas Rondeau pour la création du diocèse en 1317, de Jean-Luc Sarrazin pour le canal des Cinq-Abbés et de Myriam Marrache-Gouraud pour le séjour de Rabelais ; base POP du ministère de la Culture, notices PA00110162, PA00110163 et PA00110164, pour le contenu de la protection et les deux autres monuments protégés de la commune ; édition du récit de fondation du moine Pierre par Yves Chauvin et Georges Pon, Centre vendéen de recherches historiques, 2001 ; conseil départemental de la Vendée, propriétaire du site, pour la seule chronologie de visite, sa page d’histoire plaçant à tort les guerres de Religion au XVIIe siècle.

Questions fréquentes

Pourquoi l'abbatiale est-elle en ruine ?

Parce qu'on l'a démontée. Fabrice Vigier, dans son chapitre sur le transfert du siège épiscopal publié aux Presses universitaires de Rennes, écrit : Quant à la cathédrale, après avoir été une première fois dévastée en 1562, elle est utilisée comme matériau pour la construction des fortifications après 1587. Un peu plus loin, à propos du XVIIe siècle, il constate que sa cathédrale est pratiquement ruinée. La pierre de l'église est passée dans les remparts.

Qui tenait la place ?

Les protestants. D'Aubigné s'empare de Maillezais dans la nuit du 31 décembre 1588 au 1er janvier 1589, est nommé gouverneur par Henri de Navarre, et remet sa charge le 29 avril 1619. La phrase selon laquelle l'abbaye n'a dû sa survie qu'aux gracieusetés d'Agrippa d'Aubigné est de Fabrice Vigier, dans l'ouvrage universitaire consacré à l'abbaye, et non du département.

Depuis quand était-ce une cathédrale ?

Depuis 1317. Cette année-là, le pape Jean XXII scinde le diocèse de Poitiers en trois : Maillezais et Luçon deviennent évêchés, et l'abbatiale est élevée au rang de cathédrale.

Quand l'abbaye a-t-elle été fondée ?

Le récit remonte vers 976, et son auteur, un moine nommé Pierre, écrivait probablement entre 1067 et 1072 ou 1073, soit environ un siècle plus tard. Mais 976 n'est pas une date de fondation établie : l'historiographie récente place la création de l'abbaye vers 968 à 970.

Que raconte ce récit ?

Un chevalier nommé Goscelme poursuit un sanglier jusqu'aux ruines d'une église, veut frapper l'animal avec une pierre d'autel, et devient aveugle et paralysé. C'est un récit de fondation, avec sa part de merveilleux : nous le citons comme tel.

Rabelais y est-il passé ?

Oui. Accueilli par l'évêque Geoffroy d'Estissac, il y est resté quelques années, selon la spécialiste de son séjour, et a quitté Maillezais sans doute vers 1528. Les cinq ans viennent du site du département, pas des historiens.

Qu'est-ce qui est protégé ?

Les ruines comprenant l'église abbatiale, le grand réfectoire, le dortoir des moines, la cuisine octogonale, les caves voûtées, les remparts avec leurs échauguettes, classés par arrêté du 30 janvier 1924. La notice porte la mention classé MH partiellement. Deux autres monuments sont protégés dans la commune : l'église paroissiale, classée par la liste de 1840, et la croix hosannière du cimetière, classée par arrêté du 13 décembre 1937.
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