L’abbatiale de Maillezais n’est pas tombée en ruine : elle a été démontée. Après 1587, les protestants qui tenaient la place ont utilisé la pierre de la cathédrale catholique pour bâtir leurs fortifications.
L’abbaye Saint-Pierre de Maillezais se trouve en Vendée, au bord du Marais poitevin. Ses ruines et ses remparts sont classés monuments historiques.
Une cathédrale passée dans les remparts
L’enchaînement est documenté par l’ouvrage universitaire consacré à l’abbaye de Maillezais, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2005. Fabrice Vigier y écrit, dans son chapitre sur le transfert du siège épiscopal : Quant à la cathédrale, après avoir été une première fois dévastée en 1562, elle est utilisée comme matériau pour la construction des fortifications après 1587.
Il faut distinguer les deux moments, parce qu’ils ne relèvent pas du même geste. En 1562, Maillezais est un bourg catholique sans protection, victime pendant quelques jours de bandes protestantes. En 1587, Henri de Navarre décide d’en faire une place forte dotée de remparts, et le réemploi commence : la pierre est devenue une ressource.
Cette seconde phase explique l’état actuel mieux que n’importe quel récit d’abandon : ce qui manque à l’abbatiale, ce sont les pierres que l’on a emportées. Aucune source consultée ne décrit le détail du démontage, et nous n’en proposons pas de reconstitution.
La place était alors protestante, et son gouverneur n’est pas n’importe qui : Agrippa d’Aubigné, poète et compagnon d’Henri de Navarre, s’en empare dans la nuit du 31 décembre 1588 au 1er janvier 1589 et remet sa charge le 29 avril 1619. C’est l’ouvrage universitaire, et non le département, qui note que l’abbaye n’a dû sa survie qu’à ses gracieusetés.
| Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
| vers 976 | fondation | selon un récit écrit un siècle plus tard ; vers 968 à 970 selon l’historiographie récente |
| 1317 | l’abbatiale devient cathédrale | le pape Jean XXII scinde le diocèse de Poitiers |
| 1562 | première dévastation | guerres de Religion |
| après 1587 | l’église sert de matériau | pour bâtir les fortifications |
| 1589 à 1619 | gouvernement d’Agrippa d’Aubigné | place protestante |
| 1648 | bulle érigeant l’évêché de La Rochelle | suppression de Maillezais le 16 novembre 1666 |
| protection | classés par arrêté du 30 janvier 1924 | ruines, remparts et échauguettes |
Un récit de fondation écrit cent ans après
La date de 976 que l’on lit partout mérite une précaution. Elle vient du récit de fondation d’un moine nommé Pierre, qui écrivait probablement entre 1067 et 1072 ou 1073, soit environ un siècle après les faits.
Le récit lui-même ne cherche pas à faire de l’histoire au sens où nous l’entendons. Un chevalier nommé Goscelme poursuit un sanglier jusqu’aux ruines d’une église, veut frapper l’animal avec une pierre d’autel, et devient aveugle et paralysé.
C’est un récit de fondation classique, où le lieu manifeste sa sainteté en punissant celui qui le profane. Il existe en édition moderne, établie et traduite, ce qui permet de le citer pour ce qu’il est plutôt que de le résumer de seconde main.
Le contexte familial est un peu mieux établi, à deux réserves près. Emma, fille du comte de Blois Thibaut, épouse Guillaume IV de Poitiers, dit Fier à Bras ; la date de 968 pour ce mariage n’est donnée que par le site du département. Une résidence seigneuriale fortifiée existait bien dans l’île, détruite après 1007 à l’instigation de l’abbé Théodelin, mais le mot château relève de la rhétorique du moine Pierre. Guillaume le Grand, leur fils, meurt en 1030, après avoir pris l’habit monastique à Maillezais.
La pierre de la cathédrale est passée dans les remparts, après 1587.
Des moines aménageurs du Marais poitevin
L’abbaye n’a pas seulement subi l’histoire, elle a participé à transformer son paysage. À partir de 1217, pour percer le canal des Cinq-Abbés, Maillezais s’associe à quatre autres abbayes, Nieul, Saint-Michel-en-l’Herm, l’Absie et Saint-Maixent, deux d’entre elles par l’intermédiaire d’un prieuré.
Ce chantier s’inscrit dans un mouvement plus large, dont les initiateurs sont les cisterciens : l’étude universitaire écrit que Maillezais y a été entraînée, au début des années 1200. Une partie du réseau hydraulique du Marais poitevin est donc bien un ouvrage monastique du Moyen Âge, mais l’abbaye n’en est pas l’inventeur.
L’élévation au rang de cathédrale, le 13 août 1317, change encore l’échelle du lieu. Le pape Jean XXII scinde alors le diocèse de Poitiers en trois, et Maillezais devient le siège d’un évêché. La papauté érige officiellement l’évêché de La Rochelle en mai 1648, mais c’est le 16 novembre 1666 que sont prononcés la suppression du siège de Maillezais et son transfert.
Deux écrivains et une bibliothèque : Maillezais a compté dans l’histoire des lettres françaises à deux reprises. Rabelais y a séjourné quelques années, accueilli par l’évêque Geoffroy d’Estissac, et l’a quitté sans doute vers 1528. Et c’est Agrippa d’Aubigné, le poète des Tragiques, qui a tenu la place forte protestante de 1589 à 1619. Le même lieu a donc abrité la formation d’un humaniste et le gouvernement militaire d’un calviniste, à deux générations de distance.
Ce que protège exactement le classement
La notice du ministère détaille la protection, et son énumération vaut description du site. Sont classés les ruines comprenant l’église abbatiale, le grand réfectoire, le dortoir des moines, la cuisine octogonale et les caves voûtées, ainsi que les remparts avec leurs échauguettes.
Cette liste dit deux choses. D’abord que l’ensemble monastique conserve beaucoup plus que son église : un réfectoire, un dortoir, une cuisine octogonale, des caves. Ensuite que la fortification est protégée au même titre que le monument religieux.
La commune compte par ailleurs deux autres monuments protégés, qui ne doivent pas être confondus avec l’abbaye : l’église paroissiale, classée par la liste de 1840, et la croix hosannière du cimetière.
Une croix hosannière est un monument funéraire propre à l’ouest de la France, dressé au milieu du cimetière. Sa protection séparée rappelle qu’un village peut concentrer trois dossiers distincts dans un rayon de quelques centaines de mètres.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la logique du site saute aux yeux : c’est une île. L’abbaye occupe un relief émergeant du marais, et c’est sur cette île que se sont succédé une résidence seigneuriale fortifiée, détruite après 1007, le monastère, puis la place forte.
La vue montre aussi la ruine pour ce qu’elle est. Les murs de l’abbatiale ne forment plus une église mais une silhouette, et l’enceinte qui l’entoure, avec ses échauguettes, est en bien meilleur état qu’elle.
C’est le résumé visuel de toute l’affaire. L’ouvrage militaire est debout, l’édifice religieux est à terre, et le second a servi à bâtir le premier.
La vue replace enfin l’abbaye dans son marais. Les canaux rectilignes qui s’étendent alentour ne sont pas un paysage naturel, mais tous ne datent pas du Moyen Âge : l’ouvrage auquel Maillezais s’est associée à partir de 1217 porte un nom, le canal des Cinq-Abbés.
Autrement dit, la ruine n’est pas tout ce que ces moines ont laissé. Le canal des Cinq-Abbés, lui, est décrit par l’étude universitaire comme un achenal encore essentiel dans le réseau hydrographique actuel.
À voir autour
- La chartreuse de Villeneuve : vendue en dix-sept lots
- L’abbaye de Silvacane : classée en 1840, achetée en 1945
- L’abbaye de Noirlac : une fabrique de porcelaine dans l’abbatiale
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : Mathias Tranchant et Cécile Treffort (dir.), L’abbaye de Maillezais. Des moines du marais aux soldats huguenots, Presses universitaires de Rennes, 2005, et notamment les chapitres de Fabrice Vigier pour la dévastation de 1562, le réemploi de l’église comme matériau après 1587 et le transfert du siège épiscopal, de Didier Poton pour le gouvernement d’Agrippa d’Aubigné, d’Edina Bozoky pour le récit de fondation, de Jean-Nicolas Rondeau pour la création du diocèse en 1317, de Jean-Luc Sarrazin pour le canal des Cinq-Abbés et de Myriam Marrache-Gouraud pour le séjour de Rabelais ; base POP du ministère de la Culture, notices PA00110162, PA00110163 et PA00110164, pour le contenu de la protection et les deux autres monuments protégés de la commune ; édition du récit de fondation du moine Pierre par Yves Chauvin et Georges Pon, Centre vendéen de recherches historiques, 2001 ; conseil départemental de la Vendée, propriétaire du site, pour la seule chronologie de visite, sa page d’histoire plaçant à tort les guerres de Religion au XVIIe siècle.

