L’abbaye de Noirlac est devenue une fabrique de porcelaine en 1822, Mérimée l’a vue ainsi

L'église et les bâtiments conventuels de l'abbaye de Noirlac, dans le bocage du Cher
L'abbaye de Noirlac, à Bruère-Allichamps, dans le Cher. Photo : Selbymay, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1837, l’inspecteur des monuments historiques pousse la porte d’une abbaye cistercienne du Cher et y trouve des fours, des ateliers et des logements d’ouvriers. La manufacture de porcelaine s’y était installée quinze ans plus tôt.

L’abbaye de Noirlac se trouve à Bruère-Allichamps, dans le Cher, au bord du Cher et dans un bocage resté ouvert. Elle compte parmi les abbayes cisterciennes les mieux conservées.

Clairvaux, 1136

L’histoire commence par une installation modeste. En 1136, une communauté cistercienne venue de Clairvaux s’établit au lieu-dit la Maison-Dieu. Elle n’a pas encore d’abbaye.

Il faut attendre 1150 et la donation d’Ebbe de Charenton pour que la construction puisse être envisagée. Les premières pierres sont posées cette année-là, et le chantier se poursuivra, selon les campagnes, jusqu’au début du XIVe siècle.

Le parti architectural est celui de l’ordre : pas de sculpture figurée, pas de couleur, des volumes nus. Ce qui frappe à Noirlac n’est pas un décor, c’est une proportion, et la façon dont la lumière entre dans l’église et dans la salle capitulaire.

ÉlémentDateCe qui se passe
installation des cisterciens1136venus de Clairvaux, à la Maison-Dieu
premières pierres1150après la donation d’Ebbe de Charenton
manufacture de porcelaine1822dans les bâtiments conventuels
visite de Prosper Mérimée1837l’usine tourne depuis quinze ans
rattachement au groupe Pillivuyt1854ateliers à Foëcy
classement1862au titre des monuments historiques
achat par le Département du Cher1909restauration de 1950 à 1980
Noirlac en repères.

Des fours dans le cloître

En 1822, les bâtiments conventuels sont transformés en manufacture de porcelaine. Le cloître, le dortoir, les salles voûtées deviennent des ateliers, des logements, des fours et des entrepôts.

Le choix n’a rien d’absurde pour l’époque. Une abbaye désaffectée offre de vastes volumes voûtés, des murs épais et, à Noirlac, le Cher à quelques pas : c’est une usine toute faite. D’autres monastères vendus comme biens nationaux ont connu le même sort après la Révolution.

À partir de 1854, l’ensemble est rattaché au groupe Pillivuyt, porcelainier installé à Foëcy, à une cinquantaine de kilomètres au nord. Noirlac n’est plus un monument, c’est un site de production intégré à une entreprise.

Prosper Mérimée visite l’abbaye en 1837, quinze ans après l’installation des fours.

Le regard de Mérimée

Prosper Mérimée, alors inspecteur des monuments historiques, visite l’abbaye en 1837. Sa fonction consistait précisément à parcourir la France pour recenser ce qui méritait d’être protégé et constater ce qui était en train de disparaître.

Le classement suivra, mais pas tout de suite : il intervient en 1862, vingt-cinq ans après la visite. Entre les deux, la manufacture a continué de tourner : elle était encore en activité au moment du classement, et l’est restée jusqu’en 1885.

Il faut attendre 1894 pour que l’abbé Pailler achète les lieux et fasse éliminer les installations industrielles. C’est la première remise en état du site, neuf ans après l’arrêt de la manufacture, que les Archives départementales du Cher datent de 1885.

Pourquoi le classement n’a pas chassé l’usine : en 1862, le classement n’a encore aucune portée juridique. Le ministère de la Culture rappelle qu’avant la loi du 30 mars 1887 il n’avait qu’une valeur indicative, et qu’un édifice classé appartenant à un propriétaire privé pouvait être démoli. Inscrire Noirlac sur la liste ne pouvait donc pas en faire sortir la manufacture : il a fallu un acheteur décidé, en 1894, pour que les fours quittent les lieux.

Ce que la porcelaine a laissé

Plus de soixante ans d’usine ne passent pas sans traces. Les fouilles ont confirmé la présence de fours jusque dans l’église abbatiale, des cuves de trempage et de rinçage installées dans le cellier, et la salle capitulaire transformée en magasin de céramique.

C’est ce travail que la restauration a dû défaire, pièce par pièce, pour retrouver le plan monastique sous l’aménagement industriel. Et la manufacture n’avait pas tout fait : dès le XVIIIe siècle, les moines eux-mêmes avaient construit un étage dans le réfectoire pour y aménager des chambres d’hôtes.

L’épisode n’est pas isolé dans l’histoire des abbayes françaises. Fontenay, en Côte-d’Or, a été une papeterie ; Fontevraud, en Maine-et-Loire, une prison décidée par Napoléon en 1804, dont les premiers détenus arrivent en 1814. Après la vente des biens nationaux, les monastères ont été les plus grands bâtiments disponibles du pays, et l’industrie naissante s’en est servie.

Trente ans de restauration

L’abbaye est acquise par le Département du Cher en 1909. Les grands travaux attendront pourtant quarante ans. Entre-temps, le site sert de cantonnement à des troupes américaines en 1918, puis de lieu d’internement pour des réfugiés espagnols en 1938 et 1939.

La restauration d’ensemble est lancée en 1950, sous la conduite des architectes Ranjard et Lebouteux. Le chantier dure trente ans et s’achève en 1980 sous la direction de Jean Dedieu.

Trente ans pour une abbaye peut sembler long. Le chantier a pourtant porté sur l’ensemble des bâtiments, église, cloître, salle capitulaire, dortoir et réfectoire, après plus de soixante ans d’usage industriel puis un demi-siècle d’attente.

Le parti retenu a été de respecter le dépouillement d’origine plutôt que de reconstituer un décor. C’est pourquoi Noirlac se visite aujourd’hui comme une architecture, et non comme un musée d’objets.

Un centre culturel depuis 2008

L’abbaye est aujourd’hui un centre culturel de rencontre, label national obtenu en 2008, et un lieu ouvert à la visite du 1er février au 20 décembre.

Ce statut change la nature du site. Un centre culturel de rencontre n’est pas un monument que l’on visite puis que l’on quitte : c’est un lieu de résidence et de création, où une programmation artistique s’ajoute au parcours patrimonial.

Pour une abbaye qui a été tour à tour monastère, usine et chantier, c’est un quatrième usage. Il a au moins l’avantage de remplir les bâtiments, ce qui reste la meilleure façon d’entretenir une architecture.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le plan cistercien se lit d’un coup : l’église au nord, le cloître carré accolé au sud, et les trois ailes des bâtiments conventuels qui le ferment. C’est un plan type, répété dans toute l’Europe, et Noirlac en offre une version presque complète.

Ce plan n’est pourtant pas un règlement. Les Archives départementales du Cher écrivent que l’organisation spatiale du monastère obéit à des règles traditionnelles issues du plan bénédictin, chaque bâtiment répondant à un besoin quotidien, et qu’à Noirlac les moines ont adapté ce plan à la topographie.

La vue montre aussi l’isolement voulu. L’abbaye est posée dans un bocage, au bord du Cher, à l’écart des villages : les premiers moines se sont installés au bord du Cher, sur des prés incultes entourés de bois réputés peu sûrs.

Elle rend enfin visible ce que la manufacture n’a pas détruit. Les volumes du XIIe et du XIIIe siècle sont là, à une exception près : la galerie sud du cloître est ruinée depuis le XIXe siècle. Pour le reste, l’Inrap écrit que l’abbaye a été sauvée de la destruction par sa transformation en manufacture de porcelaine.

À voir autour

  • Fontenay : une abbaye cistercienne devenue papeterie
  • Fontevraud : une abbaye devenue prison sous Napoléon
  • Beauport : vingt ans de travaux au bord de la mer

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : abbaye de Noirlac, site officiel, page Histoire de l’abbaye, pour la chronologie de 1136 à 2008 ; Abbayes cisterciennes en Berry, de Nathalie de Buhren, Direction des Archives départementales et du Patrimoine du Cher, pour les campagnes de construction et les dates de la manufacture ; base POP du ministère de la Culture, notice PA00096746, pour le classement par liste de 1862 ; Inrap, revue Archéopages, pour les fouilles ; Département du Cher, propriétaire du site.

Questions fréquentes

Quand l'abbaye a-t-elle été fondée ?

Une communauté cistercienne venue de Clairvaux s'installe en 1136 au lieu-dit la Maison-Dieu. En 1150, la donation d'Ebbe de Charenton permet d'envisager la construction d'une abbaye, et les premières pierres sont posées cette année-là.

Comment devient-elle une usine ?

En 1822, les bâtiments conventuels sont transformés en manufacture de porcelaine. L'ensemble est rattaché à partir de 1854 au groupe Pillivuyt, porcelainier installé à Foëcy. Les bâtiments monastiques servent alors d'ateliers, de logements, de fours et d'entrepôts.

Qu'en a pensé Mérimée ?

Prosper Mérimée, alors inspecteur des monuments historiques, visite l'abbaye en 1837, quinze ans après l'installation de la manufacture. L'abbaye est classée au titre des monuments historiques en 1862.

Quand l'industrie a-t-elle quitté les lieux ?

La manufacture fonctionne de 1822 à 1885 selon les Archives départementales et du Patrimoine du Cher. En 1894, l'abbé Pailler achète l'abbaye et fait éliminer les installations industrielles : c'est la première remise en état du site.

Qui en est propriétaire ?

Le Département du Cher, qui l'a acquise en 1909. La restauration d'ensemble est lancée en 1950 sous la conduite des architectes Ranjard et Lebouteux, et le chantier s'achève en 1980 sous la direction de l'architecte Jean Dedieu.

Que fait-on de l'abbaye aujourd'hui ?

C'est un centre culturel de rencontre, labellisé comme tel en 2008, ouvert à la visite du 1er février au 20 décembre. L'abbaye accueille une programmation artistique en plus de sa visite patrimoniale.

Pourquoi une abbaye cistercienne est-elle si dépouillée ?

Parce que l'ordre l'a voulu ainsi. L'architecture cistercienne refuse le décor figuré et la couleur, et cherche son effet dans les proportions et dans la lumière. La restauration conduite à partir de 1950 a respecté ce parti pris.
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