Fondée en 1202 au fond d’une anse de la baie de Paimpol, l’abbaye de Beauport a passé deux siècles en mains privées avant que le Conservatoire du littoral ne la rachète, en juin 1992, avec plus de cent hectares de son domaine.
L’abbaye de Beauport se dresse à Paimpol, dans les Côtes-d’Armor, au bord de la mer. Fondée en 1202 par le comte Alain de Goëlo, c’est une ancienne abbaye de chanoines prémontrés venus de l’abbaye de La Lucerne, en Normandie, au cœur d’un domaine de plus de cent hectares qui descend vers l’eau.
Une seigneurie qui avait des droits sur la mer
Beauport n’était pas un monastère retiré. Ses fonctions pastorales, judiciaires et économiques s’étendaient de l’île de Bréhat à Saint-Brieuc, sur une vingtaine de paroisses dont neuf en Angleterre, et c’était aussi une seigneurie maritime disposant de droits sur la mer, de l’île Saint-Riom à la pointe de Guilben.
Ses chanoines dépendaient directement du pape et détenaient la haute et la basse justice sur leurs vassaux. Du XIIIe au XVe siècle, l’abbaye se développe rapidement et marque le paysage : digues et talus, aménagements hydrauliques, exploitation du sel.
Elle participe aussi à l’économie au sens moderne du terme. Elle accorde des prêts, et elle est présente dès le début de la grande pêche lointaine, vers Terre-Neuve et l’Islande. Une abbaye de bord de mer, au Moyen Âge, est un acteur économique autant qu’un établissement religieux.
| Élément | Repère | Ce que cela change |
|---|---|---|
| fondation | 1202 | chanoines prémontrés venus de La Lucerne |
| dotation initiale | neuf églises en Angleterre | les prémontrés dépendaient du pape |
| domaine aujourd’hui | plus de cent hectares | propriété du Conservatoire du littoral |
| vente comme bien national | 1797 | l’abbaye passe en mains privées |
| achat par le Conservatoire du littoral | 1992 | environ 130 hectares acquis d’emblée |
| campagnes de travaux | depuis 1992 | une vingtaine d’années de chantiers |
| fréquentation | environ 50 000 visiteurs à l’abbaye | et quelque 250 000 promeneurs sur le domaine |
Un siècle et demi de déclin
La chute commence par une réforme administrative. Au XVIe siècle, la mise en commende, avec des abbés nommés par le roi, dégrade la situation, et il faut au début du XVIIe charger l’abbé de La Lucerne de réformer Beauport.
Entre 1654 et 1763, des prieurs énergiques restaurent la règle et les bâtiments : ils mettent l’église au goût du jour, construisent un clocher, un jardin d’apparat entre l’abbaye et la mer, des logements pour les hôtes, une bibliothèque, une infirmerie, reboisent les bois et assèchent l’étang salé. En 1698, des cours de philosophie et de théologie y sont donnés.
À partir de 1763, tout se défait : le bâti se délabre, les conflits et les procès se multiplient, les vocations s’effondrent. À la veille de la Révolution, l’abbaye ne compte plus que dix-neuf religieux, et les décrets de 1790 ferment l’établissement.
Mettre hors d’eau les bâtiments qui tiennent, laisser l’église et le réfectoire sans couverture.
Deux siècles en mains privées, puis vingt ans de travaux
Confisquée à la Révolution, l’abbaye est vendue comme bien national en 1797 à plusieurs acquéreurs, dont les négociants paimpolais Morand et Le Brigand, et demeure en mains privées pendant deux siècles. La municipalité de Kerity en rachète une partie en 1839 pour la mairie et l’école communale, la famille Poninski réunit l’ensemble en 1891, et ses descendants vendent le site en juin 1992 au Conservatoire du littoral.
L’établissement public acquiert d’emblée environ 130 hectares de l’ancien domaine des prémontrés, dont onze hectares en bordure du littoral, puis engage des chantiers qui se succèdent pendant une vingtaine d’années, en concertation avec le Département des Côtes-d’Armor.
La priorité a été de mettre hors d’eau les trois bâtiments les mieux conservés. Des espaces restaurés ont ensuite été rouverts à la visite, comme la sacristie, restée fermée jusqu’au printemps 2012, et le passage aux champs, rouvert en 2010. L’église abbatiale et le réfectoire, eux, sont restés sans couverture.
Le résultat est un ensemble lisible, organisé autour d’un cloître carré de 29 mètres de côté : l’église abbatiale à trois vaisseaux au sud, l’aile des religieux avec la sacristie et la salle capitulaire à l’est, l’aile des hôtes à l’ouest, le grand cellier et le réfectoire au nord, et hors clôture le bâtiment au Duc.
Une salle dont on ignore la fonction : le bâtiment au Duc, élevé dans la seconde moitié du XIIIe siècle et bâti au-dessus d’un canal, se trouve hors de la clôture monastique. Les fouilles de 1997 à 1999 y ont dégagé six petits fours de bronziers, sans permettre d’identifier les objets produits ni de les relier au canal. Un bâtiment peut traverser huit siècles en gardant son usage secret.
Ce que vivait une abbaye de bord de mer
Le détail de son économie se lit dans les inventaires. Le domaine comprenait l’église, le cloître, les dortoirs, la maison abbatiale, des jardins et des vergers, deux colombiers et une fuie, des étangs, des prairies, un moulin à blé et des bois, sur environ 70 hectares, auxquels s’ajoutaient 314 hectares de terres dans d’autres paroisses.
Le jardin fournissait des fruits et des légumes, locaux comme exotiques, et deux vergers étaient plantés de châtaigniers et de pommiers. Une basse-cour, une dizaine de vaches et génisses, deux taureaux et une trentaine de moutons ayant accès au pré salé donnaient viande, œufs, lait et laine.
Une abbaye de cette taille n’était donc pas seulement un lieu de prière : c’était une exploitation agricole, un port, une banque et un tribunal, le tout tenu par une communauté de chanoines qui ne rendait de comptes qu’au pape.
Un domaine naturel autant qu’un monument
Le domaine, 120 hectares selon le Département des Côtes-d’Armor, présente une mosaïque de milieux : vasière et prés salés, marais, étangs, prairies et bois de coteaux. Il fait partie du site Natura 2000 Trégor-Goëlo et abrite notamment le chou marin, protégé au niveau national.
Le domaine occupe la croupe d’une colline limitée par deux vallées parallèles descendant vers la mer, orientée au nord et au nord-est, et protégée des vents par une anse. Les bâtisseurs du XIIIe siècle avaient choisi un abri, pas seulement une vue.
Cette double nature explique la fréquentation. Le Département compte environ 50 000 visiteurs par an pour l’abbaye et quelque 250 000 promeneurs sur les sentiers du domaine, dont l’accueil est assuré depuis 1993 par l’Association de gestion et de restauration de l’abbaye de Beauport.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend que l’abbaye n’est pas au bord de la mer par hasard mais par nécessité. Une jetée forme un havre au pied du site, et la double ceinture de murailles enserre un ensemble qui descend vers l’eau par paliers.
La vue montre aussi la régularité du plan. Les bâtiments encore en élévation datent du XIIIe siècle et de la première moitié du XIVe, d’où un ensemble homogène, quatre ailes autour d’un cloître carré, qui se lit mieux d’en haut qu’au sol où les toitures manquantes brouillent la lecture.
Elle rend enfin visible l’état du monument. L’église abbatiale et le réfectoire n’ont pas retrouvé de couverture, les transepts de l’église ont disparu, et le ciel passe au travers des trois vaisseaux.
À voir autour
- L’abbaye de Hambye : un cloître dispersé et un chœur gothique
- Baume-les-Messieurs : l’abbaye d’où est partie la fondation de Cluny
- Montmajour : cent douze églises dépendaient de l’abbaye
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice PA00089362 ; Inventaire général du patrimoine culturel, Région Bretagne, dossier IA22015730 ; Conservatoire du littoral, fiche Beauport, Kerarzic ; Département des Côtes-d’Armor ; site officiel de l’abbaye de Beauport ; Annie-Claude Ballini, Recherches et découvertes archéologiques récentes à l’abbaye de Beauport, 1995-2012, Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2013.

